Xavier Moreno : « donner à la relance du nucléaire un label de grande priorité nationale »

À quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, Le Monde de l’Énergie a interviewé Xavier Moreno, président du Cercle d’Études Réalités Écologiques et Mix Énergétique (Cérémé). À l’origine d’un rapport suggérant le déploiement de 24 réacteurs nucléaires en France en 2050, le Cérémé affirme la nécessité d’accorder la priorité au nucléaire pour répondre à nos objectifs climatiques.

Le Monde de l’Énergie —Les récentes annonces d’Emmanuel Macron sur le nucléaire ne vous ont-elles pas rassuré quant à l’avenir de la filière en France ?

Xavier Moreno —Les annonces du président de la République étaient une nécessité vitale pour la filière électronucléaire comme pour l’avenir énergétique de la France. Elles ont néanmoins deux défauts : elles sont tardives et d’ampleur insuffisante.

Tardives car depuis dix ans la filière a été menacée de ne plus avoir d’avenir suite à une politique de transition énergétique inspirée par les courants antinucléaires et par l’Allemagne. S’en est suivie une désaffection de l’intérêt des entreprises pour le secteur, des pertes de compétences et des retards dans les travaux de maintenance, dont on voit les conséquences aujourd’hui sur la disponibilité du parc de réacteurs. On ne peut pas mobiliser les savoir-faire et les énergies quand un secteur est en permanence stigmatisé.

Ces annonces ont fait renaître l’espoir. Mais, pour susciter l’effort massif d’investissement, de recrutement et de formation à la mesure du besoin, il eût fallu donner plus d’ambition à la relance. Les entreprises, depuis EDF jusqu’au tissu d’innombrables PME impliquées dans l’industrie nucléaire, en passant par les majors du BTP, ont besoin de 20 à 30 ans de visibilité sur le carnet de commande de projets qui mettent plus de dix ans à aboutir entre la décision originelle de faire et la mise en service. Seules de longues séries enclencheront le cercle vertueux de l’effet d’expérience et de productivité qui amélioreront les coûts, la qualité, la sûreté qui va avec, et les délais de construction.

Xavier moreno cereme - Le monde de l'energie
Xavier Moreno, président du Cérémé

Le Monde de l’Énergie —Dans le rapport sont pointés du doigt l’éolien et le solaire qui sont une « faute pour le climat ». Pourquoi ?

Xavier Moreno —L’éolien et le solaire contribuent à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans les pays qui produisent leur électricité principalement par des centrales à gaz, à charbon ou au fuel. C’est le cas de la plupart des pays du monde, des plus développés aux plus pauvres. Pour eux, ces énergies renouvelables intermittentes sont utiles.

Mais la France a une situation qui n’est comparable à celle d’aucun de ces pays : son électricité est décarbonée à 95 % grâce au nucléaire et à l’hydraulique. Lorsqu’on y diminue la part du nucléaire pour augmenter celle des énergies renouvelables intermittentes, il faut prévoir en même temps, comme en Allemagne, plus de centrales fossiles, principalement à gaz, pour alimenter le réseau électrique quand il n’y a ni vent ni soleil. C’est en cela que promouvoir ces énergies en France est une faute pour le climat. Cela vient de ce qu’aucune technologie utilisable à grande échelle, économiquement et écologiquement, ne permet actuellement et sans doute pour quelques décennies, de stocker les quantités d’électricité nécessaires pour remplacer la production éolienne ou solaire lorsqu’elle s’arrête au gré de la météo et de l’ensoleillement. Parier sur des percées technologiques éloignées en ne renouvelant pas notre parc nucléaire est une faute grave commise par les pouvoirs publics dans laquelle il ne faut pas persévérer.

Lorsqu’on y diminue la part du nucléaire pour augmenter celle des énergies renouvelables intermittentes, il faut prévoir en même temps, comme en Allemagne, plus de centrales fossiles, principalement à gaz, pour alimenter le réseau électrique quand il n’y a ni vent ni soleil.

Le Monde de l’Énergie —Dans le scénario du Cérémé, vous préconisez la construction de 24 EPR. N’est-ce pas trop ambitieux compte tenu des déboires de l’EPR de Flamanville ? 

Xavier Moreno — Construire et mettre en service 24 EPR 2, de deuxième génération, d’ici à 2050, est un grand défi industriel. Mais la France a su aller plus vite à la grande époque du Plan Messmer où se conjuguaient une ferme volonté politique et une mobilisation totale de notre industrie.

