« La chaîne LCP manipule l’opinion sur le nucléaire » (Tribune)

« La chaîne LCP manipule l’opinion sur le nucléaire » (Tribune)

Centrale de Fessenheim

Tribune signée Alain Desgranges, ingénieur en Génie atomique et membre de l’ONG PNC-France et Jean-Jacques Létalon, ingénieur Supelec et membre de l’AEPN (Association des écologistes pour le Nucléaire). 

La diffusion du documentaire « Fessenheim, le début de la fin du nucléaire ? » sur la chaîne parlementaire LCP a suscité l’indignation de nombreux partisans du nucléaire… Où LCP est pris les doigts dans le pot de confiture !

En effet, c’est en pleine campagne électorale, que LCP a crû bon de rediffuser le 30 mars 2022 ce documentaire qui date de 2020 sur le sujet de Fessenheim, cette centrale nucléaire arrêtée il y a deux ans sans justification et dont la production fait cruellement défaut dans un moment où des risques de coupures de l’électricité existent bel et bien en raison de conditions climatiques inhabituelles.

Alors que la question du nucléaire reste l’un des thèmes de débat dans l’élection présidentielle avec un clivage marqué entre les candidats, il est pour le moins curieux que cette chaîne ait pris une telle initiative alors que le devoir de réserve aurait dû s’imposer à elle, d’autant que la partialité de ce reportage, ses erreurs ou ses approximations volontaires, pourront avoir conduit certains téléspectateurs à se détourner de l’électronucléaire et, par voie de conséquence, des candidats favorables à cette énergie.

Le comble de cette histoire est que cette chaîne, comme ARTE d’ailleurs, échappe au contrôle du CSA et peut donc raconter n’importe quoi en toute impunité.

Quelques exemples choisis dans ce monument de désinformation et de manipulation de l’opinion :

Le reportage de la chaîne parlementaire avance plusieurs arguments soi-disant scientifiques expliquant que la centrale de Fessenheim n’était plus sûre et qu’il était temps de l’arrêter.

Pourtant, l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire) réputée pour être l’une des plus exigeantes dans le monde et qui dispose de nombreux experts compétents pour la conseiller, avait donné son feu vert pour l’exploiter 10 années de plus. A qui faire confiance ? A quelques antinucléaires ou aux experts de l’ASN et de l’IRSN ?

Le reportage va même jusqu’à évoquer que Fessenheim n’aurait qu’une enceinte de confinement comme à Tchernobyl qui n’en avait pourtant pas !

Le reportage met en doute la volonté d’EDF d’investir dans les ENR

Faux ! EDF investit massivement dans l’éolien, dans le photovoltaïque et est prête à s’engager pour aller encore plus loin comme présenté dans son cahier d’acteur pour le débat sur la stratégie française sur l’énergie et le climat.

Le reportage évoque l’âge des centrales sans jamais insister sur le fait que la plupart des composants sont régulièrement remplacés et que des améliorations de sûreté sont apportées tout au cours de la vie des réacteurs.

Les centrales actuelles, y compris les plus anciennes sont plus sûres qu’au moment de leur construction. Bien évidement on ne parle que de Fessenheim, y compris les intervenants suisses, tout en passant sous silence que Beznau, la plus ancienne des centrales suisses, a 53 ans et que la plupart des réacteurs américains sont autorisés à fonctionner jusqu’à 60 ans, voire pour certains d’entre eux jusqu’à 80 ans.

On retrouve dans le reportage une déclaration sur le prix de l’électricité d’origine ENR présenté comme moins cher que celui du nucléaire.

Déclaration elle aussi fausse car ne prenant pas en compte des services analogues. Le nucléaire se suffit à lui-même car il est « pilotable » en répondant à chaque instant aux besoins du réseau.  Ses coûts sont complets, incluant les déchets et le démantèlement.

A l’inverse, le coût des ENR pour être complet devrait inclure celui de l’intermittence obligeant à disposer de moyens de stockage ou de production nécessaire pour alimenter les clients quand le vent ou le soleil sont absents. Ce qui n’est pas le cas.

On évoque aussi que le nucléaire mondial serait victime de la conjoncture des prix liée aux ENR ce qui est tout aussi faux. A l’exemple des USA, la concurrence se fait avec la production à base de gaz. La guerre d’Ukraine nous l’a malheureusement démontré de façon douloureuse avec une envolée du prix de l’électricité dont le calcul est fait à partir du prix du gaz.

