“Trahison industrielle” et comment gagner l’opinion à cette vilénie

Tribune signée Gérard Petit, ancien membre de l’Inspection générale

« En haut lieu », s’agissant de la politique nucléaire de la France, il semble qu’on ait définitivement choisi le camp de la pusillanimité, à tout le moins celui de la facilité.

En effet, soutenir le nucléaire ne sera jamais politiquement porteur et mieux, l’expérience montre qu’on saura toujours tirer profit des coups d’étrilles, voire de coups plus sévères, qu’on pourra lui porter.

Opter sans péril et à profit immédiat, apparaît plus essentiel que garantir les intérêts à long terme du pays.

Inconséquence

Les média, hélas accordés sur cette même fréquence, servent de caisse de résonance et garantissent l’assentiment d’une opinion travaillée de longue date. La récente couverture de l’arrêt du premier réacteur de Fessenheim est, à cet égard, tristement convaincante.

Car sinon, quel besoin avait le Président de se faire, en la matière, l’exécuteur de promesses qui n’étaient pas les siennes. Quant à dire, la main sur le cœur, qu’il importait de respecter la parole publique, surtout lorsqu’on connaît comme ici la genèse d’icelle, d’une inconséquence que l’histoire jugera, il importait évidemment de ne pas se sentir lié et de se dédire dans le prime intérêt du pays.

Tel n’a pas été le cas et samedi passé (22 02 2020), après une longue préparation idéologique et déjà moult renoncements (ASTRID, EPR2, décision sur CIGEO), on a engagé les travaux pratiques de la casse de l’outil nucléaire.

Piteux opportunisme

Que le nucléaire soit actuellement en bien petite forme (EPR en rade et flotte active en souffrance) ajoute à son malheur et permet aux détracteurs de s’avancer à découvert, sans grand risque.

Ainsi une E. Borne, l’invitée de l’émission dominicale « Questions Politiques » sur France Inter qui tançait le PDG d’EDF pour avoir proposé la construction de nouveaux EPR, lui rappelait au passage qu’EDF ne faisait pas la politique énergétique de la Nation et tout au contraire, l’invitait à réfléchir à comment produire « 100% renouvelables » ; une incise qui a même laissé les journalistes présents sans voix.

Opinion manœuvrante et manœuvrable

Mais l’opinion est-elle devenue incontrôlable au point que nos gouvernants en seraient réduits à forcément la suivre, voire à anticiper sa prochaine folie, comme sa prochaine phobie ? Ce serait oublier un peu vite que le pouvoir sait aussi faire manœuvrer l’opinion et dispose pour cela de bien des leviers, c’est donc, à tout le moins, un tableau à double entrée.

D’ailleurs, cette opinion qu’on qualifie facilement d’erratique et volatile est en fait configurable et modelable à merci, de plus, et sans surprise, elle n’a en général que peu d’inertie, à preuve, la vitesse à laquelle on réussit à lui faire chevaucher de nouvelles montures et à en laisser d’autres en déshérence.

Il suffit souvent que quelques leaders d’opinion, en mission ou pas, ayant table ouverte dans les media, viennent prêcher la croisade, pour qu’une minorité se lève et qu’une majorité suive rapidement.

Même sur un sujet où l’opinion semble s’être positionnée de fraîche date, on peut assister à une évolution rapide voire à un retournement. Le dossier des retraites est à cet égard, emblématique, avec le basculement d’une acceptation du principe de la réforme, vers une défiance généralisée.

Parmi d’autres revirements récents, viennent à l’esprit, le diesel quasi hégémonique devenu paria, le TGV loué, puis accablé, même si la tendance actuelle s’inverse, la tolérance bonasse aux dérives des factures énergétiques ayant brutalement viré « gilets jaunes », l’engouement pour les éoliennes matérialisant la transition, suivie d’une détestation de proximité autour et même alentour,….

Allergie nucléaire

Une exception notable, la campagne contre le nucléaire est ancienne et même consubstantielle de l’émergence d’un mouvement « écologiste » visible et agissant ? Un vrai écolo, toutes saveurs confondues, ne saurait être qu’anti-nucléaire et tout convaincu qui nuancerait cette position, par exemple sous la pression des faits, devient un relaps.

S’il veut dénigrer le nucléaire pour mieux le réduire, l’Exécutif sait pouvoir compter sur des appuis solides dont Greenpeace, actif, puissant et bénéficiant d’une surprenante impunité.

