Les sept péchés capitaux de la stratégie énergétique allemande (1/2)

Les sept péchés capitaux de la stratégie énergétique allemande (1/2)

Une tribune sur la politique énergétique allemande, en deux parties, signée Jean-Jacques Nieuviaert, président de la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE). Rendez-vous le 3 avril 2023 pour la seconde partie.

 

La crise ukrainienne a mis à jour la vulnérabilité criante de l’Allemagne du fait de sa stratégie gazière vis-à-vis de la Russie, mais les erreurs graves commises par l’Allemagne dans le domaine énergétique sont loin de se limiter à cet aspect. L’objet du présent article est d’en examiner les sept principales, qui malheureusement ne se cantonnent pas à poser des problèmes à l’Allemagne, car elles impactent également durement l’UE dans son ensemble.

A – L’absurde arrêt de la production nucléaire

Alors que le sujet de la prolongation des dernières centrales nucléaires allemandes est ressorti in extremis dans le contexte de la crise ukrainienne, il faut se rappeler que le nucléaire a constitué historiquement un moyen majeur de production d’électricité. L’Allemagne utilise en effet des réacteurs nucléaires depuis 1960 et elle en a construit 44, ce qui en a fait le second parc nucléaire d’Europe derrière la France1. La pointe de production nucléaire a été atteinte en 1997 avec 170 TWh, soit 31 % de la production électrique totale, contre 9 % pour les centrales à gaz.

Si une loi « atomique » de 2002 prévoyait l’abandon progressif du nucléaire sous la pression du parti « vert », c’est toutefois la frénésie médiatique générée par la catastrophe de Fukushima, qui va amener, le 30 mai 2011, la chancelière Angela Merkel, dans le cadre d’un agenda purement politique, à décider d’arrêter définitivement huit réacteurs et de procéder à une fermeture progressive des neuf réacteurs restant à l’horizon 2022. Ainsi, en 11 ans ce sont près de 17 GW de capacité programmable bas carbone qui ont été retirées du réseau allemand, l’équivalent de 28 % du parc français actuel.

Cette fermeture n’a évidemment pas contribué à améliorer la performance climatique de l’Allemagne. Ainsi en 2021, le parc électrique allemand a émis 247 Mt CO2eq, soit, à lui seul, 33 % des émissions de l’ensemble des parcs européens. Elle soulève également un réel problème de démocratie. En effet, dans une enquête réalisée par Civey/Nuklearia E.V. le 6 juin 2022, à la question : « Est-ce que le nucléaire doit continuer à être utilisé dans la production d’électricité pour permettre d’atteindre les objectifs climatiques de l’UE ? » la réponse des Allemands a été « oui » à 65 % et « non » à 28 %.

Toutefois, la crise ukrainienne a été l’occasion de rouvrir de façon partielle le débat politique, dans un nouveau contexte d’angoisse, mais cette fois-ci de pénurie d’approvisionnement. Après de vigoureux débats avec les Verts, le chancelier Olaf Scholz, soutenu par le BDI et le FDP, a fini par trancher, le 17 octobre 2022, en décidant de maintenir en activité trois centrales nucléaires jusqu’au 15 avril 2023.

Si l’on veut résumer les conséquences de cette idéologie anti-nucléaire et par là-même de l’Energiewende engagée depuis 2001, on peut se référer à la déclaration faite le 15 septembre 2022, par Michael Schellenberg2 : « Selon les analystes de Bloomberg, l’Allemagne aura dépensé 580 Mds$ pour les énergies renouvelables et les infrastructures connexes d’ici 2025, pour produire 37,5 % de son électricité à partir de l’énergie éolienne et solaire. Si l’Allemagne avait investi ces 580 Mds$ dans de nouvelles centrales nucléaires, elle aurait pu produire 100 % de son électricité à partir de sources sans émissions et disposer d’une quantité d’électricité sans carbone suffisante pour alimenter toutes ses voitures et tous ses camions légers, s’ils sont électrifiés, d’ici 2025 ».