En redonnant à ce plan de relance le niveau de priorité qu’il mérite on va recréer les conditions du succès.

Quant aux difficultés bien réelles des EPR de première génération, il faut en comprendre les causes. La première, fondamentale, est que ce projet est le fruit d’une décision politique franco-allemande de construire un « Airbus de l’atome ». Malheureusement le projet a cumulé de graves maladies génétiques : celle d’avoir été principalement de conception allemande sans associer l’exploitant français qu’était EDF ; celle de cumuler des exigences réglementaires d’autorités de sûreté qui n’avaient pas la même vision et qui en ont fait un monstre de complexité ; celle enfin d’avoir été orphelin du parent allemand en cours de gestation, avec une reprise du pilotage par Areva  qui, à l’époque, ne disposait pas d’une expérience industrielle complète sur ce type de projet. Ensuite, EDF a dû assumer la paternité de Flamanville et, en cours de chantier, les autorités ont modifié les règles de sûreté, à la suite de Fukushima, d’où l’allongement des délais et la multiplication des coûts.

La bonne nouvelle c’est qu’EDF a tiré les leçons de cet échec en revoyant de A à Z la conception du réacteur pour la simplifier sans perdre en sûreté. Cela a donné une nouvelle génération de réacteurs, dite EPR 2, qui a toutes chances d’être à l’abri des dérapages de la génération précédente.  Il faut noter que ces réacteurs ne font appel à aucune technologie nouvelle. Il s’agit seulement de concevoir une architecture de fonctionnement efficace et de mettre en œuvre avec grand soin des technologies et des process industriels déjà expérimentés à grande échelle.

C’est un défi plus facile à relever que les autres projets innovateurs dans lesquels la France s’engage, comme la production compétitive de nouvelles batteries, de semi-conducteurs avec des nanotechnologies, ou pour produire et stocker économiquement de l’hydrogène.

Le Monde de l’Énergie — Quelles sont les mesures à prendre immédiatement que vous proposez au prochain président de la République ?

Xavier Moreno —La première est de donner à la relance du nucléaire un label de grande priorité nationale, avec un plan pour recréer les compétences depuis les écoles de formation jusqu’à la conduite de grands chantiers. Et pour cela il faut abroger immédiatement le décret d’avril 2020 fixant la programmation pluriannuelle de l’énergie puis dans un second temps modifier la loi de novembre 2019 sur la transition énergétique pour définir une stratégie plus conforme aux intérêts du pays.

La seconde est de cesser de donner des garanties financières au développement d’énergies renouvelables intermittentes, coûteuses, inutiles, reposant sur des équipements importés et qui déstabilisent notre réseau électrique. Sans parler de la destruction de cette mosaïque inouïe de beauté que sont les paysages de la France. Pour les investisseurs qui se lanceraient dans l’éolien ou le solaire sans garantie financière de l’État, il faudrait subordonner les autorisations à de plus grandes distances par rapport aux zones d’habitat, à un consensus des populations et autorités locales et à un strict respect de la faune et des paysages remarquables.

La première étape est de donner à la relance du nucléaire un label de grande priorité nationale, avec un plan pour recréer les compétences depuis les écoles de formation jusqu’à la conduite de grands chantiers.

La troisième mesure est de redonner à EDF les moyens de l’ambition nucléaire sans découper l’entreprise et en mettant fin aux ventes forcées d’électricité à prix décotés à des distributeurs sans valeur ajoutée. En menant aussi une réflexion sur les tarifs de l’électricité au niveau européen et sur le financement d’EDF sur les marchés.

Rappelons, enfin, cette autre priorité fondamentale qui est de décarboner la part non électrique du mix énergétique, notamment par des actions de sobriété et d’efficacité énergétique (secteur résidentiel, mobilités, industrie).

Le Monde de l’Énergie —Vous parlez d’une « politique énergétique de la raison ». Qu’entendez-vous par là ? 

Xavier Moreno —La raison est difficile à faire prévaloir quand on évoque des peurs comme celle du réchauffement climatique ou de l’accident nucléaire. Il est bon alors de revenir aux chiffres. Au nombre de victimes des particules émises par les centrales à charbon en Allemagne, pays qui exige la fermeture du nucléaire français qui, lui, n’a jamais fait de victime. Au sort des déchets industriels tels que le CO2, qui va rester dans l’atmosphère pour des milliers d’années et impacter le climat, tandis que la filière nucléaire contrôle parfaitement les déchets radioactifs depuis près de 50 ans, cantonnés dans des lieux sûrs sans contaminer quiconque.

