Relancer massivement le nucléaire en Europe est réaliste

Relancer massivement le nucléaire en Europe est réaliste

Une tribune signée Frédéric Moret, ingénieur des Mines et Docteur ès Sciences Physique, qui a contribué à plusieurs projets dans le domaine du nucléaire (turbine, REP, cycle du combustible, fusion…).

Retrouvez aussi les deux premières tribunes de cette série de Frédéric Moret sur le nucléaire en France :

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Le nucléaire peut répondre à l’urgence climatique, malgré des critiques sur les délais de construction des centrales. En effet, concernant les réacteurs de puissance, il n’y a aucune fatalité. La limitation supposée associée à la durée de construction d’un réacteur nucléaire n’est pas visible avec un peu de recul. Les durées de construction ont toujours été très variables, allant de 3 à 21 ans, suivant les pays et les caractéristiques de chaque projet, mais sont restées stables depuis les années 80. Elles ont été en moyenne de 7,3 ans pour les réacteurs mis en service à travers le monde en 2021, avec la durée la plus courte à 4,7 ans à Tianwan en Chine (réacteur ACPR de 1000 MW). Le déploiement massif de centaines de réacteurs nucléaires dans les pays en ayant besoin est donc possible.

Tous les pays n’ont en effet pas nécessairement besoin de nucléaire, et tous les pays n’en ont pas besoin dans les mêmes proportions dans leur bouquet énergétique. Les pays très bien pourvus en ressources hydrauliques (Costa-Rica, Islande, Norvège, …) n’ont aucun besoin de nucléaire. Les pays disposant d’immenses déserts, comme la Chine ou l’Australie, peuvent créer rapidement des capacités considérables en énergie solaire et éoliennes, et minimiser ainsi fortement leurs besoins en énergie fossile ou nucléaire.

Ce n’est malheureusement pas de cas de l’Union Européenne, dont les ressources hydrauliques plafonnent à 12% de la production électrique totale. L’éolien, le solaire et la biomasse ne représentent, malgré les investissements consentis depuis 30 ans, que 22%. Avec la densité de population, sans vastes déserts, le déploiement de ces solutions en Europe est limité par des problèmes d’acceptabilité (61% des français souhaitant un moratoire sur le déploiement des éoliennes), de coûts croissants (passage de l’éolien terrestre à 53 USD/MWh à l’éolien marin à 87 USD/MWh, +64%, coûts moyens 2019) et de limites d’artificialisation des sols (zéro artificialisation nette, loi climat de 2021).

Le nucléaire, qui représentait en 2021, 27% de l’électricité produite en Union Européenne, a donc toute sa place pour éliminer les 38% d’électricité issue de fossiles. En considérant un quasi-doublement de la consommation d’électricité à l’horizon 2050-2070, un maintien de la proportion de renouvelables (soit un doublement en énergie produite), la puissance nucléaire installée en Europe devrait augmenter d’un facteur 4,8 pour éliminer les fossiles. Compte tenu du besoin de renouvellement du parc, même prolongé à 60 ou 80 ans, c’est donc 5,8 fois la puissance installée en 2021 qu’il faudrait lancer pour couvrir 64% des besoins de l’UE à l’horizon 2070.

En nombre de réacteurs nucléaires, sur la base des 119 en fonctionnement en 2021, et en supposant un bouquet d’EPR et de SMR de même puissance moyenne, ce serait donc 690 à mettre en service d’ici à 2070, soit 14 par an pour l’UE, à comparer aux 6 par an mis en service dans le dernier quart du 20è siècle, soit un facteur 2,3, ou encore aux 436 en exploitation actuellement dans le monde.

Un tel déploiement n’implique donc pas un changement d’échelle en termes industriels (par comparaison avec les facteurs 4 sur la capacité de production des équipements éoliens et solaires, 6 pour les matériaux critiques, nécessaires pour le scenario net zéro de l’AIE), mais un effort de 69 milliards d’euros par an à l’échelle de l’UE, comparable à ceux de Fit for 55 et REpowerEU, pour un résultat bien supérieur en termes environnementaux et géostratégiques.

La consommation de ressources par le nucléaire étant très faible par rapport à toutes les autres formes d’énergie du fait de l’extrême concentration de cette énergie, elle ne constitue pas une limite à un déploiement massif.

La question du temps de déploiement est un sujet en cours de débat. Le planning envisagé pour les REP de type EPR2 en France est de 11 à 15 ans. Cette durée est près du double de la moyenne observée actuellement au niveau mondial. La principale cause en est une complexité administrative à tous les niveaux, accumulée au fil des ans mais qui n’a pas lieu d’être.

Il faut ici saluer le travail remarquable fait tous les jours par les professionnels du nucléaire en France pour avancer malgré cette complexité, qui génère une masse de travail et des délais sans cesse étendus. Le gouvernement en a pris conscience et le gouvernement a présenté cet automne un groupe de textes destiné à les réduire.

Frédéric Moret

Frédéric Moret est ingénieur des Mines et Docteur ès Sciences Physiques. Il a exercé des fonctions de direction technique, direction industrielle et direction générale dans l'aéronautique, l'énergie et l'automobile. Dans le domaine de l'énergie, il a contribué à des projets concernant les turbines, les REP, le cycle du combustible, la fusion et le stockage de l'énergie. Il a eu le prix de l'Ingénieur de l'Année Junior 1995 et un titre d'Expert Senior en 2009.