La myopie de la politique énergétique de l’UE n’est pas nouvelle

La myopie de la politique énergétique de l’UE n’est pas nouvelle

Le spécialiste américain des matières premières Robert P. Ryan, du cabinet d’investissement BCA Research, apporte au Monde de l’Energie son point de vue sur la politique énergétique menée par l’Union européenne pour faire face à la crise gazière.

Le Monde de l’Énergie —L’Union européenne s’est entendue pour des achats groupés de gaz naturel, afin d’obtenir de meilleurs tarifs. Pourquoi pensez-vous que c’est une mauvaise stratégie, qui pourraient augmenter la crise énergétique ?

Robert P. RyanL’UE tente ici de former un cartel d’acheteurs, un peu comme celui qu’envisage la Chine pour le minerai de fer. Les acheteurs tentent ainsi de tirer parti de leur pouvoir d’achat monopolistique pour obtenir des prix plus bas. Il n’y a rien de mal à cela en soi – les gouvernements agiront toujours selon leur propre intérêt. Cependant, cela modifiera fondamentalement la dynamique du marché, qui repose sur l’économie marginale pour signaler une offre excédentaire ou insuffisante sur les marchés, ce qui déclenche les décisions d’investissement.

Si le cartel des acheteurs parvient à obtenir un prix inférieur à celui qu’indiquerait un marché à prix marginal, il y aura, toutes choses égales par ailleurs, moins de revenus disponibles pour les investissements. À un moment donné, cette situation rattrapera les acheteurs du cartel sous la forme d’une baisse de l’offre, ce qui entraînera inévitablement une hausse des prix, toutes choses égales par ailleurs.

Le Monde de l’Énergie —Quelle est la cause principale de la crise énergétique européenne, selon vous, et quelles mesures devrait prendre l’Union pour y répondre ?

Robert P. RyanLa principale cause de la crise énergétique de l’UE est sa dépendance excessive à l’égard des approvisionnements en gaz russe pour alimenter son économie et chauffer ses foyers. Comme cela a été démontré, les approvisionnements russes ont été militarisés après l’invasion de l’Ukraine.

L’économie de l’UE est désormais beaucoup plus exposée aux aléas climatiques que par le passé. Un hiver normal ou plus chaud que la normale se traduira par une meilleure croissance économique. A l’inverse, un hiver rigoureux freinera la croissance par des pénuries énergétiques. En d’autres termes, l’économie de l’UE est à la merci des dieux de la météo. Le politique a perdu la main. L’Union européenne va devoir lancer les dés chaque hiver jusqu’à ce que son approvisionnement en énergie – notamment en gaz naturel – soit de nouveau sécurisé.

Le Monde de l’Énergie —Plus globalement, que pensez-vous de la politique énergétique de crise de l’UE ?

Robert P. RyanLa politique énergétique de l’UE souffre d’un parti pris. Les mesures proposées et mises en œuvre en réponse à la crise d’énergie par l’UE (par exemple, le plafonnement des prix du gaz naturel, les taxes sur les bénéfices exceptionnels…) apporteront au mieux un soulagement à court terme pour les consommateurs, tout en ignorant les causes profondes des prix élevés de l’énergie. Ceci perpétuera l’insécurité énergétique du bloc européen, et le rendra dépendant de ses politiques fiscales et monétaires pour subventionner les coûts énergétiques. Si les surcoûts énergétiques sont compensés par l’Etat, cela se répercutera soit sur de nouveaux impôts, soit sur une augmentation de la dette, ou une combinaison des deux.

La dernière proposition de la Commission européenne pour réduire les prix du gaz naturel contient une clause (sujette à de nombreux débats) visant à plafonner l’indice de référence sur le marché européen, le TTF néerlandais, via un plafonnement dynamique des prix. Ce plafond de prix permettra au TTF d’imiter les mouvements du marché de compensation du gaz naturel.

La formation d’un cartel européen d’achat de gaz fait davantage consensus, mais elle est tout aussi intrusive que le plafonnement des prix. L’Union européenne avait voulu mettre en place des achats groupés de gaz en 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée, mais l’idée a été abandonnée l’année suivante, car elle provoquait une trop grande distorsion des marchés. Aujourd’hui, le soutien aux achats groupés et l’accord de principe sur un plafonnement des prix du gaz (sous une forme ou une autre) sont révélateurs du désespoir des dirigeants européens face aux conséquences du choc sur les approvisionnements provoqué par l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

La myopie de la politique énergétique de l’UE n’est pas nouvelle. Sur dernière décennie, les États membres ont abandonnés les combustibles fossiles au profit des énergies vertes. La pénurie d’énergie domestique explique en partie la volatilité des prix du hivers 2020 et 2021, avant même que la Russie ne commence à limiter les flux de gaz vers l’UE.

Les mesures visant à protéger les consommateurs contre les prix élevés de l’énergie sont également contre-productives face à l’objectif de constituer des stocks de gaz naturel. Les ménages et les entreprises ne recevront pas le message que les marchés essaient d’envoyer : l’offre est limitée – c’est-à-dire que la demande dépasse l’offre, et ils ne ressentiront pas le besoin de restreindre la consommation. Cela risque d’épuiser les stocks de gaz naturel plus rapidement que ne le justifie la pénurie dans l’UE.

Les derniers efforts pour plafonner les prix de l’énergie sont également une vision à court terme. La réponse des marchés à la profonde pénurie de gaz en Europe a été d’augmenter fortement les prix. Cela a attiré toutes les cargaisons de GNL disponibles sur le marché vers l’Europe, ce qui a permis aux stocks d’atteindre presque 100 %, plusieurs semaines avant le début de l’hiver en novembre.

Comme nous l’avons soutenu dans des rapports précédents, sans des infrastructures de stockage par batterie à l’échelle du réseau électrique national et, plus généralement, une infrastructure de réseau électrique considérablement améliorée et étendue, le pétrole, le gaz et le charbon resteront essentiels à la production d’énergie de l’UE et au maintien de son économie.

Le Monde de l’Énergie —Quelles prévisions faites-vous sur l’évolution des prix du gaz et du GNL dans les mois qui viennent ?

Robert P. RyanPour la période décembre-mars, 125 €/MWh semble raisonnable.  Cependant, il s’agit d’une supposition éclairée – le temps qu’il fera sera déterminant.  De toutes les choses au monde que l’on peut essayer de prévoir, la météo est la plus difficile.

Robert P. Ryan

Robert est actuellement Chief Strategist de BCA Research, cabinet spécialisé en stratégie des matières premières et de l'énergie, qu'il a rejoint en 2014. Vétéran de l'US Navy, précédemment économiste-conseil chez Limehouse Research & Trading, il a travaillé pendant 18 ans sur les marchés des matières premières pour diverses organismes, dont Goldman Sachs et la Deutsche Bank.