Le cauchemar nucléaire français (1/3)

Le cauchemar nucléaire français (1/3)

Une tribune sur les obstacles qui se dressent sur la relance du nucléaire en France, en trois parties, signée Jean-Jacques Nieuviaert, président de la Société d’Études et de Prospective Énergétique (SEPE).

 

Depuis la crise énergétique qui s’est déployée en 2021 puis amplifiée avec le conflit ukrainien, les médias n’arrêtent pas d’évoquer le fait que le vent de l’histoire semble avoir tournée pour le nucléaire. Outre le fait que ce n’est pas si simple (cf. l’Allemagne) et que dans beaucoup de pays le vent n’avait pas besoin de tourner, la situation française n’est pas si positive que l’on veut bien le dire.

En effet l’avenir de notre secteur nucléaire est loin d’être rassurant, car de nombreux obstacles subsistent encore, à commencer par la présence d’acteurs influents qui sont loin de nourrir de bonnes intentions à son égard, et puis surtout parce que, comme le faisait remarquer le 8 juin le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont, «il est souhaitable pour EDF d’avoir une vision de long terme de la part de son actionnaire maintenant unique», ce qui apparait loin d’être garanti quand on regarde ce qui s’est passé lors des vingt dernières années.

I. : les trois chats noirs du nucléaire français

Commençons par examiner les points clés des discours des acteurs professionnels mal intentionnés vis-à-vis d’un renouveau du nucléaire en France1.

1. L’ASN

Pour arriver à développer des unités nucléaires en France, il faut déjà en effet réussir à surmonter le parcours du combattant dressé par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Il suffit de revenir sur la prise de position de cette dernière le 14 juin dernier, où elle a précisé qu’elle ne prendrait formellement position sur la poursuite de l’exploitation des réacteurs au-delà de 50 ans qu’au moment de leur cinquième visite décennale. D’ici là, EDF devra affiner ses analyses et pistes d’actions sur deux points principaux :

  • La résistance mécanique de certaines portions des tuyauteries principales du circuit primaire (Coudes E). Cela concerne Tricastin 4, Saint-Laurent 2, Dampierre 4, Blayais 3, et Paluel 2.
  • Des investigations complémentaires sur les conséquences d’un séisme survenu en novembre 2019 près de Cruas, et cela concerne donc les quatre unités de Cruas.

En conséquence l’ASN a précisé « qu’au mieux elle ne pourra avoir une position sur le sujet que fin 2026 », et elle demande donc à EDF de justifier de manière anticipée l’hypothèse d’une poursuite du fonctionnement des réacteurs actuels jusqu’à 60 ans et au-delà.

Comment ne pas opposer à cette vision très contraignante celle de la NRC américaine. En effet, au 15 juin 2023, 87 des 92 réacteurs nucléaires commercialement exploités aux États-Unis ont vu leur licence prolongée à 60 ans. En outre, 16 réacteurs ont déjà demandé un renouvellement ultérieur de leur licence (SLR), ce qui autoriserait les unités à fonctionner pendant 20 ans de plus, et les propriétaires d’au moins neuf autres réacteurs ont informé la NRC de leur intention de présenter une telle demande. Et il est à noter que la durée de vie de 80 ans n’est peut-être pas la dernière limite pour les centrales nucléaires américaines. Des discussions sont en effet en cours dans différentes instances, comme l’EPRI et même la NRC, pour savoir à quoi ressemblerait une prolongation à 100 ans.

Faut-il considérer les américains comme des irresponsables, ou l’ASN en fait-elle trop en termes de sureté, à moins évidemment que sa position ne soit justifiée par un mauvais management historique du parc par EDF, ce qui pourrait expliquer des craintes sécuritaires qui n’existent pas aux USA ?

2. RTE

Mais la situation actuelle du nucléaire doit également beaucoup à RTE, qui s’est évertué pendant dix ans, pour plaire en particulier aux administrations précédentes, à expliquer que la consommation d’électricité n’augmenterait quasiment pas, position commode pour justifier de ne pas avoir besoin de prolonger le parc, et encore moins d’augmenter sa capacité. Ainsi, en 2021, RTE tablait encore en médian sur 540 TWh de consommation annuelle en 2050, faisant de la France le seul pays développé pour lequel la consommation d’électricité n’augmentait pas significativement à l’horizon 2030/2050.

