« Le nucléaire est une technologie maîtrisée par la France »

« Le nucléaire est une technologie maîtrisée par la France »

Dans un entretien au Monde de l’Énergie, Hervé Machenaud, administrateur du Cérémé et ancien directeur de la branche Asie-Pacifique du groupe EDF, analyse la stratégie française de relance du nucléaire.

Le Monde de l’Énergie —Le projet de loi sur la relance du nucléaire en France a été adopté le 16 mai 2023. Quels sont ces principaux apports, de votre point de vue ?

Hervé Machenaud —Le principal apport de cette loi, c’est bien évidemment d’avoir simplifié les procédures pour l’installation de nouveaux réacteurs à proximité de centrales nucléaires existantes. A titre d’exemple, la construction d’installations de ce type ne sera plus soumise aux modalités de délivrance du permis de construire qui existent pour les installations nucléaires de droit commun. Cette disposition permettra de gagner de précieux mois.

Cette loi marque aussi symboliquement une étape importante dans la réhabilitation de la filière nucléaire, après des années de mise au ban. Les pouvoirs publics n’ont plus le nucléaire honteux. En témoigne par exemple la suppression de l’objectif de réduction à 50% de la part du nucléaire, décidé pour des raisons électoralistes et sans étude d’impact sérieuse. Le soutien du gouvernement à cet amendement sénatorial est de bon augure pour la prochaine Loi de Programmation Energie Climat (LPEC).

Ce texte est une première étape importante. Mais il ne suffira bien évidemment pas à engager la relance du nucléaire civil au niveau d’ambition dont la France a impérativement besoin. Ce sera le rôle de la prochaine LPEC, dont j’espère qu’elle actera une relance ambitieuse du nucléaire, afin de donner des perspectives de long terme à la filière.

Et parce qu’une relance ambitieuse du nucléaire nécessite un haut niveau de contrôle de sa sûreté, il faudra également remettre à l’ordre du jour du Parlement le projet de réforme de l’ASN qui avait été proposé par le Gouvernement et refusé par les députés qui estimaient être insuffisamment informés sur ses conséquences et modalités.

Enfin, il est indispensable qu’un nouveau projet de loi soit présenté pour accélérer les procédures d’installations de nouvelles centrales partout en France, et non uniquement à côté de sites existants.

Le Monde de l’Énergie —Quels enseignements doivent être tirés des conclusions de la Commission d’enquête sur la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France ?

Hervé Machenaud —Cette Commission a révélé un niveau d’aveuglement et d’inconscience ahurissants de la part de nos responsables politiques. Pour être le bon élève de la construction européenne, nous avons laissé l’idéologie anti-nucléaire, venue notamment d’Allemagne, injecter son poison dans la société, jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat et des entreprises publiques. Le résultat, c’est que nous avons démobilisé la filière nucléaire en lui envoyant des signaux négatifs, alors qu’elle nous assure un avantage compétitif certain, la sécurité d’approvisionnement et une électricité décarbonée.

Le Monde de l’Énergie —Plus globalement, vous militez pour une relance du nucléaire dépassant le scénario gouvernemental le plus optimiste (6 EPR2 + 8 en option). Quels en seraient les contours, et est-elle réaliste d’un point de vue technique, opérationnel et humain ?

Hervé Machenaud —Notre constat au Cérémé est simple : pour faire face au double enjeu de la hausse des besoins en électricité et du changement climatique, nous aurons besoin du maximum d’énergies pilotables et décarbonées. En France, cela signifie qu’il faut développer au maximum le nucléaire et l’hydraulique. Or, les marges de développement les plus importantes se trouvent dans la filière nucléaire.

Notre scénario vise à faire remonter, d’ici 2050, la part du nucléaire à son niveau historique de 80% du mix électrique. Pour cela, il faut construire 24 EPR2 et, compte tenu du retard pris dans la relance de la filière nucléaire, prolonger dans les meilleures conditions de sûreté possible le parc actuel jusqu’à 70 ans au moins, comme le font les Etats-Unis.

Les anti-nucléaires nous opposent l’argument de la faisabilité industrielle de notre scénario, mais il n’est pas fondé ! On nous explique aujourd’hui qu’il faudrait développer une industrie française des batteries, des nanotechnologies ou de l’éolien, alors que d’autres pays ont pris dans la maîtrise de ces technologies une avance considérable. A l’inverse, le nucléaire est une technologie maîtrisée par la France, dans laquelle nous disposons d’un savoir-faire reconnu dans le monde entier et qui mobilise 220 000 emplois industriels. Il y a quelques décennies, nous étions capables de construire jusqu’à 6 réacteurs par an. La relance du nucléaire est avant tout une question de volonté politique : si l’on souhaite mobiliser la filière, il faut lui donner des perspectives de long terme et engager un programme très ambitieux de deux réacteurs par an pendant au moins 50 ans car après 2050, il faudra remplacer le parc existant pour rester autour de 100 GW de nucléaire.

Le Monde de l’Énergie —Quel serait le potentiel de développement des SMR en France ? Leur installation dans d’anciennes centrales thermiques, comme envisagé ailleurs en Europe, est-il faisable en France ?

Hervé Machenaud —Les SMR pressurisés sont déjà produits en France : on en utilise dans les sous-marins et les porte-avions. En revanche, les SMR utilisant le sodium, le plomb ou les sels fondus sont encore en phase de R&D.

Le potentiel économique et industriel des SMR reste à prouver. En France, il est en effet peu probable qu’ils échappent aux exigences de sûreté conçues pour les installations nucléaires de base (INB). Or, le respect de ces normes rendrait leur coût prohibitif, notamment en métropole où la taille du réseau et la puissance installée rendent plus rentables les réacteurs de taille importante. Ils constitueraient néanmoins une alternative décarbonée pertinente aux énergies fossiles dans les régions ultramarines.

L’installation de SMR dans d’anciennes centrales thermiques est une solution transitoire intéressante, car elle permet de remplacer de l’énergie carbonée par de l’énergie décarbonée et de démontrer aux riverains que le nucléaire est une industrie sûre et créatrice d’emplois. A terme, il serait néanmoins plus intéressant de les remplacer par de vraies centrales nucléaires.

Hervé Machenaud

Administrateur du Cérémé (Cercle d’Étude Réalités Écologiques et Mix Énergétique) et ancien directeur de la branche Asie-Pacifique du groupe EDF.