« De sujet politique majeur, la performance du parc nucléaire français est devenu une question technique, quasiment anecdotique »

« De sujet politique majeur, la performance du parc nucléaire français est devenu une question technique, quasiment anecdotique »

Les soucis de disponibilité du parc nucléaire français, suite au problème de corrosion sous contrainte, fragilisent l’approvisionnement électrique, dès cet été, et plus encore pour cet hiver. Le Monde de l’Énergie a rencontré Julien Teddé, directeur général de la start-up Opéra Energie, courtier en électricité et gaz pour les professionnels, pour qu’il nous apporte son éclairage sur la situation du nucléaire en France.

Le Monde de l’Énergie —Vous estimez que la filière nucléaire paye aujourd’hui le prix d’un abandon politique de longue date. De quand date ce déclin ?

Julien Teddé —Le dernier réacteur nucléaire a été mis en service en France il y a 20 ans ! Depuis, la question de la performance de notre parc historique est passée de sujet politique majeur (François Fillon, en 2009, fixait encore des objectifs de taux de disponibilité à EDF) à question technique, quasiment anecdotique.

Plusieurs précédents ministre de l’énergie, ayant notamment en charge la tutelle d’EDF, étaient quasi-ouvertement hostiles au nucléaire. Dès lors, comment s’étonner que les choses tournent mal ?

Le Monde de l’Énergie —Dans quelle mesure ce renoncement politique constitue un facteur d’affaiblissement pour la France ?

Julien Teddé —La faible performance actuelle de notre parc est historique. Elle a un impact considérable, que nous estimons à 20 Md€, sur le pouvoir d’achat des ménages, la compétitivité des entreprises, et la balance commerciale française.

Aussi, le nucléaire était une industrie de pointe française. Il faut se souvenir que le plan Messmer de construction de notre parc nucléaire prévoyait, en 1973, “200 réacteurs pour l’an 2000” !

Sans viser un tel scénario extrême, un parc nucléaire performant, c’est l’assurance d’une sécurité d’approvisionnement, à prix compétitif, et également la possibilité de développer une industrie d’export. Force est de constater que les réussites de l’export du nucléaire français sont rares.

Le Monde de l’Énergie —Sans un parc nucléaire à son plein potentiel, le système électrique sera-t-il en mesure de passer l’hiver ?

Julien Teddé —Cela sera très compliqué. Les deux hivers précédents ont été tendus : RTE avait d’ailleurs appelé à la vigilance. Or, la situation s’est aggravée, avec en particulier le sujet de la corrosion qui a mis à l’arrêt 12 réacteurs. Plus de la moitié des réacteurs français sont actuellement arrêtés. Pour la première fois depuis plus de 20 ans, la France pourrait devenir importatrice nette d’électricité cet été. Rien n’indique que la situation pourrait s’améliorer structurellement d’ici l’hiver prochain. Pire : si on ajoute les incertitudes sur l’approvisionnement en gaz russe l’hiver prochain, la situation pourrait être catastrophique.

Emmanuel Macron rappelait que les interconnexions européennes devraient écarter tout risque de coupure d’électricité pour l’hiver prochain. Puisse-t-il avoir raison ! Un bémol toutefois, la demande de pointe en hiver dépasse usuellement les 90 GW, alors que la capacité totale d’interconnexion électrique avec nos voisins est de 13 GW.

Le Monde de l’Énergie —A l’exception de quelques pays, on assiste à un revirement concernant l’énergie nucléaire en Europe. Comment percevez-vous les débats autour de la taxonomie ?

Julien Teddé —Étant favorable au développement du nucléaire, énergie pilotable et décarbonée, je vois d’un bon œil le revirement actuel en sa faveur. Et, bien sûr, j’ai du mal à comprendre la position de certains pays, dont l’Allemagne, qui s’opposent à son développement via l’exclusion de la taxonomie.

Malheureusement, les problèmes actuels du parc historique français, ainsi que les errements de Flamanville et Hinkley Point me semblent être aussi des obstacles aux partisans du nouveau nucléaire. En ce moment, on peut se demander si le principal ennemi de la filière nucléaire ne serait pas elle-même.

Le Monde de l’Énergie —Quelles devraient être selon vous les priorités du gouvernement en matière d’énergie pour assurer la souveraineté énergétique du pays dans un contexte de réchauffement climatique et compte tenu de la guerre en Ukraine ?

Julien Teddé —A moyen et long terme : investir dans des moyens de production d’électricité décarbonés. Le nucléaire, bien sûr, mais attention : le nouveau nucléaire ne sera pas mis en service avant 2035. Il est donc également essentiel de continuer à développer les énergies renouvelables.

A plus court terme, et pour l’hiver prochain en particulier, la priorité me semble être la sobriété énergétique. Pour cela, il faut dire clairement que notre approvisionnement énergétique est en risque, et accepter de faire fonctionner, au moins partiellement, l’outil le plus efficace : le prix. Soit l’inverse de la politique actuelle, avec le blocage des prix généralisé pour les particuliers  !

Julien Teddé

Directeur général d'Opéra Energie, société de courtage en électricité et en gaz pour les PME et les professionnels ; membre de Luciole, un collectif de PME innovantes dans le domaine de l'énergie.