« La Banque Mondiale prévoit l’accès à l’électricité par mini-réseaux de 500 millions de personnes d’ici 2030 « 

« La Banque Mondiale prévoit l’accès à l’électricité par mini-réseaux de 500 millions de personnes d’ici 2030 « 

Le Monde de l’Energie ouvre ses colonnes à Jean-Claude Berthélemy, professeur émérite à l’Université Paris 1 et ancien directeur de l’École d’Économie de la Sorbonne, directeur de la Fondation pour les études et la recherche sur le développement international (FERDI), un programme de recherche sur l’accès et l’électricité, pour évoquer avec lui la place des mini-réseaux électriques (mini-grid) dans l’électrification mondiale.

Le Monde de l’Énergie —Quel est le principe de fonctionnement d’un « mini-réseau » (mini-grid) ? En quoi est-il particulièrement adapté pour l’électrification de certains territoires ou pays ?

Jean-Claude BerthélemyUn mini-réseau fonctionne sur le principe d’un réseau distribuant l’électricité, mais à l’échelle d’un territoire de taille limitée (un village plus ou moins étendu). Il mobilise une centrale de production, diesel dans les temps relativement anciens, à base d’énergies renouvelables dans les années récentes : solaire, hydraulique, éolien, biomasse, etc. Les mini-réseaux isolés, sans branchement secondaire sur le réseau national, sont le plus souvent intermittents et doivent disposer de batteries, ou faire appel à un générateur secondaire diesel.

On s’est intéressé aux mini-réseaux surtout dans les pays en développement parce qu’un grand nombre de personne n’y ont pas accès à l’électricité : 775 millions en 2022 d’après l’AIE, dont environ les trois quart en Afrique. Cela traduit le fait que l’accès de ces populations au réseau est impossible aux conditions actuelles, compte-tenu des énormes investissements que cela représenterait. C’est donc principalement aux mini-réseaux isolés que l’on s’intéresse ici. Il faut néanmoins noter aussi que, dans de nombreux cas, le réseau existe mais est souvent défaillant, avec de fréquentes coupures de courant. Pour cette raison, on voit aussi se développer des mini-réseaux qui viennent compléter le réseau, comme c’est le cas en Inde.

Initialement, depuis les années 2000, la solution préconisée pour pallier le manque d’infrastructures de réseau était de diffuser des systèmes individuels, en particulier les « solar home systems », permettant avec un panneau solaire de fournir de l’électricité pour permettre l’éclairage et la recharge de téléphones portables. On s’est aperçu depuis que ces solutions ne permettaient pas une véritable transformation économique et sociale, parce que ne permettant pas de créer des nouvelles activités génératrices de revenus et nécessitant une puissance sensiblement plus importante. Depuis quelques années, La Banque Mondiale, suivie par de nombreuses agences telles que la Banque Africaine de Développement et l’Agence Française de Développement, prévoit l’accès à l’électricité par mini-réseaux de 500 millions de personnes d’ici 2030.

La problématique émergente du développement durable est aussi une raison significative pour s’intéresser aux mini-réseaux. En effet, les énergies renouvelables telles que le solaire ont pour caractéristique d’exploiter des ressources locales, disponibles sur tout le territoire, et il peut être rationnel d’exploiter localement ces ressources, et de les utiliser localement, ce qui n’était pas le cas quand les mini-réseaux fonctionnaient avec du diesel.

Le Monde de l’Énergie —Plusieurs agences internationales de développement misent largement sur les mini-réseaux : comment évaluer l’efficacité de cette politique ?

