Transition énergétique : la pandémie de Covid-19 change-t-elle la donne ?

Les experts pouvaient s’interroger en début d’année sur les perspectives d’une baisse des émissions mondiales de CO2, le bilan de 2019 était alors en demi-teinte, ces émissions n’ayant pas augmenté, qui plus est celles du secteur énergétique avaient légèrement diminué (de 1,2 %).

La planète était loin d’être sur une trajectoire compatible avec l’objectif d’une limitation forte du réchauffement climatique mais la courbe d’évolution des émissions de gaz à effet de serre était peut-être en train de se « casser ».

Depuis lors la pandémie provoquée par le coronavirus touche la plupart des régions de la planète en faisant de nombreuses victimes et en forçant l’arrêt de l’économie. Quel pourrait-être l’incidence à long terme de cette crise sanitaire sur la transition énergétique ? La question est posée. 

Rappelons que le « paysage énergétique » a changé en deux temps depuis fin 2019. Le premier, assez bref, fut une chute rapide du cours du baril de pétrole, début 2020. En effet, les pays de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), principalement l’Arabie Saoudite, la Russie et quelques autres pays producteurs, en dépit d’un accord, en juillet 2019, de réduction programmée de leur production pour tenter de stabiliser le marché pétrolier, se sont de nouveau engagés dans une guerre des prix, début mars 2020, en augmentant leur production pour tenter d’accroître leurs recettes d’exportation et leurs parts de marché et casser la production de pétrole de schiste aux Etats-Unis.

Début janvier 2020, le cours du baril de Brent était proche de 61$, mais leur stratégie s’est avérée perdante car elle n’avait pas anticipé la crise économique qu’allait provoquer la pandémie du Covid-19 qui commençait alors.

Le retournement de la conjoncture économique en Chine, courant janvier suite à l’épidémie, et la guerre des prix ont provoqué une forte chute du cours du pétrole.

Des négociations chaotiques entre les pays producteurs ont abouti à un accord, le 13 avril, qui prévoit une baisse de 10 millions de barils/ jour de la production (Donald Trump renchérissant dans les coulisses en annonçant que cette baisse serait le double), elle n’est pas parvenue à ralentir cette chute.

En effet, un deuxième temps a commencé en avril lorsque la pandémie a touché un très grand nombre de pays qui ont appliqué des mesures de confinement conduisant à l’arrêt d’une grande partie de leur activité économique et par voie de conséquence une chute de la demande d’énergie, électricité et pétrole.

Ainsi, en France, la consommation d’électricité a baissé de 15 à 20% par rapport à celle d’un mois « classique ».

Le cours du baril de Brent s’est effondré, fluctuant autour de 20 $ fin avril. Cet effondrement touche bien sûr l’ensemble de l’industrie pétrolière dont les revenus chutent mais aussi les pays exportateurs fragiles, notamment en Afrique, l’Algérie, le Nigéria, l’Angola et le Ghana dont les recettes d’exportation sont une ressource critique pour leurs budgets (de 70 à 90% de leurs recettes budgétaires) alors qu’ils doivent mettre en oeuvre des mesures sociales et sanitaires urgentes.

Eclaircies du côté des émissions

L’avenir énergétique mondial est encore plein d’incertitudes, fin avril, les conditions et le timing de sortie de crise étant encore largement dans le brouillard, même si la Chine a commencé à relancer son activité économique à la mi-avril, et si certains secteurs industriels redémarrent lentement en Allemagne et en France.

S’agissant de la question climatique, l’économiste Christian de Perthuis, dans un article publié le 18 mars dans The Conversation affirmait “qu’avec le covid-19, une décrue historique des émissions mondiales de CO2 est annoncée“.

Il estime, en effet que l’effondrement du trafic routier et la forte baisse de la demande d’électricité (notamment dans des pays comme la Chine et l’Inde qui utilisent encore massivement des centrales thermiques pour la produire) vont diminuer fortement les émissions mondiales de CO2, leur baisse pourrait atteindre 5 Gt en 2020, soit 14% de celles de 2019, ce qui serait considérable. L’Agence Internationale de l’Energie (AIE) dans son rapport d’évaluation de la demande de pétrole en 2020 estime que la demande de pétrole pour 2020 chuterait de 9,3 barils/ jour, elle était d’environ 98 millions de barils/jour l’an dernier et, en avril 2020, elle serait inférieure de près de 30 % à celle du même mois de 2019.

Quant aux investissements pour l’exploration et la production ils baisseraient de 32 % par rapport à 2019, la baisse la plus forte depuis 13 ans.