L’ONG, ici fort mal nommée, est l’interlocutrice privilégiée, voire unique, des media quand il faut commenter un événement (souvent un non événement d’ailleurs) ayant trait au nucléaire, biais garanti ! Mais l’opinion s’y est accoutumée et ne s’étonne jamais de l’absence des hommes de l’art autour du micro.

En France l’importante flotte de réacteurs, dont la presse rapporte avec une fidélité de chien de garde, le moindre écart à la règle (que celle-ci soit très conservatoire n’importe pas), a fourni un matériau abondant, pourtant reçu par l’opinion, durant une longue période, avec une certaine indifférence.

Mais à force de répéter tous les jours que les choses ne vont pas et contrairement aux villageois lassés d’entendre crier « au loup » au point de relâcher leur vigilance, c’est tout l’inverse qui s’est produit.

Quand les grands événements nucléaires, TMI puis Tchernobyl, sont survenus, le terrain était prêt pour une levée en masse, Fukushima, cerise aigre sur le gâteau, relevant d’un : « on vous l’avait bien dit ! », sans appel.

Immunité aérienne

D’une exception l’autre, à l’inverse cette fois, le cas des accidents d’avion, même ceux « technologiques » du type 737 Max, voire Rio-Paris, qui devraient interroger davantage, n’a pas ébranlé l’opinion malgré des bilans humains catastrophiques.

Avec une belle régularité, une année sombre et l’autre moins, ces drames (rarement qualifiés ainsi d’ailleurs) ont accompagné l’essor incroyable du transport aérien sans jamais en casser la dynamique.

Certes, prendre l’avion est un choix individuel, à l’inverse de devoir vivre avec le nucléaire, comme aiment à le répéter ses contempteurs, un argument d’une faiblesse insigne mais qui, fait sien par l’opinion, a une efficacité redoutable.

Tourner ou retourner l’opinion

Jadis des promesses de campagne pouvaient se heurter, post-scrutin, à la dure réalité des faits, les élus devant alors composer (archétypique : le revirement de Mitterrand sur le nucléaire, civil et militaire…).

Aujourd’hui, pour arriver à ses fins, les faits étant têtus, il s’agit plutôt de chercher à retourner l’opinion grâce à des moyens d’influence qui ont vu leur efficacité s’accroître notablement, en première ligne, les media et les réseaux sociaux.

Parfois, l’évolution souhaitée est bloquée (par la vox populi dans le cas de l’aéroport ND des Landes). On laisse alors passer un peu de temps et on confie le dossier à un groupe d’experts aux ordres (de type tribunal arbitral…), qui sans surprise, rend l’avis d’abandon souhaité.

Les mêmes difficultés appelant les mêmes renoncements, un « copier-coller » pourrait bien sceller le sort du stockage des déchets nucléaires « de haute activité » prévu à Bure.

Dilapidation

Dans le cas du nucléaire, qu’il faille le réduire (au moment où la planète en a le plus besoin…) est une antienne travaillant l’opinion de longue date et le temps aidant, les raisons sans raison appelant à l’étrécissement ont été oubliées au profit de la simple obligation de faire ce qui avait été décidé, sans jamais devoir reconsidérer les attendus.

Mais largement lénifié, le sacrifice d’équipements performants, fruits d’efforts conséquents et de long cours, propriétés de la Nation, au bénéfice d’arrangements électoraux conclus par des politiciens d’appareil à la vision « au petit pied » n’apparaît toujours pas pour ce qu’elle est : une trahison industrielle !

Elle devrait appeler sur elle l’opprobre la plus accablante, mais « les gens de l’arrière » désinformés (on pourrait être plus sévère), ne semblent plus capables de comprendre ce qui se passe.

commentaires

COMMENTAIRES

  • Voilà un nucléocrate de première main…. qui semble ne pas avoir remarqué le matraquage durant un demi siècle vantant les mérites du nucléaire nous fournissant l’énergie au delà de l’abondance à un coût dérisoire, le moins élevé de la planète, et j’en passe. Autant de mensonges, que la répétition fini par transformer en parole d’évangile, répétés par une armée de perroquets qui n’ont jamais connu autre chose que cette messe envers laquelle le moindre doute ne serait que blasphème.
    Amen
    Serge Rochain

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  • Monsieur Rochain est un soi-disant écolo français: “antinucléaire tu seras, mon fils.
    De l’écologie et des émissions de gaz à effet de serre tu te moqueras.”

