Les sept péchés capitaux de la stratégie énergétique allemande (2/2)

Les sept péchés capitaux de la stratégie énergétique allemande (2/2)

Une tribune sur la politique énergétique allemande, en deux parties, signée Jean-Jacques Nieuviaert, président de la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE). Retrouvez la première partie ici !

E – Le piège des renouvelables

Concrètement, l’Energiewende, c’est la fuite en avant dans le développement des renouvelables intermittentes. Et depuis la crise ukrainienne la vitesse de cette fuite a nettement augmenté.

Le 7 avril 2022, dans le cadre de la législation dite « paquet de Pâques » (Oster-paket), le gouvernement allemand a approuvé une vaste réforme des lois allemandes sur l’énergie, qui devrait tripler l’expansion des énergies renouvelables sur terre et en mer en l’espace d’une décennie, afin d’atteindre la neutralité climatique et de garantir la sécurité de l’approvisionnement énergétique. L’objectif est de faire passer la part des énergies renouvelables dans le mix électrique du pays à 80 % d’ici à 2030 et à près de 100 % d’ici à 2035. En 2030, cela conduit à des capacités installées de 115 GW pour l’éolien et de 215 GW pour le solaire1. Après avoir mis vingt ans pour installer 56 GW d’éolien onshore, l’Allemagne se donne donc sept ans pour en installer 59 GW. Selon un rapport du 16 février 2023 de l’Institut d’économie énergétique de l’Université de Köln (EWI) il faudra en conséquence installer environ 6 turbines par jour contre une et demi actuellement.

Mais malheureusement pour l’Allemagne l’intendance risque de ne pas suivre. Son principal constructeur de turbine, Siemens Gamesa, a annoncé au début de 2023 la suppression de 2 900 emplois dans le monde, soit 11 % de ses effectifs, le problème venant des hausses du prix des matières premières mais aussi de la concurrence accrue des acteurs chinois à bas prix, sur un marché européen « trop petit » ! Pour le BDI, la dépendance de l’Allemagne à la Chine en termes de matières premières2 est bien plus dramatique que ne l’est la dépendance à la Russie. Enfin les acteurs de l’éolien ont déclaré que l’Allemagne ne dispose pas des capacités de production et des travailleurs qualifiés nécessaires pour faire face à l’augmentation massive du nombre d’éoliennes offshore prévue dans les années à venir. Cette situation a été confirmée par un rapport conjoint BDEW/EY qui constatent que les objectifs allemands ne correspondent pas au rythme actuel de développement. En cause, une pénurie alarmante de travailleurs qualifiés dans tous les secteurs concernés, le manque de terrains disponibles, des procédures d’approbation et de construction longues et coûteuses, et des goulots d’étranglement dans l’approvisionnement de diverses matières premières importantes.

Mais surtout un autre piège attend cette volonté d’accélérer le développement des renouvelables : la suprématie technologique de la Chine. En octobre 2022, le constructeur allemand Nordex a admis qu’environ 85 % des composants de ses turbines provenaient de Chine. « Est-ce une menace ? Oui, clairement, elle se rapproche de plus en plus et les politiciens de l’UE devraient se pencher plus sérieusement sur la question« .

Le 12 janvier 2023 le Wall Street journal a confirmé ce point en précisant que « la chaîne d’approvisionnement en technologies d’énergie renouvelable est encore plus concentrée que celle des combustibles fossiles. Les pays qui importent du pétrole et du gaz s’inquiètent de l’influence des pays producteurs, surtout depuis que la Russie a envahi l’Ukraine. Et pourtant, une vulnérabilité encore plus grande est en train de se construire dans la chaîne d’approvisionnement mondiale en énergie verte. Le cartel de l’OPEP n’est rien à côté du monopole de la Chine en matière d’énergie propre« .

Puis nouvelle confirmation le 17 février 2022, avec un rapport de Wood Mackenzie indiquant que « l’échelle incroyable atteinte par la capacité de production d’énergie éolienne, solaire et de batteries de la Chine, représente plus que jamais un défi commercial pour les fabricants étrangers et les gouvernements qui souhaitent que la transition énergétique soit synonyme d’emplois locaux ». La Chine représente désormais près de 70 % de la capacité de production mondiale de modules solaires, 50 % de celle des éoliennes, ainsi que 90 % de la capacité de production des batteries de type lithium-ion.