Quoi qu’il en soit, Jared Diamond, après l’effondrement paru en 2005, souligne dans son dernier livre Upheaval (« Bouleversement », Upheaval, How nations cope with crisis and change, Allen Lane, 2019) consacré aux crises, que l’histoire est certes imprévisible mais aussi que Winston Churchill avait déclaré : «ne mettez pas au rebut une bonne crise ».

S’agissant de la crise sanitaire, les premiers enseignements à tirer concernent, bien entendu l’ensemble du système de santé public et privé n’était pas suffisamment préparé pour y faire face.

Ensuite il ne faut pas « mettre au rebut » l’impact énergétique de cette crise sanitaire qui a une grave incidence économique et sociale (avec une montée du taux de chômage) avec des effets durables, se traduisant, aujourd’hui, par la baisse de la consommation d’énergie, électricité et produits pétroliers.

La crise sanitaire change-t-elle la donne pour l’énergie ?

Cette baisse est a priori bénéfique pour la politique climatique puisqu’en 2018, rappelons-le, 80 % de l’énergie primaire mondiale était d’origine fossile (31% de pétrole). Envisageant « l’après crise », beaucoup d’experts proposent qu’une reprise de l’économie s’accompagne d’investissements permettant d’accélérer la transition vers une énergie « décarbonée » et donc la sortie du pétrole.

Cependant, les scénarios pour « l’après-crise » ne sont crédibles que si l’on esquisse au minimum une réponse à la question suivante : la crise sanitaire change-t-elle la donne pour l’énergie et comment ?

Dans un premier temps, deux à trois ans, les Etats vont donner la priorité à la remise en marche de secteurs clés de l’économie (transports, services, agroalimentaire) et aux investissements dans le secteur de la santé (hôpitaux, industrie pharmaceutique), en France notamment, des secteurs industriels comme l’aéronautique et la construction navale resteront durablement touchés par la crise du tourisme et la réorganisation du transport maritime.

Il est toutefois possible qu’à court terme, la faiblesse du prix des produits pétroliers provoque un « effet rebond » pour l’industrie automobile favorable aux véhicules à essence et hybrides, tandis que le faible coût du kWh électrique sur le marché pourrait dissuader les investissements dans les énergies renouvelables, on observe que la faible consommation d’énergie occasionne déjà en France une baisse des recettes de l’ordre de 1,5 milliard d’euros de la TICPE qui contribue au financement par l’Etat de ce secteur.

Qui plus est, dans cette période, les gouvernements devront éviter un effondrement de l’industrie pétrolière et parapétrolière car l’industrie et le système de transports ne sont pas prêts à passer à une énergie décarbonée : les véhicules de transport sont encore massivement équipés de moteurs thermiques, la plupart des procédés industriels utilisent de la chaleur produite par des combustibles fossiles, il n’existe pas encore d’alternative à la pétrochimie, le gaz naturel est indispensable pour l’industrie des engrais, etc.

La fin du pétrole que de nombreux auteurs avisés ont annoncé comme imminente depuis plusieurs décennies, n’est pas pour demain mais plus probablement pour après-demain.

Une transition écologique au coeur de nouvelles préoccupations

Une fois paré au plus urgent pour la sortie crise, il faudra alors ne pas « mettre au rebut » la crise pour en tirer les leçons et changer la donne : quelle stratégie industrielle et agricole devra-t-on mettre en œuvre pour éviter les inconvénients manifestes d’une mondialisation incontrôlée accompagnée d’une délocalisation déraisonnable des moyens de production, notamment de produits stratégiques (des médicaments par exemple) ?

Quels rapports entretiendra-t-on avec la Chine qui a voulu joué le « bon samaritain » pendant la crise ?

Quelles énergies utilisera-t-on et avec quelles alliances industrielles ? Quelles nouvelles coopérations les pays développés noueront-ils avec les pays africains qui risquent de sortir exsangues de la crise ? C’est en répondant à ces questions qu’il sera alors possible de relancer les politiques pour une transition énergétique et en accélérer le rythme.

Le directeur de l’AIE, Fatih Birol, dans une note sur la sortie de la crise affirme que la relance de l’économie doit être compatible avec une politique environnementale durable.

Dans cette perspective il propose que les politiques gouvernementales soutiennent la transition énergétique en accordant la priorité aux investissements favorisant l’efficacité énergétique dans l’industrie, les transports et les bâtiments (un secteur contribuant à 40% de la consommation d’énergie finale en France, et où les créations d’emploi sont potentiellement importantes).