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    • Monsieur Fluchere j’ai au moins autant que vous le souci des GES, mais aussi celui des déchets millénaires et celui du risque proportionné au nombre des réacteurs nucléaire…. et j’ai aussi quelques baromètres statistiques, comme “du moment que quelque chose est possible, il se produit un jour ou l’autre. Les américains, les canadiens, les anglais, les russes, et les japonais n’y croyaient pas , la veille encore du jour où ils se sont réveillés dans la tourmente….. mais les français n’y croient toujours pas.

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      • M. Rochain, vous avez le droit de ne pas aimer le nucléaire et même d’en avoir peur : encore que savez-vous combien il y a eu de morts causés par l’accident de la centrale de Fukushima ? Si votre peur est proportionnelle à cet indicateur, vous n’avez probablement pas de voiture…
        Et si vous vous souciez légitimement des émissions de GES, vous devez avoir lu le dernier rapport du GIEC (au moins son résumé) qui indique sans ambiguïté que le nucléaire est indispensable à la lutte contre le réchauffement du climat, et qu’il sera même nécessaire d’augmenter sa part dans la production d’électricité mondiale.

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  • Il est toujours bien dangereux de ne pas entreprendre à temps de faire comprendre les choses quand on constate que l’opinion publique adhère massivement à une “croyance” erronée : certes s’écarter du “politiquement correct” est-il forcément difficile mais laisser perdurer une idée fausse est une forme de démission de la part des autorités, des milieux académiques, des organisations syndicales,… Bonjour les dégâts si on ne peut plus rectifier le tir à temps ! Exemple: nous avons décidé en France que la fracturation hydraulique est une pratique quasi criminelle et ne pouvons plus dire que les USA sont maintenant les maîtres du jeu sur pétrole et gaz. Autre exemple: le stockage géologique du CO2 en Allemagne, plus diabolisé qu’ici le stockage des déchets nucléaires. Ici, quelles folies d’avoir laissé répéter que 40 ans serait l’âge “normal” de fin de vie d’un PWR, 75 ans pour un barrage, ou que la réduction des émissions de CO2 serait la justification de la sortie du diesel : le résultat est qu’on n’ose plus parler “taxe carbone”…
    Que faire? (titre sans droits d’auteur…) Ne pourrait-on demander à plusieurs entités , CESE, OPECST, universités et écoles,…, de faire des exercices de “retour d’expérience” pour éclairer des cas où une initiative hors des sentiers battus a eu des vertus essentielles? Par exemple, comment l’arrêt des mines de charbon a-t-il été géré en France, au Royaume Uni ou en Allemagne? Comment s’est décidé chez nous l’arrêt de la filière nationale UNGG? Comment la Suède est-elle “sortie de sa sortie du nucléaire”?

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  • Monsieur Studer, il ne s’agit pas d’aimer ou ne pas aimer le nucléaire, mais de savoir si c’est encore la solution d’avenir pour produire l’énergie électrique ou pas, et avec les éléments dont je dispose ce n’est pas le cas. Quant au nombre de mort provoqué par l’accident nucléaire de Fukushima et non par le tsunami lui-même il est inutile de m’affirmer que c’est zéro car sans m’en apporter la preuve, cela ne vaut pas plus que les mensonges répétés de TEPCO sur l’accident lui-même. En revanche une simple logique de béotien tirerait la conclusion que les japonais sont des génies quand le russes ne seraient que des imbéciles.
    Quant au rapport du GIEC selon lequel le nucléaire serait indispensable dans la lutte contre le réchauffement climatique vous aurez du mal à me montrer un tel “dernier” rapport dont aucun ne peut écrire une telle ânerie. Et la encore, la simple logique de béotien dont vous semblez manquer vous ferait conclure que c’est impossible sachant la composition des membres du GIEC qui est un organisme international dont les membres mandatés par leurs gouvernements respectifs sont aussi les conseils de ces gouvernements, et qu’en conséquence un certain nombre d’entre eux ayant sagement conseiller à leur gouvernement de tourner le dos au nucléaire, ne pourraient accepter de signer un rapport disant le contraire.
    Le GIEC met le nucléaire au même niveau que n’importe quel ENR et ne connait que les énergies carbonées ou décarbonées.
    On ne peut pas convaincre en s’appuyant sur des bruits de couloir, ou en inventant des preuves sorties de sa conviction, elle même mal informée.
    Bonne nuit et bonne semaine, des opposants comme vous j’en ai à la pelle, et ils racontent tous les mêmes bêtises.

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  • Le nucléaire offre à la France une énergie qu’elle n’aurait pas sans l’utilisation du charbon et du pétrole. Aujourd’hui la nucléaire peut permettre en cas de coup dur , l’indépendance énergétique de la France pour un millier d’années à la consommation actuelle. Faut il le rappeler ?

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