Si cette problématique concerne évidemment l’ensemble de l’UE, les objectifs frénétiques de l’Allemagne l’exposent encore plus à cette dépendance technologique, car si elle décidait de recourir à une production industrielle locale, ce serait forcément au détriment de la compétitivité de ses coûts de production d’électricité.

F – L’hydrogène, nouvelle drogue énergétique

Si l’on part d’une stratégie fondée sur les énergies renouvelables intermittentes et donc de la présence d’éléments de flexibilités constitués par des centrales fonctionnant au gaz que cela impose, il y a alors un problème climatique à gérer. Pour le résoudre, l’Allemagne s’est donc engagée à marche forcée dans une nouvelle chimère énergétique : la quête de l’hydrogène vert.

L’hypothèse a l’air assez cohérente à priori. Les EnR intermittentes vont produire de grandes quantités d’électricité, qui, à certaines périodes, dépasseront la demande. Comme il risque d’être assez difficile de les exporter, pourquoi ne pas s’en servir pour alimenter des électrolyseurs pour produire de l’hydrogène qui sera donc vert. Cet hydrogène pourra à la fois se substituer en usage industriel direct au méthane, mais il pourra aussi être utilisé pour le remplacer dans les centrales à gaz, dont la production d’électricité deviendra également verte.

Mais le problème, c’est que même avec une grosse capacité de renouvelables, la production fatale inutilisable directement ne pourra pas suffire à couvrir les besoins en H2 vert, d’autant que le problème du coût se pose aussi. D’où le fait que l’Allemagne a poussé dans le cadre du plan REPowerEU du 8 mars 2022 à proposer un programme « Hydrogen Accelerator » pour stimuler la production de 15 Mt supplémentaires d’hydrogène renouvelable d’ici à 2030, dont 10 Mt importées de « sources diverses » et 5 Mt seulement fabriquées dans l’UE. Les sources diverses, outre le Moyen-Orient, se situeraient essentiellement en Afrique, et l’Allemagne pourrait ainsi être accusée de pratiquer une « politique quasi-coloniale »

En changeant la couleur du gaz utilisé, l’Allemagne va recréer une nouvelle dépendance. Le 5 janvier 2023, Equinor et RWE ont annoncé leur intention de construire en Allemagne plusieurs centrales à gaz censées fonctionner à l’hydrogène. Celui-ci serait d’abord produit à partir de gaz naturel avec captage et séquestration du carbone (hydrogène bleu) puis d’EnR (hydrogène vert). Ce projet s’inscrit dans le cadre d’un partenariat qui prévoit la production d’hydrogène bas carbone en Norvège puis son exportation par gazoduc en Allemagne. Mais en dehors de ce projet intra-européen, on va retrouver les mêmes acteurs au bout de la chaine amont, en commençant par les EAU et l’Arabie saoudite, dont le mégaprojet Neom doit fournir à la fois de l’hydrogène et de l’ammoniac, bleu tout d’abord puis vert ensuite. Mais ce que l’Allemagne n’a pas vu c’est que les marchés émergents et les projets massifs d’infrastructures d’hydrogène vert sont les cibles les plus probables de l’expansion chinoise à l’étranger dans le secteur terrestre. Les électrolyseurs chinois, à performance comparable, sont en effet jusqu’à quatre fois moins chers que leurs concurrents occidentaux.

De plus, dans le domaine de l’hydrogène, le dogmatisme allemand sur le nucléaire a ralenti l’acceptation du concept d’hydrogène bas carbone (incluant donc l’hydrogène produit avec de l’électricité nucléaire) en lieu et place de l’hydrogène vert stricto sensu.

En novembre 2022, un groupe de 46 entreprises et fédérations professionnelles a adressé une lettre ouverte aux institutions européennes, pour demander d’intégrer l’hydrogène bas carbone dans le paquet gazier, tandis que quelques jours plus tard le Medef et… le BDI (!) ont publié une déclaration commune regrettant la focalisation exclusive de l’UE sur l’hydrogène renouvelable, qui met en péril un développement rapide d’un marché de l’hydrogène dans l’UE. Les discussions se sont poursuivies au niveau du Parlement Européen et du Conseil, le gouvernement français développant une intense pression au niveau de la Commission, avec l’aide des autres Etats Membres « pro-nucléaires ».

