Le mythe de la disparition du charbon (2/2)

Le mythe de la disparition du charbon (2/2)

Une tribune sur la place du charbon dans l’énergie mondiale, en deux parties, signée Jean-Jacques Nieuviaert, président de la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE). Retrouvez la première partie ici !

 

E – Les raisons de cet engouement persistant

Pour agir contre l’usage du charbon il est d’abord essentiel de comprendre pourquoi il reste si populaire en Asie.

Tout d’abord il représente une ressource essentiellement nationale, contrairement au pétrole ou au gaz naturel que les pays détenteurs exportent massivement. La plupart des pays qui utilisent du charbon actuellement en sont également de gros producteurs, comme la Chine, l’Inde, l’Indonésie ou les USA. Ainsi l’essentiel de la production mondiale de charbon est assuré par la Chine avec 4 237 Mt, soit 51 % 1, suivi par l’Inde avec 10 % (862 Mt), l’Indonésie avec 8 % et les USA avec 7 %. Les pays européens étaient dans cette situation au siècle dernier avant que leurs mines de s’épuisent. Le charbon est donc une ressource stratégiquement sûre.

Cette situation a également un effet en termes de coût. N’étant pas soumis à un cartel de style OPEC+, les pays utilisateurs ne souffrent pas d’un prix de marché mondial instable, d’autant que le plus souvent le charbon est exploité par des entreprises publiques nationales. Ainsi, seuls les pays européens ont souffert de la hausse des prix générée par la crise ukrainienne, et l’analyse faite par certains « experts » selon laquelle la hausse des prix du charbon allait entrainer son remplacement est tout simplement absurde. La seule chose qui pourrait menacer le charbon dans ce domaine c’est un prix du gaz encore plus bas, et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé aux USA avec le gaz de schiste. Mais en 2022, bien que la croissance de la demande d’électricité se soit ralentie à environ 3 %, une pénurie de gaz naturel a entraîné une hausse de son prix, ce qui a effectivement déclenché un retour au charbon, qui a été prépondérant dans l’UE (avec une hausse 9 %, ou 31 Mt, pour atteindre un total de 377 Mt). D’ailleurs en 2022, l’AIE a prévu des conditions économiques optimistes pour l’usage du charbon à court terme :  » Les marchés à termes actuels indiquent que les coûts marginaux des centrales électriques au charbon seront bien inférieurs à ceux des centrales électriques au gaz au cours des prochaines années ».

La variable prix interne est d’autant plus stable que le charbon a également comme caractéristique d’être très abondant, et on n’a jamais entendu parler de peak-coal d’ailleurs, une sorte d’équivalent au peak-oil. En effet, les réserves mondiales totales s’élèvent à 1072 Mds de tonnes2, soit 134 années de consommation au rythme actuel. Concernant la Chine, celle-ci dispose de 13,1 % des réserves prouvées, soit 142 Mds tonnes, ou encore 37 ans de consommation au rythme actuel.

De plus, le charbon est un combustible très important pour le secteur électrique. Ce que beaucoup de lobbies en faveur de son remplacement par des énergies renouvelables intermittentes oublient, c’est qu’il permet de produire de l’électricité en base de façon stable, ce qui est particulièrement important dans des pays où la consommation d‘électricité est en hausse permanente. Selon le nouveau rapport Coal 2022 de l’AIE, publié en décembre 2022, la production d’électricité à partir du charbon a grimpé de 8 % en 2021, sous l’effet d’un rebond général de la demande d’électricité post-pandémie, mais aussi en réponse à la faible production d’hydroélectricité et à la faiblesse des vents dans certaines régions.

Enfin, la technologie des centrales à charbon (en dehors des version supercritiques) est une technologie universellement répandue, qui ne passe pas par les monopoles de fournisseurs spécialisés dans des technologies beaucoup plus complexes, comme les CCGts, les panneaux solaires ou les turbines éoliennes.

Donc le charbon présente beaucoup d’avantages que ne possèdent, ni le gaz naturel, ni les énergies renouvelables intermittentes, et ces avantages constituent les facteur clés de son évolution future.

 

F – Le discours irréaliste des activistes sur la mort annoncée du charbon

Face à ces réalités structurantes, nous sommes confrontés tous les jours aux discours lénifiants ou surréalistes des activistes climatiques occidentaux, qui ne veulent pas les prendre en compte, et déclarent donc que les jours du charbon sont comptés.

Dans un rapport du 12 avril, le think-tank Ember estime que 2022 pourrait être la dernière année de croissance de l’électricité fossile. Selon le rapport, à partir de 2023, l’énergie propre (nucléaire et renouvelables) pourrait répondre à l’ensemble de la croissance de la demande. En 2022, 39 % de l’électricité mondiale provenait de sources propres, permettant de répondre à 80 % de l’augmentation de la demande mondiale, mais la part du charbon était toujours à 36 %.