Jean-Claude BerthélemyIl est trop tôt pour évaluer cette politique, qui est récente et ne portera ses fruits que sur la durée. Cependant, ce que l’on peu noter, c’est que l’on n’a pas attendu de mesurer les impacts de cette politique pour envisager de la mettre en œuvre à grande échelle, contrairement aux préceptes que ces institutions se targuent d’appliquer. C’est sans doute pour de bonnes raisons, car on ne peut pas s’offrir le temps d’attendre pour vérifier que cela marche. Il a fallu plus de dix ans de recherche et la mise en œuvre d’enquêtes longues et coûteuses pour conclure que la précédente politique essayée pour résoudre les problèmes d’accès à l’électricité en zones rurales, à savoir la diffusion de panneaux solaires individuels, a été certes un succès en apportant de l’éclairage, mais un échec à la mesure des enjeux du développement. La bonne nouvelle est que l’on commence à disposer de données de télédétection de grande précision et couvrant virtuellement tous les territoires, qui devraient permettre, sans faire d’enquêtes de terrain, de suivre l’évolution de la situation au niveau fin des localités susceptibles d’être équipées d’un mini-réseau. On pourrait, si on généralisait cette approche, gagner plusieurs précieuses années dans le processus d’évaluation.

Certes, on ne peut pas répondre à toutes les questions avec ces méthodes, et il faudra sans doute toujours des données de terrain pour tirer des conclusions fines, mais l’approche proposée a le mérite d’être de mise en œuvre simple et d’être reproductible dans le temps à faible coût, afin d’avoir un diagnostic rapide sur la réalisation de l’objectif du développement durable n°7 : « Garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable ». Les premiers résultats de l’application de cette approche montrent qu’il faut être prudent, car on observe dans de nombreux cas que les projets de mini-réseaux ne tiennent pas toutes leurs promesses. Les données mobilisées convergent vers le constat que près de la moitié des projets lancés depuis le milieu des années 1990s n’ont finalement pas fonctionné, ce qui est un constat alarmant même s’il y a eu des progrès dans le temps, en partie grâce aux progrès de la technologie solaire.

Le Monde de l’Énergie —Quels critères vous semblent déterminant pour assurer la réussite d’une telle implantation ?

Jean-Claude BerthélemyLa réussite repose bien entendu, d’abord, sur la bonne conception technique et sur le choix des équipements. Des équipements de mauvaise qualité qui ont été choisi pour réduire les coûts donnent souvent de mauvais résultats. Avec le temps, on peut espérer que ces défauts seront corrigés, mais cela ne suffira pas à régler toutes les causes d’échec. Les causes profondes d’échec sont de deux ordres : les difficultés d’identifier un bon modèle économique, qui conditionne la pérennité du projet, et la capacité du porteur de projet à assurer une bonne concertation avec les usagers, ce qui pose la question de la gouvernance.

Un bon modèle économique est difficile à établir, car les coûts du projet dépassent souvent les capacités des usagers. Les coûts d’équipement sont souvent subventionnés, mais il faut en tout état de cause assurer les couts de fonctionnement, qui peuvent devenir prohibitifs si le modèle économique a été mal conçu. La clé du succès est de ce point de vue assez simple : si le projet ne conduit pas à créer ou développer des activités génératrices de revenus, les usagers n’ont pas les moyens de supporter les coûts, notamment en cas de pannes et de difficultés d’assurer la maintenance. On voit alors les installations s’arrêter, dès qu’apparaissent les premiers soucis de maintenance. Identifier un bon modèle économique sera d’autant plus difficile que les futurs usagers sont pauvres et n’utilisent au départ que des sources d’énergie traditionnelles ; il en ira de même si leur village est très éloigné des centres urbains, où se trouvent les débouchés pour les nouvelles activités génératrices de revenus.

La gouvernance du projet est également au cœur des préoccupations. Un mini-réseau est un bien commun pour le village où il est installé, et il faut veiller à résoudre les conflits qui peuvent émerger entre les usagers, de même qu’il faut créer un climat de confiance et de coopération s’agissant de la gestion du mini-réseau. L’expérience a abondamment montré qu’une telle bonne gouvernance est un ingrédient indispensable de la réussite des mini-réseaux.

Jean-Claude Berthélemy

Jean-Claude Berthélemy est professeur émérite à l'Université Paris 1 et ancien directeur de l'École d'Économie de la Sorbonne. Ses recherches portent sur l'économie du développement durable. Depuis 2016. il dirige à la Fondation pour les études et la recherche sur le développement international (FERDI) un programme de recherche sur l'accès à l'électricité.