Au prix de l’énergie, enfin, qui sont un enjeu majeur pour le pouvoir d’achat comme pour la compétitivité. Et qui, avec le nucléaire, malgré le dérapage des coûts, garantissent pour 80 ans des prix stables, tandis que les renouvelables qui exigent des compléments au gaz ou d’électricité importée, exposent au double risque de hausse des prix incontrôlables et de perte d’indépendance nationale.

Au-delà des réactions subjectives, il y a de purs intérêts financiers et des enjeux de rivalités industrielles entre pays qui expliquent la propagande pour les énergies intermittentes au niveau français et européen.

J’estime qu’il est temps de revenir à la raison pour nos choix énergétiques et de défendre les intérêts de la France face à un « prêt-à-penser » qui ne convient en rien à notre pays.

Futurs énergétiques 2050 de RTE : le scénario alternatif du Cérémé

commentaires

COMMENTAIRES

  • Au-delà des raisons fondamentales pour lesquelles une transition énergétique et climatique réussie ne peut reposer que sur le nucléaire, il convient d’insister sur deux aspects :

    1) La filière nucléaire n’est pas une filière spécifique. Elle recourt pour l’essentiel à des savoir-faire et à des métiers partagés avec la plupart des autres filières industrielles (gestion de grand chantier, travaux publics, métallurgie spécialisée, etc.). Il ne s’agit donc pas, pour lancer un grand programme nucléaire, de « créer » une filière, mais pour l »essentiel de mettre à contribution des compétences préexistantes. C’est pourquoi le pari d’une construction de 24 EPR est à portée de main et représente une opportunité de redynamisation sans pareil du tissu industriel français.

    2) La correcte appréhension des risques par le public implique un effort majeur d’information. Nous sortons de décennies de désinformation présentant la production d’électricité nucléaire comme porteuse de dangers d’une ampleur étrangère à toute réalité scientifique et technique alors qu’il s’agit de la production énergétique la plus sûre. Relancer un programme nucléaire ambitieux implique donc un engagement d’éducation et d’information objective par l’Etat qui est seul en mesure de mobiliser les moyens de faire prévaloir l’intérêt général.

    Répondre
  • l’auteur: « avec le nucléaire, malgré le dérapage des coûts, garantissent pour 80 ans des prix stables »
    Peu probable que le coût de l’U235 ne s’envole pas d’ici-là. Idem pour certains matériaux utilisés dans les ENR.

    AC: la « communication » a remplacé « l’information ».
    Il y a malheureusement une incapacité des politiques à présenter honnêtement les avantages et les inconvénients du nucléaire et des ENR, ainsi que les risques d’inflation qui pèsent sur chacun de ces domaines.

    Répondre
    • @Marc.
      Oui, pour l’Uranium 235, le risque d’envolée des prix est inconnu, surtout si beaucoup de pays relancent des réacteurs des types actuels.
      Pour l’ensemble, ce qu’il dit est profondément vrai, et très proches de mes dires habituels, voire répétitifs.
      Mais il est indispensable, en parallèle des réalisations des premiers EPR2 , de relancer les études sur les Réacteurs à Neutrons Rapides dont vous parlez, pour que le plus grand nombre de nos nouveaux réacteurs soient de quatrième génération, ce qui nous assurerait une énergie quasi infinie à l’échelle humaine.

      https://1drv.ms/b/s!Aoz2RZetULwc5ignIkf6z5-dH_yB?e=6KClxb

      Répondre
      • L’arrêt d’Astrid est incompréhensible.
        Autant pour Fessenheim, on sait que c’était le résultat d’un accord politique et d’une « exigence » de l’Allemagne.
        Concernant Astrid, dont 99,99% des Français n’avaient aucune connaissance, je ne vois même pas l’intérêt politicien.
        Sur le côté financier, l’Etat ayant mis une centaine de milliard d’euros dans le soutien au PV (surtout) et à l’éolien (dans une moindre mesure), il pouvait bien consacrer 5 ou 10 Mds à Astrid.
        Peut-être aussi qu’il n’y avait plus les compétences au niveau de la recherche ou que d’autres voies de 4G paraissent plus prometteuses ou que les compétences ont été réorientées vers l’entretien du parc actuel. Bref, je n’en sais rien.

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