« Pour protéger le climat il faut développer les énergies qui n’émettent pas de CO2, sans exclure le nucléaire »

« Pour protéger le climat il faut développer les énergies qui n’émettent pas de CO2, sans exclure le nucléaire »

Pour Le Monde de l’Energie, Xavier Moreno, président du Cérémé (Cercle d’Étude Réalités Écologiques et Mix Énergétique), revient sur la place des énergies renouvelables intermittentes et du nucléaire dans la transition écologique française.

Le Monde de l’Énergie —Le Conseil de l’Europe a récemment publié un palmarès des émissions de CO2 évitée grâce aux EnR dans l’Union européenne, où la France est en queue de peloton. En quoi ce classement vous semble-t-il discutable ?

Xavier MorenoCe classement est plus que discutable. Il est l’instrument d’une campagne de désinformation orchestrée par les services de l’Union Européenne, imprégnés de parti pris anti-nucléaire, pour culpabiliser les Français sur leurs choix énergétiques, alors que notre pays a justement choisi le meilleur mix électrique pour le climat. L’honnêteté de l’information, quand on veut mesurer les bénéfices des politiques énergétiques pour le climat, est d’inclure toutes les énergies qui n’émettent pas de gaz à effet de serre, et donc le nucléaire. On constaterait alors qu’en mesurant les tonnes de CO2 économisées par toutes ces énergies bas carbone, la France est avec la Suède, le meilleur élève de la classe en Europe, avec un mix électrique décarboné à 92% grâce au nucléaire et à l’hydraulique.

Le gouvernement français devrait s’opposer à des publications de statistiques aussi trompeuses sur les performances climatiques de notre pays. Il ne devrait pas laisser le courant anti-nucléaire, largement inspiré par des pays comme l’Allemagne, l’Autriche où le Luxembourg, manipuler ainsi les opinions publiques européennes. Les médias français qui ont repris sans aucun esprit critique les conclusions du communiqué européen sur le prétendu retard de la France dans l’action pour le climat, sont tombés dans le piège de cette manipulation.

Il faut être conscient que les atouts de compétitivité et de vertu climatique, que le choix du nucléaire donne à la France, suscitent des réactions hostiles de nos « partenaires » européens comme de la part des groupes industriels étrangers qui ont vendu leurs panneaux solaires et leurs éoliennes dans toute l’Europe, mais ont du mal à pénétrer le marché français.

Le Monde de l’Énergie —Quels leviers pourraient permettre de passer d’une logique « renouvelables » à une logique « bas carbone » pour la transition énergétique (pour la production d’électricité ou d’hydrogène) ?

Xavier MorenoLe levier est simple et relève du bon sens. Quand on veut protéger le climat il faut imposer de réduire les énergies qui émettent beaucoup de CO2, et développer celles qui n’en émettent pas, sans exclure le nucléaire et en laissant aux États membres le choix de leur mix pourvu qu’ils atteignent les objectifs de décarbonation. Le traité européen impose de respecter cette neutralité technologique. Mais il est bafoué par la Commission au nom du parti pris anti-nucléaire et des intérêts industriels du secteur des énergies renouvelables intermittentes, éolien et solaire.

En parallèle de l’exercice de prévision de RTE sur les scénarios 2050, nous avons produit une étude avec le Cabinet international Roland Berger, expert dans l’énergie, qui montre qu’investir dans le nucléaire pour que cette énergie garde sa part actuelle autour de 70 % dans le mix électrique français est, de loin, le meilleur scénario sur tous les critères : le climat, la protection de l’environnement ( paysages, biodiversité, conditions de vie ) la sécurisation des approvisionnements, les coûts d’investissement, l’indépendance énergétique de la France, sa réindustrialisation et la facture électrique de nos concitoyens.

Autrement dit, la France n’a pas aujourd’hui besoin de développer des installations d’énergies renouvelables intermittentes supplémentaires. La priorité doit être donnée par les pouvoirs publics à la relance de notre filière nucléaire.

Le Monde de l’Énergie —Autre indicateur : la consommation finale brute d’énergie. L’objectif de la France était d’atteindre 23 % d’EnR en 2020, or le total n’a été que de 19,1 %, durement critiqué par les ONG écologistes. Montre-t-il réellement une décarbonation insuffisante de l’économie française ? 

Xavier MorenoEn aucun cas ! Le seul objectif qui compte, c’est de produire l’électricité la plus décarbonée possible. Or, qu’observe-t-on actuellement ? Que le mix électrique français, qui repose sur 70% de nucléaire et 12% d’hydraulique, a une intensité carbone de 56g par kWh contre 341g par kWh pour l’Allemagne, qui a investi massivement dans les énergies renouvelables intermittentes !

L’objectif fixé par la Commission européenne consistant à faire passer à 23% la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique des pays européens ne peut être appliqué de manière uniforme. Cet objectif a du sens pour les pays dont le mix repose principalement sur des énergies fossiles et qui, en développant ces énergies renouvelables, polluent moins lorsqu’il y a du vent ou du soleil. Il n’en a, en revanche, aucun pour la France qui est en avance par rapport à l’écrasante majorité des pays européens en matière de décarbonation de son mix électrique.

Cela dit la France doit tout de même intensifier ses efforts pour limiter les gaspillages d’énergie dans le secteur de l’habitat, pour substituer l’électricité aux énergies fossiles, comme dans les transports et l’industrie. Il faut aussi développer au maximum les énergies renouvelables modulables en fonction de la demande et indépendantes de la météo – dites « pilotables » comme la fermentation des résidus de biomasse, la géothermie ou les ressources hydrauliques, tout en limitant les impacts de ces énergies sur l’environnement.

Le Monde de l’Énergie —Pour réussir la transition énergétique, électrifier de nombreux usages et produire de l’hydrogène bas carbone, donc augmenter à court terme la production électrique bas carbone, et, en dehors de Flamanville, il semble irréaliste d’envisager la mise en service d’un nouvel EPR avant 2035. Pensez-vous que, pour réussir sa transition énergétique, la France doit « marcher sur deux jambes », le nucléaire et les EnR ?

Xavier MorenoLe scénario que le cabinet Roland Berger a modélisé montre que, si EDF met en œuvre les moyens en hommes et en investissement qui permettront de remonter la disponibilité du parc de réacteurs installés à ses niveaux historiques, au-dessus de 70 %, la France ne manquera pas d’électricité d’ici à 2035.

Est-ce réalisable ? Il y a toujours une part d’aléas dans les délais de réalisation de grands projets industriels. Mais les transformations appelées grand carénage qui consistent à remettre aux normes actuelles de sécurité les réacteurs construits il y a 40 ans vont s’achever peu à peu. Et les étapes suivantes de prolongation de la durée de vie de ces réacteurs seront moins lourdes en travaux et donc plus rapides à réaliser.

De même, alors que l’EPR de Flamanville était d’une grande complexité avec sa structure conçue par les industriels allemands à laquelle s’ajoutaient les normes françaises, les nouveaux EPR développés par EDF s’appuient sur les 50 ans d’expérience du groupe français et des choix technologiques qui ont fait leurs preuves.

Xavier Moreno

Diplômé de l’Ecole Polytechnique et Sciences Po Paris et ancien élève de l’ENA, Xavier Moreno a commencé sa carrière au ministère des finances. Après plusieurs années chez Sanofi, en tant que responsable de la division Agro-Vet et membre du comité exécutif, il rejoint Suez en tant que vice-président directeur, puis co-fonde la société d’investissement Astorg en 1998.