« La récolte de bois-énergie en France ne pourrait en aucun cas aboutir à une sur-exploitation »

« La récolte de bois-énergie en France ne pourrait en aucun cas aboutir à une sur-exploitation »

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Jean-Baptiste Schwebel, président de la Commission bois-énergie du Syndicat des énergies renouvelables (SER), pour détailler la place de la biomasse forestière et du bois-énergie dans la transition énergétique, notamment au niveau européen, où une récente décision du Parlement a été très critiquée par les acteurs de la filière.

Le Monde de l’Énergie —Quel rôle peuvent jouer les renouvelables cet hiver dans un contexte sensible sur le plan énergétique ?

Jean-Baptiste SchwebelLes énergies renouvelables apportent aujourd’hui une contribution majeure à notre sécurité d’approvisionnement puisqu’elles permettent de couvrir près de 20% de notre consommation d’énergie. A l’approche de l’hiver, le rôle de l’hydroélectricité, du solaire mais aussi de l’éolien, terrestre et désormais maritime (avec la mise en service du parc de Saint-Nazaire), sera essentiel pour équilibrer le réseau électrique. Mais il ne faut pas oublier nos besoins en chaleur qui représentent près de la moitié de notre consommation et qui ne pourront pas tous être couverts par de l’électricité. La production de chaleur renouvelable est donc absolument essentielle et la France dispose d’ailleurs d’une large palette de solutions en la matière.

On mesure aujourd’hui à quel point le retard français dans le développement des énergies renouvelables est problématique. Si nous avions atteint les objectifs fixés par la loi pour l’année 2020, nous disposerions cet hiver d’un volume d’énergie additionnel de 64 TWh : cela correspond à 20% de la consommation industrielle française. Il est donc urgent d’accélérer le déploiement des renouvelables, car rien n’indique que les prochains hivers seront plus sereins.

Le Monde de l’Énergie —Vous vous opposez aux dispositions votées par le Parlement européen sur la biomasse forestière et le bois énergie. Pourquoi ?

Jean-Baptiste SchwebelLes acteurs de la filière forêt bois française sont opposés au vote du Parlement européen car, en résumé, l’adoption de la directive REDIII reviendrait à stopper le développement du bois-énergie en France, ce qui pourrait d’une part aboutir à une augmentation des importations d’énergies fossiles, à l’opposé du but initialement recherché, et d’autre part avoir des conséquences graves pour l’ensemble de la société française :

  • Parce que le bois-énergie est indispensable à une gestion forestière durable, dans un contexte où nous devons aider nos forêts à s’adapter au changement climatique et où nous devons les entretenir de façon à limiter au maximum les risques d’incendies. En aucun cas la récolte de bois-énergie en France ne pourrait aboutir à une déforestation ou à une sur-exploitation. Le cadre légal qui régit les coupes de bois en France est en effet très strict, en témoigne la surface forestière qui a doublé en 2 siècles, et qui continue de s’accroître. En outre l’objectif des forestiers est avant tout de produire du bois d’œuvre (meubles, tonneaux, charpentes, parquets, etc.), mais cela ne peut se faire sans le bois-énergie, qui n’est au final qu’un co-produit de la gestion forestière durable pratiquée en France.

  • Parce que le bois est une énergie locale, mobilisée dans des circuits relativement courts (en général inférieurs à 100 km), et dont la récolte ne dépend pas du contexte géopolitique mondial. Il est donc un facteur essentiel à notre indépendance énergétique.

  • Parce que, dans un contexte de grave crise du pouvoir d’achat, marquée par une explosion des coûts du gaz et de l’électricité, le bois est une énergie qui se caractérise par la relative stabilité de ses prix et par son côté bon marché.

  • Enfin parce que le bois-énergie participe à l’économie locale et à la compétitivité de nos industries. La filière bois-énergie emploie aujourd’hui plus de 50 000 personnes, et les perspectives de développement dans les 10 prochaines années conduisent à la création de 20 000 emplois supplémentaires, non délocalisables et bien ancrés dans les territoires.

Le Monde de l’Énergie —La décarbonation de la chaleur est aussi un défi majeur de la transition énergétique. A l’approche de l’hiver, dans quelle mesure les EnR peuvent-elles y contribuer ?

Jean-Baptiste SchwebelDans un contexte d’envolée des prix des énergies fossiles, les systèmes individuels et collectifs de chaleur renouvelable sont vecteurs d’une énergie locale à un prix relativement stable.

Fin 2021, 24 % de la chaleur consommée en France est couverte par des sources d’énergies renouvelables et de récupération (le bois énergie domestique et collectif, les pompes à chaleur aérothermiques, la géothermie de surface et la géothermie profonde, la chaleur solaire, les gaz renouvelables et la valorisation énergétique des déchets par incinération).

Des décisions politiques fortes doivent être prises pour accélérer deux fois plus vite la production et la distribution de chaleur renouvelable pour atteindre l’objectif fixé par la loi : 38 % de la consommation de chaleur en 2030.

Le Monde de l’Énergie —Les opposants aux EnR mettent souvent en avant l’atteinte à la biodiversité liés aux projets en territoires. Comment prenez-vous en compte ces revendications ?

Jean-Baptiste SchwebelProtection de la biodiversité et développement des énergies renouvelables sont deux combats indissociables, puisque le changement climatique constitue aujourd’hui la troisième cause d’érosion de la biodiversité.

La protection des espèces fait partie intégrante de la phase de développement des projets, avec des suivis environnementaux une fois que les installations sont en fonctionnement. C’est d’ailleurs ce qui a permis de faire progresser la connaissance des impacts des renouvelables sur la biodiversité, et plusieurs études sont en cours pour améliorer encore la compréhension de ces interactions.

Mais n’oublions une chose : notre pays importe 60% d’énergies fossiles, avec des impacts sur la biodiversité qui sont souvent majeurs, mais dont nous parlons moins car ils ne sont pas visibles chez nous et donc moins présents dans le débat public. Cela ne veut pas dire que nous n’en portons pas pour autant la responsabilité. Nous devons donc relocaliser notre production d’énergie pour garantir que celle-ci se fera en conciliant transition énergétique et protection de la biodiversité.

Le Monde de l’Énergie —Quels sont pour vous les chantiers majeurs à engager pour accélérer le développement des EnR en France et en Europe ?

Jean-Baptiste SchwebelRaccourcir les délais d’instruction des projets est essentiel. Cela nécessite des moyens humains additionnels au sein des services de l’Etat, notamment déconcentrés, et une batterie d’indicateurs de suivi pour garantir le respect des trajectoires de développement.

Parmi les autres chantiers, celui de la pédagogie est central, surtout dans un contexte où de nombreuses contre-vérités continuent de circuler. Aujourd’hui, le grand public doit comprendre pourquoi nous développons les énergies renouvelables : sans elles, nous ne pourrons atteindre la neutralité carbone et assurer notre souveraineté énergétique. La bonne compréhension de ces enjeux permettra sans doute d’apaiser certains débats et d’accompagner l’accélération des EnR.

Jean-Baptiste Schwebel

Jean-Baptiste Schwebel est directeur général délégué de ONF Energie, filiale de l'Office National des Forêts (qu'il a rejoint en 2007), et président de la Commission Bois énergie du Syndicat des énergies renouvelables (SER)