« L’électricité nucléaire est presque totalement décarbonée et cet enjeu est premier pour l’humanité »

« L’électricité nucléaire est presque totalement décarbonée et cet enjeu est premier pour l’humanité »

Le Monde de l’Energie a rencontré Gilles Babinet, entrepreneur spécialisé dans le numérique, membre de la fondation EDF, pour qu’il nous apporte son éclairage sur la place de l’énergie nucléaire dans la transition énergétique, son traitement journalistique et le rôle du numérique dans son avenir.

Le Monde de l’Énergie —Entrepreneur digital reconnu, vous prenez aussi la parole sur l’énergie notamment pour expliquer pourquoi vous êtes devenu pro-nucléaire. Quelles sont les raisons pour lesquelles vous avez souhaité partager ce changement de convictions ?

Gilles Babinet —En 2016, j’ai participé à une conférence à Barcelone sur les Smart-grid. Jusque là, je pensais qu’on parviendrait à gérer l’intermittence des ENRi avec une modulation de la demande. J’ai été très surpris d’observer que c’était loin d’être le cas. Dans ma table ronde il y avait Huawei, Schneider, ABB, Siemens. Tous faisaient des hypothèses de long terme. Je me suis alors intéressé aux grids électriques. Peu à peu s’est imposée l’idée que les systèmes à bas CO2 allaient avoir largement recours au nucléaire.

Le Monde de l’Énergie —Vous dénoncez régulièrement des approximations médiatiques concernant l’énergie nucléaire. Estimez-vous que l’atome ne bénéficie pas d’un traitement journaliste suffisamment « neutre » ?

Gilles Babinet —Clairement pas. Les journalistes n’ont que peu de connaissance technique et le sujet de l’électricité est assez complexe. Par exemple, le simple coût de production de l’électricité induit beaucoup de variables, le rapport énergie produite / énergie fatale, le coût de transport, la disponibilité, les conséquences de la régulation, etc. Rares sont les journalistes qui comprennent ces notions. De surcroît, l’imaginaire du vent et du soleil est difficile à battre : qui serait contre une énergie qui est aussi poétique ? Sans même évoquer le fait qu’elle serait décentralisée et donc redonnerait du pouvoir aux « vrais gens ». Mais l’opinion publique change rapidement, car les faits sont têtus : l’électricité nucléaire est presque totalement décarbonée et cet enjeu est premier pour l’humanité.

Le Monde de l’Énergie —L’indisponibilité d’une partie du parc nucléaire en raison de la hausse des températures conduit certains acteurs publics à considérer que le nucléaire n’est pas adapté au contexte de réchauffement climatique. Qu’en pensez-vous ? 

Gilles Babinet —Il s’agit plus là de désinformation que de méconnaissance. Les anti-nucléaires sautent sur n’importe quel argument pour contrer l’acceptation montante de cette énergie. Or, ces arrêts de tranche en raison de la chaleur des rivières ont une incidence minime, de l’ordre de 1% sur la production totale, et le plan grand chaud d’EDF vise à neutraliser en large partie cet effet ; cela ne pose pas de difficulté particulière.

La mauvaise foi consiste à mettre en avant ce 1% sans relever que le taux de charge du nucléaire est de 85% (et je ne parle pas du nouveau nucléaire) là où celui des ERNi est entre 12% (solaire) et 24% (éolien) et de surcroît il est intermittent c’est à dire que l’énergie est produite de façon aléatoire.

Le Monde de l’Énergie —Comment analysez-vous l’explosion actuelle des prix de l’électricité ? Le nucléaire est-il toujours un atout pour le pouvoir d’achat des Français ?

Gilles Babinet —Le marché est tendu partout. Lorsque l’on perd une part significative de la production endogène, on doit importer et donc chercher des capacités dans un système qui n’en a plus. Donc, les arrêts de tranches tombent à un mauvais moment. Mais à l’étranger, j’observe que les ENR ne changent pas grand chose : les Allemands vont relancer une quinzaine de centrales à charbon et le mix dans les différents pays européens est en forte détérioration du point de vue du CO2.  Nous restons en France autour de 50-100kg de CO2 par Mwh, seuls ceux qui ont d’immenses capacités d’hydro font mieux.  Même lorsqu’il y a du vent, l’Allemagne ne descend que rarement en dessous de 200 g et pareil pour l’Espagne, les deux grands pays des ENRi. Si on avait gardé les tranches utilisant du mazout et du charbon, on n’aurait probablement pas ce débat, mais c’est retourner dans le passé.

Le Monde de l’Énergie —Alors que l’industrie nucléaire hexagonale s’est essoufflée, le nucléaire revient en grâce dans certains pays d’Europe et globalement du monde. Sur quels facteurs repose ce renversement ? 

Gilles Babinet —Tous les pays qui étaient vaillamment partis pour faire des ENRi sont sortis de leurs feuilles de route initiales. En 2007, le ministre de l’économie allemand pensait qu’ils pouvaient avoir un grid électrique neutre en carbone en 2035 ! S’ils sont en dessous de 200g en moyenne ça sera déjà pas mal. Les grandes promesses technologiques, autour de l’hydrogène par exemple, ne pourront être tenues. Aller en dessous des 2 euros par kg de gaz sera très difficile et pas forcément facile à mettre à l’échelle. Il y a aussi l’acceptation : la densité énergétique d’une centrale nucléaire est imbattable. Ce point est très important car tous les bons sites ENRi faciles sont déjà préemptés. Pour accroître sa part dans le mix, il faudra accepter un taux de recours (juridique) plus important et des taux de charges plus faibles.

Le Monde de l’Énergie —Le numérique a t-il un rôle à jouer dans le nucléaire de demain ?

Gilles Babinet —Immense. Les jumeaux numériques permettent de faire des EPR de façon industrielle, les centrales à neutrons rapides nécessitent d’importantes capacités de simulation, et les SMR sont des trésors d’ingénierie pouvant produire à la fois de l’électricité, de la vapeur et de l’hydrogène : impossible à concevoir sans système de CAD avancés et sans la simulation virtuelle. La sécurité va encore s’accroître, les coûts de production et d’exploitation vont baisser, la quantité de déchets va se réduire.

Gilles Babinet

Entrepreneur dans des domaines très divers (bâtiment, conseil, et surtout numérique), Gilles Babinet a est Digital Champion auprès de la Commission européenne, membre du conseil de la Fondation EDF, co-président du Conseil national du numérique, conseiller à l'Institut Montaigne sur les questions numériques et auteur de plusieurs ouvrages sur le numérique.