Selon le CREA3, les progrès réalisés dans la mise hors service des centrales au charbon dans les pays riches et dans l’annulation des nouveaux projets de centrales au charbon dans les pays en développement sont encourageants, malgré la pénurie de gaz qui a secoué les marchés mondiaux de l’énergie en 2022. Cette ONG a le mérite de bien souligner que le fait d’être un « pays riche » est un facteur important pour tenir les objectifs !

Mais il est quand même bon de s’inquiéter de l’évolution actuelle, comme le fait remarquer l’ONG GEM, dans son rapport d’avril 2023, en constatant que « la sortie du charbon au niveau mondial devrait être quatre fois et demi plus rapide afin de respecter les objectifs des accords de Paris ». Cette réflexion tombe à point nommé, quand on constate que les mises hors service dans l’UE sont passées de 14,6 GW en 2021 à 2,2 GW en 2022, conflit ukrainien oblige !

Il faut donc, toujours selon la même ONG, aller beaucoup plus vite ! Les pays développés devraient fermer leurs centrales dix ans plus tôt que l’échéance fixée au niveau mondial. Pour y parvenir, les pays de l’OCDE devront ainsi fermer 60 GW de capacité de production d’électricité à partir du charbon chaque année jusqu’en 2030, soit environ quatre fois et demie la quantité enregistrée l’année dernière. Quant aux pays non membres de l’OCDE, ils devraient, eux, fermer 91 GW de capacité de production d’électricité à partir du charbon chaque année jusqu’en 2040 !

Finalement le seul élément réaliste de ce rapport tient en cette phrase pour une fois remplie de bon sens : « Plus il y aura de nouveaux projets de centrales à charbon mis en œuvre, plus les réductions et les engagements de réduction devront être importants ».

Mais malheureusement, si ces « experts climatiques » réclament à grand cri l’accélération de l’éradication du charbon pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris, le conflit ukrainien, et en particulier l’attitude de l’UE dans ce conflit, a eu un effet exactement opposé. Les pays émergents comptaient en effet, après la COP 27, sur le gaz naturel comme substitut au charbon pour diminuer ainsi leur impact climatique. Mais la ruée soudaine de l’UE sur le GNL a fait flamber les prix, et elle a ainsi détourné les cargaisons de GNL destinées aux émergents, qui ont donc dû revenir au charbon pour combler ce déficit énergétique.

En fait ce discours « optimiste » repose sur une incohérence intellectuelle majeure. Se satisfaire de l’hypothèse d’un pic de production d’électricité à partir d’énergie fossiles et en particulier de charbon est d’un simplisme effrayant. S’il y a pic, voir même une décroissance, ceci constitue simplement la baisse d’un pourcentage par rapport à un volume physique qui, lui, est en hausse. Donc la part des fossiles peut baisser, mais sans que cela se traduise par une baisse en valeur absolue des émissions de cette production à base de fossiles.

Dire que l’Inde par exemple va voir la part du charbon dans son mix passer de 75 % à 50 % pendant que la valeur absolue de son mix double, ne saurait constituer une bonne nouvelle pour le climat, sauf à dire que cela aurait pu être pire !

En fonction de tout ce qui vient d’être exposé, comment peut-on sérieusement imaginer par exemple que la Chine qui devrait utiliser en 2025 quelque 2,8 Mds de tonnes de charbon pour produire 5731 TWh d’électricité (Source AIE) soit 60 % de sa production totale, pourrait renoncer à utiliser cette énergie ? Et pourtant ce ne sera pas faute de développer les renouvelables, puisque qu’en 2025, ils devraient produire 3 300 TWh, soit 33 % du mix total. La Chine doit faire face à la fois à une demande d’électricité en forte expansion, à certains types de pénurie, comme les épisodes de sécheresse qui limitent fortement sa production hydraulique, et à la volonté de ne pas trop dépendre d’importations énergétiques couteuses et déstabilisantes sur le plan géopolitique. Donc le message sera clairement une fin de non-recevoir.

 

G – La seule voie de sortie : le CCUS4

Il faut donc être lucide, un monde sans charbon, tout le moins en Asie, n’est pas pour demain. Et donc la seule voie qui semble réaliste, compte tenu de la taille du problème à régler, serait de garder le charbon au moins partiellement mais en captant le CO2 émis lors de son utilisation. Et une telle hypothèse, pourtant rejetée massivement par les activistes, qui restent hypnotisés par les éoliennes et le solaire, commence d’ailleurs à faire sérieusement son chemin.

Le 6 décembre 2022, BNEF a publié ses prévisions annuelles sur la consommation d’énergie mondiale d’ici à 2050. Il propose deux scénarios :

  • Le volontariste « NetZero » marqué par des investissements massifs (trois fois supérieurs) en renouvelables, nucléaire, hydrogène et CCS, qui aboutit à un réchauffement inférieur à 2°C ;
  • Celui qui poursuit la transition actuelle « Economic Transition » et qui aboutit à 2,6° C.