Ceci a finalement permis d’obtenir de la Commission le 10 février 2023, que soit considéré comme vert un hydrogène produit avec un mix électrique correspondant à 64,8 gCO2/kWh, sachant qu’en 2021, la France se situait à 58 gCO2/kWh. Ce fléchissement favorable à la France n’est pas sans lien avec le fait que cette dernière ait accepté de prolonger le gazoduc H2Med jusqu’en Allemagne. Que de temps et d’énergie perdus pour obtenir une décision qui a pour mérite de diminuer les besoins d’importations en hydrogène de l’UE !

Mais il reste encore un combat à mener, celui qui consiste à définir une façon intelligente d’utiliser cet hydrogène. Et là, la solution pourrait peut-être venir d’Allemagne, si l’Institut Fraunhofer (IEE) arrive à faire accepter les conclusions de son rapport de janvier 2023 : il montre que les initiatives des distributeurs de gaz et des gouvernements visant à ajouter jusqu’à 20 % d’hydrogène vert aux réseaux de gaz seraient coûteuses, source de gaspillage, techniquement complexes à réaliser et réduiraient les émissions de carbone dans une mesure bien moindre que les autres utilisations de cet hydrogène. Il recommande de fournir de l’hydrogène à des secteurs sans alternatives, tels que « les engrais, l’acier, le transport maritime et l’aviation », afin de générer davantage de réductions de GES et d’éviter que des coûts supplémentaires soient imposés à tous les consommateurs de gaz. A l’inverse, l’ajout de l’hydrogène au réseau de gaz, comme le demandent de nombreux opérateurs gaziers, augmenterait les coûts de l’industrie de 24 % en moyenne dans l’UE, augmentation dont elle n’a pas vraiment besoin en ce moment.

G – L’égoïsme énergétique allemand

Mais au-delà de toutes ces erreurs stratégiques criantes, fondée sur un dogmatisme totalement irrationnel, ce qui est apparu encore plus nettement que d’ordinaire, dans ce contexte de crise, c’est le profond manque de solidarité de l’Allemagne envers le reste de l’UE. On peut même dire plutôt que l’Allemagne s’attendait à ce que le reste de l’UE soit solidaire de ses problèmes, mais pas l’inverse.

Une sobriété gazière faite pour l’Allemagne

Le 12 juillet 2022, le vice-chancelier allemand Robert Habeck a ouvertement exprimé des réserves sur les règles de solidarité énergétique de l’UE, qui donnent la priorité aux livraisons aux consommateurs vulnérables plutôt qu’à l’industrie. Il a déclaré que « les ménages devraient également faire leur part au cas où le rationnement du gaz deviendrait nécessaire. Une interruption permanente ou à long terme de la production industrielle aurait des conséquences considérables ». Il a souligné la nécessité de « veiller à ce que si un pays parvient à utiliser moins de gaz, à l’économiser réellement, à développer d’autres sources d’énergie, ce pays ait alors également la possibilité, pour le dire crûment, de sauver son industrie en hiver ». Ainsi, le gaz ne devrait pas être exporté pour protéger les consommateurs étrangers qui ont gaspillé de l’énergie pendant une pénurie ! Ces commentaires ont été immédiatement soutenus par les groupes industriels allemands.

Mais, le 20 juillet 2022, en réaction à la présentation du plan européen de réduction de la demande de gaz, au moins 12 Etats-Membres ont fait part de leur préoccupation, en particulier sur l’objectif uniforme de réduction de 15 % de la consommation de gaz., surtout si cette recommandation devenait contraignante. Par contre l’industrie allemande s’est félicitée du projet car le niveau de réduction est limité par rapport à la dépendance allemande et les mesures de solidarité prévues entre Etats-membres, devraient lui permettre de fonctionner en bénéficiant des réductions obtenues chez les autres. Le vice-chancelier vert allemand a d’ailleurs cyniquement déclaré : « Nous saluons expressément la proposition de la Commission européenne. Si l’approvisionnement en gaz d’un ou de plusieurs États membres connaît des difficultés, cela a en fin de compte un impact sur tous les pays de l’UE « . Or l’industrie allemande avait fait valoir depuis longtemps que si elle devait être privée de gaz, les répercussions négatives se feraient sentir dans les chaînes d’approvisionnement de l’ensemble du bloc. Des sources polonaises ont donc exprimé le sentiment que le plan a donc été conçu pour sauver l’industrie allemande, tandis que de son côté l’Espagne a précisé que « contrairement à d’autres pays, nous n’avons pas vécu au-dessus de nos moyens d’un point de vue énergétique ».