Au final, si les énergies renouvelables sont moins chères, pourquoi ont-elles besoins de subventions exorbitantes au regard du service rendu ? Pourquoi le coût très élevé du raccordement des éoliennes « off-shore » reste à la charge du gestionnaire du réseau ? Pourquoi les allemands paient-ils leur électricité 2,5 fois plus chère que les français ?…

Le cas du démantèlement des centrales

Les avis des antinucléaires n’évoquent que les difficultés et le prix forcément sous-estimé par EDF et la soi-disant dette laissée pour les générations futures. Pas un mot sur les centrales américaines de même conception que les françaises qui ont été démantelées sans difficulté et pour un prix proche des prévisions françaises. Oublié le démantèlement de la centrale de CHOOZ A dans les Ardennes dont les opérations de déconstruction sont déjà très avancées. Pas un mot non plus sur les provisions financières déjà réalisées par EDF : 27 Milliards d’Euros associés à des actifs dédiés.

Le reportage évoque la dépendance à l’uranium importé n’hésitant pas, pour faire bon poids, à parler de menaces de guerre qui affecteraient cet approvisionnement.

On passe sous silence que les ressources sont diversifiées et suffisantes pour l’ensemble du nucléaire mondial jusqu’à la fin du siècle. On évite de dire qu’il est facile de stocker l’uranium et d’avoir ainsi plusieurs années de stock stratégique et que le combustible ne compte que pour 3 à 4 % dans le prix de l’électricité nucléaire. On évite aussi de parler des réacteurs de génération 4 qui permettraient de multiplier par 100 les stocks de combustible.

Le reportage évoque les déchets dont, soi-disant, on ne saurait que faire

Une affabulation de plus alors que tous les déchets sont collectés, conditionnés et stockés sous le contrôle attentif de l’ANDRA et de l’ASN depuis les débuts du nucléaire. Les antinucléaires y vont même de leur opposition au seuil de libération sur les déchets qui permettrait pourtant de recycler une partie de l’acier sans évoquer que la plupart des pays ont déjà adopté un tel seuil.

Dans le reportage, Madame Lepage n’hésite pas à traiter de « crétinerie » les articles qui osent critiquer le modèle antinucléaire allemand.

Un système qui les oblige pourtant à installer 220 000 MW de puissance, dont 120 000 MW d’éolien et photovoltaïque, pour couvrir une pointe de consommation à seulement 84 000 MW !

Pourquoi un tel décalage ? Car l’Allemagne sait bien qu’en fonction de la météo elle ne peut pas compter sur son parc d’ENR, disponible à 23% pour l’éolien et 11% seulement pour le solaire. Elle sait qu’elle va devoir s’appuyer sur des centrales au charbon et au gaz. Tant pis, le climat attendra !

La crise Ukrainienne nous a bien montré sa dépendance au gaz Russe. Ce faisant, elle rejette chaque année plus de 200 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère sans se soucier de savoir si ce nuage-là s’arrêtera à la frontière ! En France, 43 000 personnes meurent chaque année de problèmes respiratoires dont une bonne partie est liée à la dégradation de l’air en lien avec le réchauffement climatique. Faut-il être un « crétin » pour avoir le droit de dénoncer ces morts ?

Le reportage conclut sur le fait qu’EDF « persiste et signe » à vouloir construire des EPR 2 et que la solution tient dans le déploiement massif des énergies renouvelables, seule évidence selon les journalistes pour remplacer le nucléaire.

Pourtant, ils oublient d’évoquer le problème de l’intermittence du fait de l’incapacité des ENR à fournir une énergie pilotable. Il faudrait en effet les adosser à des moyens de stockage énorme que nous sommes actuellement incapables de réaliser ou bien les associer à une production à base de charbon ou de gaz (ce que font les allemand) avec en conséquences des rejets massifs de CO2.

Une erreur tout aussi capitale que mortifère car elle contribue à renforcer le réchauffement climatique et à affaiblir une relative indépendance énergétique dont la guerre en Ukraine constitue un exemple incontestable. Tout le contraire du nucléaire qui restera irremplaçable dans ce siècle.