B – Un anti-nucléarisme primaire qui nuit à l’UE

Le problème de l’Allemagne avec le nucléaire ne s’arrête pas à la seule fermeture de ses propres centrales. Les responsables allemands sont également extrêmement actifs pour empêcher le développement du nucléaire en Europe, voir pour le faire disparaitre. Cette approche est clairement en contradiction avec les objectifs climatiques, car, sur près de 3 000 TWh d’électricité produits dans l’UE en 2021, le nucléaire restait la principale source d’énergie bas carbone avec 26,5 % du total contre 23,0 % aux énergies renouvelables intermittentes et 16,5 % à l’hydraulique3.

Le 10 février 2022, lors d’une conférence à Berlin, le ministre allemand de l’Economie et du climat a dénoncé sans ambiguïté l’orientation de la France vers l’énergie nucléaire comme étant « dépassée« . Pour lui, « le pays voisin poursuit un approvisionnement énergétique étatique et plafonné, avec une industrie dépassée« . Ainsi, après le départ du Royaume-Uni, l’Allemagne se positionne en adversaire frontal de la France sur le sujet du nucléaire, maintenant que les responsables politiques français se sont enfin décidés à ne plus adhérer à la politique « tout renouvelable » que l’Allemagne cherche à imposer.

Pour ne pas lui déplaire, la Commission Européenne, a promulgué le 8 mars 2022 le plan « REPowerEU », dont l’objectif est de diversifier les approvisionnements en énergie, d’accélérer le déploiement des EnR et d’améliorer l’efficacité énergétique, et qui n’évoque quasiment pas le nucléaire. La guérilla s’est poursuivie ensuite dans les négociations sur la taxonomie verte, sur le partenariat stratégique UE-Ukraine, sur l’absence de sanctions sur le secteur nucléaire russe4, et sur la notion d’’hydrogène bas carbone. Comme l’a fait remarquer le président de France Hydrogène « L’ennemi c’est le CO2, pas le nucléaire. C’est lamentable qu’on n’arrive pas à faire passer cette idée, alors que ce sera nécessaire pour rester dans le jeu industriel face aux Américains et aux Chinois, et pour combattre le réchauffement climatique ».

L’Allemagne, en essayant de bloquer le développement du nucléaire dans les Etats membres, et en particulier d’affaiblir économiquement la France5, bloque en fait des opportunités importantes pour l’UE, et ouvre de ce fait la porte à de nouvelles dépendances. Ainsi, en 2023, la Pologne a choisi les USA et la Corée du Sud pour ses futures centrales nucléaires, tandis que la Slovénie, la Croatie, la Bulgarie, et même l’Ukraine vont construire leurs nouveaux réacteurs avec l’américain Westinghouse. De plus, l’envoyé spécial pour le climat des USA a annoncé, le 12 novembre 2022, le lancement du projet Phoenix, dont l’objet est d’accélérer la transition en Europe des centrales à charbon vers les SMR, le projet disposant d’un soutien américain direct. La Suède, la Pologne, la Roumanie et l’Estonie ont déjà pris des engagements en ce sens avec les constructeurs américains.

Ainsi l’Allemagne, l’Etat membre qui pouvait être considéré comme le plus apte à assurer la sureté de ses réacteurs, va se retrouver entouré d’installations nucléaires utilisant des technologies non européennes, créant ainsi une nouvelle dépendance, qui n’aurait jamais eu lieu d’être.

C – La dépendance au gaz naturel russe

Au début de 2022, l’Allemagne dépendait de la Russie à 55 % pour son approvisionnement en gaz et à 50 % pour le charbon, sachant que ces deux énergies représentent un total de 43 % dans sa consommation d’énergie primaire.