Un bouclier géant que seule l’Allemagne peut se payer

Le 29 septembre 2022, le chancelier allemand a annoncé un plan géant de 200 Mds€ pour plafonner les prix de l’énergie et soulager ses consommateurs face à l’inflation très élevée qui frappe le pays. Dès sa présentation, ce plan a, à juste titre, soulevé interrogation voire colère de la part de plusieurs Etats membres, dont l’Italie, l’Espagne, et la France, qui pointent le risque de « distorsions dangereuses et injustifiées du marché intérieur ». Le mot de la fin revient incontestablement à la Hongrie dont le premier ministre a dit : « C’est le début du cannibalisme dans l’UE. Bruxelles doit faire quelque chose à ce sujet, car cela va briser l’unité européenne ». Une semaine plus tard, en marge de la première réunion de la Communauté politique européenne à Prague, le premier ministre polonais, revenant sur ce plan, a fustigé « l’égoïsme » du gouvernement allemand, et a précisé que « la politique énergétique de l’Union Européenne ne peut être dictée par l’Allemagne ». Mais ceci n’a pas empêché la Commission de valider le 21 décembre 2022 l’ensemble du plan.

Un choc économique pour les pays émergents

Par ailleurs, l’erreur stratégique commise sur le gaz et la hausse des achats de GNL par l’Europe qui en résulte depuis le début de la crise ukrainienne, est en train de créer un problème mondial. L’Europe a augmenté ses importations de GNL de + 50 % cette année, forçant des pays comme l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan et le Brésil à réduire leurs achats. Comme l’a déploré un analyste au Wall Street Journal : « La crise du gaz en Europe est en train d’assécher le marché mondial de GNL« . De plus, les pays émergents, qui comptaient sur le gaz dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique, vont devoir se tourner vers le charbon.

Le blocage de la réaction de l’UE contre l’IRA américaine

Le 19 janvier 2023, à Davos, Olaf Scholz a présenté sa stratégie de décarbonation de l’industrie allemande, à l’horizon 2045, en précisant qu’il s’opposait à une IRA européenne, qui déclencherait une guerre commerciale avec les USA.

Par contre, l’Allemagne est particulièrement désireuse d’assouplir les règles relatives aux aides d’Etat qui garantissent actuellement une concurrence équitable entre les Etats membres de l’UE au sein du bloc. Or, selon les données de la Commission européenne, les entreprises allemandes sont déjà les plus grands bénéficiaires des aides d’État accordées en réponse à la crise énergétique, puisqu’elle a bénéficié de 53 % des aides d’État approuvées, suivie par la France (24 %) et l’Italie (7 %). Si la France fait pression, aux côtés de l’Allemagne, pour assouplir les règles relatives aux aides d’État, le gouvernement français a également précisé qu’une telle mesure n’aurait de sens que si elle s’accompagnait de la création d’un fonds au niveau de l’UE, pour justement limiter les risques d’inégalités entre les Etats membres. Mais l’Allemagne s’est jusqu’à présent radicalement opposée à une telle option.

Ainsi selon certains experts économistes, « le projet industriel vert de la Commission Européenne est dangereux, car l’Allemagne, qui a le plus de marges de manœuvre budgétaires et une base industrielle plus forte risque encore renforcer son avance sur le reste de l’Europe ». Et la France, qui contrairement à l’Espagne et à l’Italie, suit l’Allemagne, avec l’idée naïve qu’elle dispose du même espace budgétaire et de la base industrielle nécessaire pour égaler le soutien allemand, risque de découvrir qu’en fait, le résultat sera d’affaiblir encore sa position relative en Europe.

Conclusion

Ces sept erreurs stratégiques de l’Allemagne conduisent non seulement le pays à une impasse mais elles entrainent avec elles une UE impuissante à se démarquer de la vision allemande, et qui en pratique va en supporter à la fois la facture, ainsi qu’un asservissement industriel.