Si, depuis, RTE a fini par reconnaitre que ces prévisions étaient erronées, son objectif est quand même atteint, car il est trop tard pour que les EPR2 puissent répondre au pic de production qui s’annonce, ce qui laisse la voie libre aux ENR. RTE a en effet admis que la consommation d’électricité devrait augmenter entre 25 et 40 % d’ici à 2035 (soit une hausse moyenne de 10 TWh par an, rythme qui n’a plus été atteint depuis les années 1980), et il a même trouvé une justification à son erreur. Ainsi, « les nouvelles ambitions climatiques et de réindustrialisation en France et en Europe impliquent une hausse très nette de la consommation électrique, ce qui correspond aux scénarios les plus élevés décrits par RTE en 2021 ». Donc, selon le point d’étape présenté par RTE sur les enjeux de l’électrification à l’horizon 2035, la consommation électrique devrait atteindre entre 580 et 640 TWh en 2035 (contre 459 TWh en 2022). Mais, pour RTE, la France a les moyens de boucler l’équilibre production-consommation sous réserve que les décisions soient rapidement prises. Pour assurer la demande il faudrait que les renouvelables produisent 250 TWh en 2035, contre 120 TWh actuellement et que le nucléaire assure au moins 360 TWh (mais 380 TWh devraient être possible).

Ce qui est d’ailleurs curieux, c’est que du côté du SGPE, le poids de l’électricité dans le mix énergétique français présenté le 12 juin dernier n’atteint que 474 TWh en 2030 (31,2 % du mix total) contre 434 TWh en 2022 (23,7 %). Difficile de comprendre la raison d’un tel écart…

3. Engie

Après s’être refusée ces dernières années à s’engager sur le nucléaire en France (ce qui n’avait pas été le cas sous la Présidence de Gerard Mestrallet, mais à l’époque c’était EDF qui avait fait barrage), Engie peut maintenant emboiter le pas à RTE, en se basant sur une réflexion fascinante de son « chief economist » présenté le 12 juin dernier.

En vue de la rédaction de la nouvelle PPE, Engie ne perd pas de vue ses propres intérêts pour essayer de sauver son réseau gazier tout en renforçant sa stratégie renouvelable. Ceci prend la forme d’un « scénario de transition énergétique pour l’Europe en 2030 », mais qui se concentre en pratique surtout sur la France. Ainsi, en cas d’une faible disponibilité du nucléaire historique, d’un retard de cinq ans dans la construction des nouveaux EPR, et d’une rénovation des bâtiments trop lente, le groupe a « la conviction » qu’un développement supérieur de l’éolien et du solaire, par rapport au scénario de référence, permettrait d’offrir une sorte d’assurance contre ce risque. Pour 2035, un retard nucléaire nécessiterait ainsi plus de 60 GW de capacités renouvelables supplémentaires ! Et, si le risque ne se manifeste pas, le surcoût de 2 Mds€ par an sera compensé par le fait qu’un surplus d’électricité décarboné permettra de produire de l’hydrogène vert et d’économiser ainsi 320 MtCO2eq. La directrice générale du groupe a ainsi pu assurer sans sourciller qu’une alliance entre électrons et molécules gazières bas carbone est possible et même indispensable !

Ceci n’empêche pas dans le même temps Engie de faire campagne contre l’électrification prônée par l’Etat, sous prétexte d’un risque au niveau de la maitrise de la pointe électrique et de s’insurger contre la menace qui pèse sur les chauffages au gaz, après avoir indument profité pendant une décennie d’une RT 2012 profondément absurde. Pourtant, sur le problème de la pointe, il s’agirait bien de faire appel au gaz au niveau des CGTs, comme l’Allemagne a prévu de le faire. Mais ceci ne résout pas pour Engie le problème de son réseau de distribution, d’où la poursuite d’une vision chimérique d’alimenter dans le futur les consommateurs avec du biogaz ou de l’hydrogène vert.

Il est fascinant de voir l’actionnaire principal du groupe (L’Etat détenant encore 24 % du groupe) rester sans réaction face à cette stratégie, qui ne tient aucun compte des intérêts supérieurs de la nation.

 

Rendez-vous le 6 septembre 2023 pour découvrir la deuxième partie

 

1 Le caractère dogmatique de la position des ONG anti-nucléaires n’a pas sa place dans une réflexion économique et technologique

Jean-Jacques Nieuviaert

Titulaire d’un doctorat d’Etat d’économie politique, il a travaillé pour l’Université de Lille, pour l’école de commerce de l’EDHEC, puis pour EDF, à divers postes. De 2011 à 2017, il a été Chief Economist de l’Union Française de l’Electricité. Il a enfin fondé la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE), qui conseille notamment les électriciens japonais du JEPIC, EDF (Stratégie, Grands comptes, Université Groupe…), Eurogroup Consulting, l’Iris, la Défense Nationale et La Mondiale.