Récolter et utiliser le bois, une nécessité climatique

Récolter et utiliser le bois, une nécessité climatique

Les forêts françaises, première pompe à carbone du pays, captent de moins en moins de CO₂. Si certains imputent cette baisse aux prélèvements des arbres et appellent à limiter l’utilisation du bois, il s’avère pourtant que ce matériau fait partie intégrante des solutions pour la transition écologique de l’Hexagone. Explications.

En France, la température moyenne a augmenté de 1,7 °C depuis 1900, plus que dans le reste du monde (1,2 °C). Cette augmentation s’est fortement accélérée depuis la fin du XXe siècle, rendant l’adaptation des écosystèmes, en particulier forestiers, difficile. Résultat : la forêt française souffre de la chaleur et des conséquences connexes du réchauffement du climat, comme l’actualité s’en fait régulièrement l’écho. Au point de menacer son rôle de première pompe à carbone du pays.

Les forêts françaises stockent de moins en moins de carbone

En juin 2022, le Haut Conseil pour le climat s’alarmait déjà de la « dégradation significative de la capacité des forêts à capter du carbone ». Les chiffres dévoilés en juin 2023 par les ministères de la Transition écologique et énergétique confirment la gravité de la situation : en 2021, la forêt française a absorbé deux fois moins de CO₂ qu’en 2011 (31,2 millions de tonnes (Mt) contre 57,7 Mt). Elles captaient alors 15 % des émissions nationales, elles n’en stockent plus que 7,5 %.

Si les forêts captent moins de carbone, c’est d’abord parce que de nombreux arbres, soumis aux effets du réchauffement climatique, dépérissent. Les épisodes de sécheresse estivale, plus réguliers, plus intenses et plus longs, les fragilisent ; ils résistent alors plus difficilement aux agents pathogènes et aux espèces animales ravageuses. Pour ne rien arranger, les automnes trop doux favorisent la prolifération de nombreux insectes parasites. La forêt paye donc un lourd tribut du changement climatique : la croissance des arbres a chuté de 10 %, et leur mortalité a bondi de 80 % en dix ans – passant, selon l’inventaire forestier national publié en octobre 2023 par l’IGN[1], de 7,4 millions de mètres cube par an (Mm³/an) entre 2005 et 2013 à 13,1 Mm³/an entre 2013 et 2021.

« La diminution du puits de carbone est inquiétante, car, hormis les prélèvements, elle s’explique par des facteurs sur lesquels nous n’avons pas trop de contrôle », explique Antoine Colin, chef du département d’analyse des forêts et des haies bocagères à l’IGN. Alors, faut-il réduire les prélèvements de bois et l’utilisation de ce dernier pour lutter contre le changement climatique ?

Pas si sûr. Le rôle du matériau bois dans la lutte contre le changement climatique est en effet unanimement reconnu, y compris par les plus hautes instances internationales. L’ONU a ainsi récemment publié un rapport sur la décarbonation du secteur de la construction. Elle y propose des leviers pour réduire l’usage du béton, de l’acier et de l’aluminium, trois matériaux dont la production est responsable de 23 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales. Anna Dyson, directrice du centre pour les écosystèmes de l’université de Yale et co-autrice du rapport, appelle notamment à leur substituer « des matériaux biosourcés comme le bois », en invitant l’industrie de la construction à « coopérer avec le secteur forestier et l’agriculture ».

Le bois-matériau : un substitut indispensable face à la crise climatique

En effet, substituer tout matériau dont la production consomme des hydrocarbures (béton, ciment, acier, aluminium, plastique…) par un équivalent en bois permettra de réduire fortement les émissions de CO₂ directes. La coupe, le transport et la transformation du bois émettent certes du carbone, mais dans des proportions infiniment plus faibles que ces matériaux.

De plus, comme le notent Meriem Fournier, présidente du Centre INRAE Grand-Est-Nancy, et Bruno Clair, chercheur au CNRS, dans une tribune au Monde, « le prélèvement d’arbres pour utiliser leur bois permet de stocker du carbone durablement. Si le bois n’est pas récolté et reste en forêt, en fin de vie l’arbre meurt et se décompose en relâchant dans l’air son carbone. Ainsi, une forêt à maturité ne piège que peu de carbone ».

Au contraire, prélever du bois « libère de l’espace pour de jeunes arbres qui stimulent le stockage [de CO₂] en forêt ». Dans le même temps, le bois conserve sous forme solide le carbone capté durant sa croissance, « pendant quelques mois pour une cagette ou quelques dizaines d’années dans le bâtiment ». De plus, rappellent les deux chercheurs, si la forêt est, comme en France, « gérée durablement, c’est-à-dire en réinvestissant à chaque récolte pour renouveler les arbres coupés et pour maintenir et restaurer tous les services perturbés », alors « l’utilisation du bois ne puise pas dans un stock fini mais participe à un cycle infini ».

En France, l’exécutif politique reconnaît d’ailleurs que la récolte et l’usage du bois répondent aux grands enjeux climatiques et environnementaux. Le Président de la République, Emmanuel Macron, l’a affirmé, dans un discours d’avril 2023 : « plus on développera des grands projets et des constructions en bois, plus on évitera des matériaux qui sont émetteurs de CO2, puis on gardera la capture de CO₂ qui est faite par le bois ».

Ainsi, le taux de prélèvement est passé, en 10 ans, de 55 % à 65 % du bois produit naturellement par les forêts, ce qui n’empêche pas une croissance forte et régulière de la superficie de nos forêts, aujourd’hui plus de 20 % plus vaste qu’en 1985.

Se passer du bois est une impasse, qui conduirait à une hausse de nos émissions de gaz à effet de serre. Pour restaurer le rôle de pompe à carbone des forêts françaises, d’autres solutions existent : implanter des essences plus résistantes aux effets du changement climatique, bâtir des écosystèmes mieux adaptés à des automnes chauds, renforcer la prévention des invasions de parasites pour les circonscrire au plus vite. La récolte du bois facilite d’ailleurs ces actions, en offrant l’occasion de renouveler une parcelle de forêt pour mieux l’armer face au changement climatique.

 

[1] Institut national de l’information géographique et forestière.