Le 17 mai 2022, lors d’une interview donnée à quatre médias européens, Christian Lindner, ministre allemand des Finances, a déclaré que « l’Allemagne souffre de bilatéralisation excessive. Notre relation avec la Russie est trop bilatérale dans le domaine de l’énergie. Et nous avons une relation commerciale très bilatérale avec la Chine. Nous devons mondialiser et diversifier les partenariats commerciaux et les approvisionnements de l’Allemagne ». Et de façon particulièrement cynique il a ajouté : « Nous devrions négocier des traités commerciaux et des accords avec d’autres pays pour renforcer nos liens économiques et avec des partenaires qui ont les mêmes valeurs que les nôtres dans le monde » ! Il devait surement penser à l’Arabie Saoudite ou au Qatar ! Et dans ces traités commerciaux il faut se rappeler qu’en 2022, c’est la Chine qui est restée le premier partenaire commercial de l’Allemagne pour la septième année consécutive.

Or, la dépendance de l’Allemagne vis-à-vis de la Chine ne s’arrête pas aux matières premières. Au cours du premier semestre 2022, les importations allemandes depuis la Chine ont progressé de 45 %. Par contre les exportations n’ont progressé que de + 3 %, ce qui a conduit à un déficit commercial de 41 Mds€. Selon l’Institut der Deutschen Wirtschaft (IW) « il est à craindre que se développe une tendance structurelle, dans laquelle l’économie allemande servira de plus en plus le marché chinois par la production sur place et de moins en moins par les exportations ». Ceci est cohérent avec le fait que rien qu’au premier semestre les industriels allemands ont investi 10 Mds€ en Chine (en particulier Audi, BMW et VW). Selon IW, les industriels allemands ne seraient plus capables de juger correctement des risques géopolitiques. Ainsi le risque de dépendance pourrait peser très lourd et se révéler très complexe à gérer pour l’Allemagne et donc pour l’UE dans le cas d’un conflit sur Taïwan, car, d’un autre côté, l’Allemagne exporte 122 Mds€ vers les USA (avec un excédent commercial de 64 Mds€).

Ce vers quoi l’Allemagne conduit l’UE par le biais de sa politique énergétique, et de sa politique de commerce extérieur, peut être résumé par cette réflexion de Michael Shellenberger, président d’Environmental Progress, dans son témoignage devant le Congrès des Etats-Unis sur la crise énergétique, le 15 septembre 2022 : « Les efforts de l’administration Biden et du Congrès pour accroître la dépendance américaine aux énergies renouvelables dépendantes des conditions météorologiques et aux véhicules électriques risquent de miner les industries américaines et d’aider la Chine. La Chine détient une plus grande part du marché mondial de la production d’énergies renouvelables, de VE et de leurs composants matériels, que l’OPEP ne détient de la production mondiale de pétrole. Ce serait une grave erreur pour les États-Unis de sacrifier leur sécurité énergétique durement acquise pour dépendre de la Chine en matière d’énergie. Je soutiens le rapatriement de ces industries aux États-Unis, mais cela prendra des décennies, pas des années. L’augmentation des coûts liée à des normes américaines plus strictes en matière de travail et d’environnement pourrait de plus entraver leur développement« .

Cette analyse vaut encore plus pour l’Allemagne, qui, contrairement aux USA, ne dispose pas de ressources énergétiques fossiles abondantes. Et ceci nous ramène à la seule option qui pourrait compenser ce manque, à savoir l’énergie nucléaire dont l’Allemagne s’échine à vouloir priver l’UE contre toute logique et raison.

En conclusion, suite à cet inventaire d’incohérences stratégiques, et à cette volonté de l’Allemagne de défendre par-dessus tout ces intérêts propres en utilisant une doctrine irrationnelle, il est permis de se demander si le véritable danger à long terme pour l’UE ne serait pas plutôt l’Allemagne que la Russie.

 

1 À la fin de 2022, l’Allemagne disposait ainsi d’une capacité solaire de 66,49 GW, d’une capacité éolienne onshore de 58,2 GW et d’une capacité éolienne offshore de 8,12 GW.

2 Terres rares, le cobalt, le bore, le silicium, le graphite, le magnésium, le lithium, le niobium et le titane.

3  par Michael Shellenberger, président d’Environmental Progress.

Jean-Jacques Nieuviaert

Titulaire d’un doctorat d’Etat d’économie politique, il a travaillé pour l’Université de Lille, pour l’école de commerce de l’EDHEC, puis pour EDF, à divers postes. De 2011 à 2017, il a été Chief Economist de l’Union Française de l’Electricité. Il a enfin fondé la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE), qui conseille notamment les électriciens japonais du JEPIC, EDF (Stratégie, Grands comptes, Université Groupe…), Eurogroup Consulting, l’Iris, la Défense Nationale et La Mondiale.