Les pompes à chaleur, « une solution de transition fiable et efficace »

Les pompes à chaleur, « une solution de transition fiable et efficace »

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Sacha Martinelle, ingénieur en économie, chargé de mission auprès auprès d’Alexis Normand, PDG de Greenly, pour évoquer avec lui l’impact carbone du chauffage domestique en France.

 

Le Monde de l’Énergie —Greenly a récemment réalisé une étude sur le chauffage des particuliers et leur impact carbone. Quelles sont ses principales conclusions ?

Sacha Martinelle —Les ménages français restent trop dépendants du gaz naturel, qui chauffe selon les études entre un tiers et plus de 40% du parc de logement. Or, à quantité d’énergie produite égale, une chaudière à gaz est jusqu’à 20 vingt plus émettrice de CO2 qu’une pompe à chaleur récente. Ces dernières, dont l’efficacité énergétique s’est accrue au cours des dernières années, représentent donc un allié de taille dans la transition des ménages et des entreprises vers une économie bas carbone. Beaucoup moins polluantes, elles sont également souvent rentables sur le long terme, avec des économies d’énergie qui peuvent être substantielles.

Le Monde de l’Énergie —Vous mettez en avant la sobriété des pompes à chaleur (PAC). Elles présentent toutefois un coût élevé et sont surtout efficaces dans des logements bien isolés. Comment favoriser leur juste développement ?

Sacha Martinelle —Les pompes à chaleur sont une invention géniale : elles récupèrent une chaleur gratuite présente dans l’air, et produisent ainsi entre 3 et plus de 4 fois plus d’énergie qu’elles n’en consomment. Leur utilisation d’énergie primaire est donc divisée par 3 ou 4 par rapport à un chauffage classique électrique, au gaz ou au fioul, qui par construction ne peut produire plus qu’il ne consomme.

Elles possèdent cependant deux désavantages : une production d’énergie difficilement modulable, et un coût d’acquisition élevé.

Contrairement à un radiateur électrique traditionnel, une PAC est rarement éteinte la nuit, ou dans les pièces non utilisées, car les planchers chauffants ou radiateurs couvrent généralement toute la surface d’un logement, et fonctionnent en circuit unique. Le risque, c’est de favoriser la surconsommation, et d’annuler ainsi les bénéfices générés par les gains d’efficacité.

Mais il est possible d’installer plusieurs circuits au sein d’un même logement, ou de faire tourner une pompe à chaleur par intermittence, en profitant de l’inertie calorifique du logement pour optimiser la consommation électrique. Ces solutions, peu développées car peu connues et plus coûteuses, mériteraient d’être plébiscitées. Il faut aussi être attentif au réglage de la puissance : il doit être adapté à l’utilisation et à la taille du logement.

Quant au coût, il peut être amorti sur la durée de vie de l’appareil, avec des réductions de factures qui peuvent se situer entre 50 et 75%, en comparaison d’un chauffage électrique classique ou d’une chaudière à gaz. Les ménages peuvent donc y gagner, mais à long terme.

Je suis toutefois en désaccord avec l’argument selon lequel une PAC serait moins efficace qu’un autre système de chauffage dans un bâtiment mal isolé.

D’abord, les PACs s’adaptent à tout type de bâtiment. C’est ce que montre une récente étude, commandée par le gouvernement britannique et menée sur plus de 700 unités d’habitation : https://es.catapult.org.uk/news/electrification-of-heat-trial-finds-heat-pumps-suitable-for-all-housing-types/

Ensuite, même si l’isolation des bâtiments reste un enjeu important, en termes d’accès à un logement décent comme en termes de sobriété, son efficacité est à nuancer. Un récent rapport du conseil d’analyse économique (https://www.cae-eco.fr/staticfiles/pdf/focus-103-dpe-230110.pdf) constate un “effet rebond” nettement plus haut qu’escompté s’agissant de l’isolation des logements. La différence de consommation d’énergie primaire entre un logement très bien isolé et une passoire thermique est bien plus faible que ce que le DPE prédit, car les usagers ajustent leur consommation en fonction de leur budget : à dépenses égales, un logement mieux isolé permet d’augmenter son confort thermique. Ainsi, un bâtiment de plus de 100m2 de classe énergétique A ou B consomme en moyenne 130 kWh/m2 d’énergie primaire, tandis qu’un classe E ou G en consomme entre 150 et 148, soit seulement 15% d’augmentation, lorsque que les hypothèses utilisées pour calculer le DPE prédisent une multiplication de la consommation par plus de 6 !

Ce qui importe, en définitive, c’est de favoriser au maximum les sources d’énergie décarbonées, en privilégiant le mix électrique qui en France dispose d’une intensité carbone exceptionnellement basse. Les PACs électriques, avec leur performance énergétique décuplée et leur faible impact, réunissent tous les critères d’une solution de transition fiable et efficace.

Le Monde de l’Énergie —Quelle place pour les chauffages électriques autres que les PACs ?