Si le déclenchement du conflit ukrainien a été le révélateur de cette dépendance, pourtant évidente, celle-ci n’est pourtant apparue en un jour. Elle est en fait intrinsèquement liée à l’Energiewende. Comme le remarquait fort justement une analyse d’IHS de mars 2014 : « L’un des principes clés de l’Energiewende était de maintenir des prix de l’énergie compétitifs afin de protéger la capacité du pays à exporter. Mais les coûts énergétiques et les émissions de l’Allemagne ont augmenté à mesure que l’Energiewende progressait. Ainsi, un déploiement plus lent des énergies renouvelables combiné à un rôle plus important du gaz naturel, en particulier celui produit localement, peut réduire les coûts et les risques de l’Energiewende ». Mais, malheureusement pour l’Allemagne, les Verts ayant refusé l’exploitation locale des gaz de schiste, le pouvoir politique n’a pas eu d’autre option que de se rapprocher de la Russie, qui seule pouvait fournir du gaz à un prix compétitif, par rapport au gaz de schiste américain.

La crise a aussi révélé qu’un usage conséquent du gaz était en réalité implicite pour assurer la sécurité d’approvisionnement en cas d’usage massif des énergies renouvelables, et d’ailleurs en pleine crise, le 7 mars 2022, le Olaf Scholz a déclaré que « les importations d’énergie fossile en provenance de Russie sont essentielles pour la vie quotidienne des citoyens européens et l’approvisionnement du continent ne peut pas être assuré autrement à ce stade ».

Fin septembre 2022, les cinq principaux instituts allemands de prévision économique ont estimé que « même si la situation se détend quelque peu à moyen terme, les prix du gaz devraient rester bien au-dessus des niveaux d’avant la crise. Cela se traduira par une perte permanente de prospérité pour le pays et pour la zone euro. La vulnérabilité allemande est renforcée par le fait que son industrie est également grande consommatrice d’électricité ». Face à la disparition du gaz russe, les économistes allemands estiment donc qu’il faut concevoir une nouvelle stratégie énergétique pour les 5 à 10 prochaines années, et définir ainsi une nouvelle normalité, qui permettra d’assurer la viabilité des modèles économiques.

En échos à ces propos, le 18 octobre 2022, le ministre qatari de l’énergie a déclaré que si l’Europe devait se passer de gaz russe, elle serait vouée indéfiniment au déclin économique et à des souffrances généralisées. « Si zéro gaz russe entre dans l’UE », a-t-il-dit, « je pense que le problème va être énorme et pour très longtemps ». Et le problème a commencé par être financier, puisqu’au troisième trimestre 2022 les importations de gaz de l’UE se sont chiffrées à 101 Mds€, en hausse de + 250 % par rapport à 2021.

S’il y a erreur stratégique en l’occurrence, c’est d’avoir voulu continuer l’Energiewende sans recourir au gaz de schiste, ou alors d’avoir refusé de prêter une oreille diplomatique attentive (accords de Minsk) aux inquiétudes croissantes exprimées par la Russie face à l’OTAN.

D – La nouvelle dépendance au GNL

Maintenant que la Russie semble écartée, au moins à moyen terme, comme fournisseur de gaz, le problème de l’accès au gaz demeure, pour un pays qui s’était toujours refusé (Verts oblige) à recourir au GNL, puisqu’une grande partie du GNL états-unien provient de l’extraction de gaz de schiste.

Dès le début de la crise, en mars 2022, le gouvernement allemand, angoissé par le risque de rupture d’approvisionnement, a donc pris son bâton de pèlerin pour aller à la recherche de gaz, sans se préoccuper d’ailleurs de ses voisins européens. Cela a commencé par une visite au Qatar, dans un pays considéré avec suspicion en Allemagne pour ses violations des droits de l’Homme, puis ensuite dans les EAU pour évoquer un partenariat sur l’hydrogène. A son départ d’Allemagne, le vice-chancelier allemand Robert Habeck avait déclaré : “une politique énergétique fondée sur des valeurs doit devenir indépendante des énergies fossiles” (sic !). Puis de nouveau en septembre 2022, retour en Arabie Saoudite, aux EAU et au Qatar, mais sans grand succès prévisible avant 2026/2027, car la production actuelle du Moyen-Orient est largement engagée sur des contrats à long terme.

