Nucléaire et lutte contre le changement climatique : des liens anciens

Nucléaire et lutte contre le changement climatique : des liens anciens

Une tribune signée Frédéric Moret, ingénieur des Mines et Docteur ès Sciences Physique, qui a contribué à plusieurs projets dans le domaine du nucléaire (turbine, REP, cycle du combustible, fusion…).

La prise de conscience de la survenue progressive d’un réchauffement climatique lié aux émissions de carbone est ancienne dans les milieux scientifiques, et concomitante avec la période de développement intense de l’énergie nucléaire.

En 1973, les scientifiques (par exemple le professeur Pierre Pellerin) prévoyaient déjà un réchauffement du globe de 0,5°C d’ici 2000 avec l’usage des combustibles fossiles.

Les responsables qui, en 1973, avaient connaissance de ces données, voyaient le nucléaire comme la solution permettant d’écarter ce risque. Cet avantage était considéré comme collatéral au motif principal du lancement des programmes nucléaires : un approvisionnement énergétique indépendant et abondant, qu’aucune autre solution ne pouvait fournir aux pays occidentaux non pourvus de très abondantes ressources hydrauliques.

Les programmes nucléaires lancés depuis cette époque ont permis d’éviter jusqu’à 2020 l’émission de 67 Gt de CO2, selon une étude de l’AIE de 2022.

Un plan nucléaire et mobilité électrique, envisagé dès 1993 en France

Malheureusement, dès la fin des années 1970, l’amplification médiatique et politique des accidents de TMI (1979) puis de Tchernobyl (1986) a conduit à la limitation puis l’arrêt du développement du nucléaire, et par conséquent à la réalisation de la prédiction de 1973 avec plus de 0,5°C de réchauffement climatique atteint en 2000.

A noter qu’au début des années 1990, au moment où EDF démarrait 2 à 3 réacteurs par an, se posait la question de poursuivre bien au-delà des 58 tranches finalement construites (il avait été question de 170 à l’époque de Messmer), à travers une électrification poussée des usages.

Un rapport parlementaire présenté par le sénateur Laffitte en 1993 recommandait dans ce contexte de développer le véhicule électrique, afin d’électrifier la mobilité, et avait identifié les voies de travail nécessaires (dont les batteries au Lithium). Renault, sous l’impulsion de son directeur de la recherche Jean-Jacques Payan (de 1988 à 1998), avait lancé des développements en ce sens, avec l’aide de différents organismes, dont l’INPG.

Le CEA s’était lancé dans le développement de batteries Lithium-Ion et de solutions hydrogène. Cette capacité à déployer la production d’électricité nucléaire pratiquement sans limites, associée au déploiement de solutions d’électrification de la mobilité et des autres usages auraient, s’ils avaient été poursuivis, donné à la France 20 ans d’avance sur tous les autres pays occidentaux.

La politique en a décidé autrement. L’arrivée d’un nouveau gouvernement en 1997 a mis fin à toute ambition de la France dans le domaine, la composante écologiste de ce gouvernement « pluriel » visant la sortie du nucléaire.

Amplification médiatique des accidents nucléaires

Lorsqu’à partir des années 2000, le changement climatique est devenu une préoccupation largement partagée dans le public, une renaissance du nucléaire a été entrevue (par ex. Le Monde, 9 oct. 2007), vite stoppée par l’exploitation politique faite autour du tsunami de Fukushima (2011).

Ce phénomène d’amplification médiatique et politique n’est pas propre au nucléaire, comme le montrent des exemples variés (celui de la bête du Gévaudan au XVIIIè siècle entre autres). D’une façon similaire, l’opposition au nucléaire, basée également au départ sur des risques réels, est l’opportunité pour certains acteurs de bénéficier d’une exposition médiatique, voire d’en tirer moyens de subsistance et carrières.

Bien entendu, l’échelle est toute autre, du fait de l’amalgame entretenu entre nucléaire militaire, terriblement dévastateur, et nucléaire civil, mais également de la multiplication et de la puissance des moyens de communication, et bien sûr des enjeux économiques colossaux du domaine de l’énergie.

Parmi les nombreux exemples, citons la CRIIRAD, cette association du mouvement antinucléaire, qui « utilise l’expertise scientifique, basées sur des mesures réelles sur site du fait de, selon elle, l’impossibilité de faire effectuer ces analyses par plusieurs laboratoires indépendants, comme outil de lutte contre ce qu’elle considère comme de la non information ou de la désinformation sur le sujet de l’énergie nucléaire. » (Wikipedia).

Elle a permis à sa fondatrice, Michèle Rivasi, de mener une longue carrière politique jusqu’à la députation européenne.

A l’échelle internationale, le succès tentaculaire de Greenpeace (410 M€ de dons en 2020, Le Point, 20 juillet 2022) est frappant. La lutte anti-nucléaire de Greenpeace n’est qu’une partie de ses activités, mais particulièrement active et corrélée avec des financements par des activités en lien avec les fossiles, l’URSS puis plus récemment la Russie.

Frédéric Moret

Frédéric Moret est ingénieur des Mines et Docteur ès Sciences Physiques. Il a exercé des fonctions de direction technique, direction industrielle et direction générale dans l'aéronautique, l'énergie et l'automobile. Dans le domaine de l'énergie, il a contribué à des projets concernant les turbines, les REP, le cycle du combustible, la fusion et le stockage de l'énergie. Il a eu le prix de l'Ingénieur de l'Année Junior 1995 et un titre d'Expert Senior en 2009.