Sacha Martinelle —Les chauffages électriques classiques, peu performants mais bénéficiant d’un mix faiblement carboné, doivent être réservés à des usages spécifiques : chauffages d’appoint, pièces peu utilisées, petits logements.

Le Monde de l’Énergie —Quel rôle peut jouer le bois de chauffage dans la transition vers des chaleurs décarbonée ?

Sacha Martinelle —La combustion du bois n’émet pas de gaz à effet de serre [plus précisément : la combustion du bois émet du CO2, mais équivalent à celui qu’il a capturé durant la vie de l’arbre, l’impact carbone net de sa production et de sa combustion tend vers la neutralité, NDLR]. Seuls l’extraction, le transport et la transformation sont émetteurs, ce qui ramène l’impact du bois et des ses dérivés à des niveaux généralement à inférieurs à celui de l’électricité. Par conséquent, le chauffage au bois contribue très peu au réchauffement climatique, en plus d’être une source d’énergie renouvelable, donc potentiellement inépuisable.

Cependant, les cheminées émettent des particules fines, des polluants qui peuvent poser de sérieux problèmes de santé publique à court terme, si rejetés en trop grandes quantités dans l’atmosphère.

Le point positif, c’est que des moyens de chauffage au bois comme les poêles ou les chaudières à granulés, en plus d’être significativement plus efficaces, émettent considérablement moins de particules fines qu’une cheminée à foyer ouvert. Ce sont aussi des solutions peu onéreuses, à condition de pouvoir se fournir près de chez soi et d’avoir la capacité de stocker le combustible.

Ainsi, une utilisation en moyen de chauffage principal ou en chauffage d’appoint peut faire sens. On pourra par exemple investir dans un système de chauffage principal modeste, donc économe au long court, et le suppléer avec un poêle à bois lors d’épisodes froids. On peut aussi, dans le cas d’un logement mal isolé ou doté d’un système de chauffage peu efficace, installer un poêle en renfort pour diminuer la facture et l’impact écologique.

Le Monde de l’Énergie —Quelles mesures d’accompagnement défendez-vous pour favoriser une baisse de l’impact carbone du chauffage domestique ?

Sacha Martinelle —Les dispositifs gouvernementaux d’aide à la rénovation des bâtiments et au remplacement de chauffages polluants abondent : MaPrimeRénov’, Coup de Pouce “Chauffage”, Éco-prêt à taux zéro, etc. Ce sont des mesures fortes, dotées de moyens importants, mais leurs effets sont difficiles à estimer. Le dernier bilan de l’Observatoire du fonds réparation des équipements électriques et électroniques (https://www.clcv.org/storage/app/media/bilan-de-lobservatoire-du-fonds-reparation.pdf), chargé d’évaluer l’efficacité des aides à la réparation d’objets en place depuis le mois de décembre 2022, constate que le montant des aides, en moyenne 17 % du coût total de la réparation, a été pour certaines catégories d’objets intégralement absorbé par la hausse des prix de réparation. Il peut s’agir d’un effet d’aubaine : le réparateur profite de la prime pour augmenter ses prix, et empoche la différence.

Si l’objectif d’augmenter le volume de réparations est partiellement atteint par un effet d’annonce, il reste que la procédure engendre de nombreux coûts d’organisation, pour un résultat incertain. De même, les aides à la rénovation et au changement de système de chauffage, bien que susceptibles d’accroître le niveau de sensibilisation de la population aux solutions bas carbone et en partie ciblées vers les ménages les plus modestes, peuvent favoriser une augmentation significative des prix pratiqués par les installateurs, et décourager d’autant l’investissement dans un chauffage performant.

À l’inverse, il existe une dissonance entre la vocation écologique du gouvernement et sa politique de taxation des énergies. Considérablement réduites par le bouclier tarifaire de 2022, à la faveur de la guerre en Ukraine, les taxes sur la consommation d’électricité et de gaz sont revenues au 1er février 2024 à des taux plus élevés, avec un passage de 0.8 à 1.6 centimes du kWh pour le gaz naturel, et de 0.1 à 2.1 centimes du kWh pour l’électricité, soit une augmentation 2 fois et demi plus importante pour l’électricité ! Cette augmentation inégale des taux, conjuguée à un prix du gaz environ deux fois inférieur à celui de l’électricité (autour de 10 centimes du kWh, contre 20 pour l’électricité), décourage la transition des ménages vers des énergies décarbonées. Il serait souhaitable d’y remédier en taxant le gaz naturel à hauteur de sa contribution au réchauffement climatique : quatre fois plus importante que l’électricité.

Sacha Martinelle

Titulaire d’un bachelor puis d’un master en économie de Sciences Po Paris et d’une licence en mathématiques de Sorbonne Université, il s’implique pendant ses études dans les travaux de recherche du département d’économie de Sciences Po. En septembre 2023, il rejoint Greenly, une start-up fondée en 2019 qui s’est donné pour objectif d'accélérer la décarbonation des entreprises en démocratisant l’accès au diagnostic et au conseil environnemental. Placé auprès du PDG, il travaille sur la trajectoire de décarbonation des entreprises et leur mise en conformité avec la régulation environnementale européenne.