Un député du Bundestag a d’ailleurs résumé le problème en déclarant, au sujet de la frénésie de construction de terminaux GNL flottants qui a saisi l’Allemagne : « Construire des nouveaux terminaux sans pouvoir les alimenter via des contrats à long terme d’approvisionnement ne règle pas le problème. La vérité est qu’il n’y aura pas assez de production de GNL dans le monde dans les trois à quatre prochaines années pour faire face à l’augmentation de la demande. La stratégie non-explicite est que l’Allemagne va continuer à payer des prix fous et que les autres, les pays les moins riches, n’auront rien ». Ce risque a été confirmé le 16 décembre 2022, par le secrétaire-adjoint à l’énergie américain, qui a précisé : « nous devons regarder le problème en face, il n’y aura pas assez de GNL pour répondre à toute la demande. Nous avons plusieurs hivers difficiles devant nous. Si la demande chinoise repart en 2023, le gouvernement américain ne pourra rien pour l‘UE ».

Plus grave encore, le 19 février 2023, un rapport de Bloomberg indiquait que l’empressement de la Chine à signer de nouveaux contrats de GNL à long terme promettait de donner à ce pays un contrôle encore plus grand sur le marché mondial, à un moment où la concurrence pour les cargaisons est en plein essor. Les acheteurs chinois revendent de nombreuses cargaisons aux plus offrants en Europe et en Asie, prenant ainsi en charge une grande partie de l’offre. D’ailleurs, « sans la baisse de la demande chinoise de GNL en 2022, le marché mondial du gaz et la sécurité énergétique de l’Europe seraient dans un état bien plus périlleux », En effet, avec une hausse des importations de GNL de + 89 %, l’UE en est devenue le premier importateur mondial en 2022 avec 32,5 Gm3, couverts à 40 % par les USA, 17 % par le Qatar et 14 % par la Russie.

Au vu de ces différentes constatations, l’Allemagne a beau avoir presque supprimé sa dépendance initiale au gaz russe, son avenir gazier ne semble guère sécurisé. Elle risque d’être prise en étau entre les productions des USA et du Moyen-Orient et les traders chinois, ces derniers acteurs apparaissant de plus en plus solidaires de la Russie.

 

Retrouvez ici la suite de cette tribune.

1 Le premier, Rheinsberg, a été mis en service en octobre 1966 et le 44ème, Neckarwestheim-2, en avril 1989.

2 Président du think-tank Environmental Progress, dans le cadre d’une audition portant sur la crise de l’énergie devant la chambre des Représentants des Etats-Unis

3 (Source : EnAppSys).

4 Le 28 février 2023, le secrétaire d’Etat allemand chargé de l’énergie a déclaré que « le nucléaire, semble avoir un statut sacré pour certains Etats membres. C’est inacceptable ». 

5 Les entreprises américaines implantées en France considèrent que, parmi ses principaux atouts, figure son positionnement sur le nucléaire, qui est vu comme une promesse de disposer d’une énergie pérenne et peu chère.

Jean-Jacques Nieuviaert

Titulaire d’un doctorat d’Etat d’économie politique, il a travaillé pour l’Université de Lille, pour l’école de commerce de l’EDHEC, puis pour EDF, à divers postes. De 2011 à 2017, il a été Chief Economist de l’Union Française de l’Electricité. Il a enfin fondé la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE), qui conseille notamment les électriciens japonais du JEPIC, EDF (Stratégie, Grands comptes, Université Groupe…), Eurogroup Consulting, l’Iris, la Défense Nationale et La Mondiale.