Il concède, de surcroit, que sa modélisation montre bien qu’une trajectoire limitant le réchauffement à 1,5°C semble de plus en plus hors de portée. Le scénario NetZero implique de produire plus de 80 000 TWh d’électricité en 2050, soit le triple de la production actuelle, avec 47 % d’éolien, 26 % de solaire et 9 % de nucléaire. 23 000 TWh seraient dédiés à la production d’hydrogène vert, la consommation de celui-ci étant multiplié par quinze. Les capacités de CCS devraient passer de 40 Mt en 2021 à plus de 7 Gt en 2050.

Plus récemment, le 24 mars 2023 , l’AIE a déclaré que 2022 avait été une année faste pour le CCUS. Plus de 140 nouveaux projets ont été annoncés, augmentant la capacité de stockage prévue de 80 % et la capacité de capture de 30 %. Des projets de CCUS ont été annoncés dans sept pays supplémentaires, en Europe centrale et méridionale, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est, ce qui porte à 45 le nombre total de pays prévoyant de développer des CCUS. Cette confiance accrue dans cette technologie a été renforcée par la hausse des prix du carbone et par la mise en œuvre de marchés volontaires du carbone. En 2022, plus de 210 Mt de nouvelles capacités de stockage dédiées au CO2 ont été annoncées, contre 100 Mt de CO2 en 2021 et 70 Mt de CO2 en 2020.

Ces évolutions constituent de bonnes nouvelles mais l’avenir n’est pas pour autant sécurisé. L’autre solution, que les gaziers appellent évidemment de leurs vœux, serait de s’en remettre au switch charbon / gaz naturel avant de passer à l’hydrogène vert. Mais cette hypothèse ne peut que conduire au désastre. Tout d’abord il n’y aura jamais assez de gaz naturel disponible pour compenser la consommation actuelle de charbon et les prix du gaz seraient donc amenés à exploser, anéantissant les espoirs de développement des pays émergents. Quant au relais de l’hydrogène vert, il est carrément utopique, compte tenu de la quantité considérable d’électricité qu’il faudrait consacrer pour obtenir les volumes nécessaires.

D’ailleurs lors du G7 des 15 et 16 avril 2023, les ministres se sont engagés à accélérer la sortie des énergies fossiles dans tous les secteurs, sans préciser toutefois de nouvelle date, mais il est précisé que cet objectif ne concerne pas les énergies fossiles assorties de dispositif de CCUS. Concernant la production d’électricité avec du charbon, le Royaume-Uni et le Canada, soutenus par la France avaient proposé une sortie en 2030 mais cela n’a pas été retenu. Il faut dire que pour ces trois pays l’effort était relativement limité !

 

Conclusion

Les discours utopistes des activistes et le développement d’une pensée magique n’y feront rien. Le charbon est encore là pour longtemps, même si en Europe nous finirons par oublier à quoi il ressemble.

Encore une fois, comme c’est malheureusement le cas depuis deux décennies dans les dossiers énergétiques, cette pensée magique gomme les réalités et les raisons pour lesquelles telle ou telle décision économique ou technologique ont été prises. Si on ne cherche pas à comprendre et à en déduire des solutions sensées, nous n’avancerons pas vers la réalisation des objectifs mais au contraire nous nous en éloignerons en les décrédibilisant.

Il est facile pour de soi-disant experts situés dans des pays occidentaux de plaider pour une sortie rapide du charbon, qui est déjà de fait, pour des raisons de fond, à la fois techniques et financières, en grande partie réalisée dans ces pays

Il en va tout autrement pour les gouvernements de pays aux moyens nettement plus limités et qui ne disposent ni de la technologie ni des systèmes de financement permettant de développer des EnR, du stockage ou des centrales nucléaires. De plus, ces pays sont confrontés à une hausse de la demande d’énergie qui n’a plus cours dans les pays riches, à commencer par le fait qu’une part non négligeable des population concernées n’a pas encore accès à l’électricité.

Même si les pays riches peuvent se permettent de tenir des grands discours sur le sujet, car le charbon fera bientôt partie de leur passé énergétique, le reste du monde, en gros les trois-quarts de l’humanité en a encore besoin massivement pour se chauffer, pour s’éclairer et pour produire car il n’a ni les moyens techniques, ni financiers pour s’en passer.

C’est en se mettant à la place des autres et en connaissant leurs contraintes existentielles, que les Etats occidentaux pourront porter une politique climatique crédible et peut-être arriver ainsi à modérer les effets du réchauffement climatique qui nous menace tous.

 

1 Sur un total Mondial de 8 318 Mt

2 BP Statistical Review of World Energy 2020.

3 Centre for Research on Energy and Clean Air

4 CCUS : Carbon Capture Utilization and Storage.

Jean-Jacques Nieuviaert

Titulaire d’un doctorat d’Etat d’économie politique, il a travaillé pour l’Université de Lille, pour l’école de commerce de l’EDHEC, puis pour EDF, à divers postes. De 2011 à 2017, il a été Chief Economist de l’Union Française de l’Electricité. Il a enfin fondé la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE), qui conseille notamment les électriciens japonais du JEPIC, EDF (Stratégie, Grands comptes, Université Groupe…), Eurogroup Consulting, l’Iris, la Défense Nationale et La Mondiale.