L’expérience des semaines pendant lesquelles un grand nombre de salariés « confinés » ont pu maintenir une activité professionnelle en travaillant à leur domicile par le biais du télétravail, en France comme dans beaucoup de pays, montre que ce mode de travail qui limite les déplacements est susceptible de se développer à l’avenir notamment dans le secteur des entreprises de service (bureaux d’étude, presse, services juridiques, sociétés d’ingénierie et d’informatique, etc.).

Tous les scénarios énergétiques d’avant-crise supposaient une augmentation forte de la production d’électricité dans le mix énergétique (de près de 50% d’ici 2040 dans le scénario le plus volontariste de l’AIE), le nouveau contexte, en particulier le télétravail et le développement de la motorisation électrique, imposera, sans doute, un renforcement de « l’électrification » de l’économie avec un développement des filières renouvelables et, éventuellement d’un nouveau nucléaire.

Dans son rapport sur les énergies renouvelables, publié au début de la crise, l’IRENA souligne que « Les mesures de sortie de crise pourraient aider : – à installer des réseaux électriques flexibles – à améliorer l’efficacité énergétique – à mettre au point des systèmes de recharge pour véhicules électriques et le stockage d’énergie – à faciliter l’interconnexion de la production d’hydroélectricité et la production d’hydrogène vert – à mettre au point de multiples autres technologies d’énergie propre.

Un avenir avec moins de carbone à consolider

La nécessité de la décarbonation de l’énergie demeure, et ces investissements doivent prémunir contre les décisions à courte vue en évitant une plus grande accumulation d’actifs bloqués (dans des énergies fossiles) ».

Les émissions de CO₂ liées aux énergies fossiles et aux industries représentent 70 % des émissions de gaz à effet de serre totales.

Enfin, France Stratégie dans une note sur « l’impact de la crise sur le système électrique en France », souligne que « les conséquences de la chute d’activité sur la consommation d’électricité invitent à réexaminer la robustesse des systèmes français et européen de production, de transport et de distribution d’électricité.

Des évolutions importantes devront être étudiées pour que ces systèmes puissent répondre dans de bonnes conditions de sécurité aux défis des années à venir.

La décarbonation de l’économie conduira en effet à une hausse marquée de la part de l’électricité dans la consommation d’énergie, et nos systèmes n’y sont pas prêts». Cette politique nécessitera des investissements massifs qu’il va falloir financer, la question de la taxation du carbone que C. de Perthuis estimait incontournable dans son livre Le tic-tac de l’horloge climatique va alors se reposer.

La nouvelle donne aura composante internationale majeure. Elle imposera des alliances industrielles avec des partenaires européens que la Commission européenne devrait faciliter, du moins on peut l’espérer (la coopération récente en matière de batteries est un bon exemple), mais aussi avec des pays comme le Japon et la Corée du sud.

Alors qu’il s’agit de préparer l’avenir, force est de constater que le rôle de la recherche scientifique est rarement évoqué (sauf dans sa dimension biomédicale).

En ces temps de crise sanitaire, rappelons la mémoire de Sadi Carnot, l’un des pères fondateurs de thermodynamique, la science de l’énergie, qui fut victime à l’âge de 36 ans, en 1832 à Paris, de la grave épidémie de choléra qui toucha la France (venue d’Inde elle fit 100 000 victimes )….

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COMMENTAIRES

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    La crise sanitaire engendre une crise économique et sociale mondiale à un niveau jamais vu. Rien que dans la 2 ème quinzaine de mars, le nombre de chômeurs a cru de 246 000 personnes.
    Tous les gouvernements vont regarder dans leurs importantes dépenses, celles qui ne sont pas prioritaires. La France dépense 8 Mds d’€ par an pour subventionner ses électricités intermittentes qui déstabilisent complètement le fonctionnement du système électrique et ne créent pas d’emplois. Les engagements de la PPE vont conduire à un doublement voire un triplement de ces dépenses pour décarboner une électricité hydraulique et nucléaire qui l’est déjà.
    L’autre point est que les importations annuelles de 100 Millions de tonnes équivalent pétrole en gaz et pétrole coûtent près de 50 Mds d’€/an et représentent les 2/3 du déficit de la balance des paiements.
    Aider à la rénovation énergétique de l’habitat et du tertiaire existant tout en créant des emplois non délocalisables, passer à la mobilité électrique permettraient de réduire considérablement les dépenses extérieures et réduiraient le nombre de Français en situation de précarité énergétique seraient des opérations bénéfiques au pays.
    Mais pour cela, il faut créer un véritable Ministère de l’Industrie en charge de la stratégie industrielle du pays, de l’énergie et des matières premières, du BTP et des transports. Il faut absolument sortir l’énergie du MTES où les idéologues conduisent le pays à sa perte.

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