Le nucléaire, un bouc émissaire commode…

Le nucléaire, un bouc émissaire commode…

Tribune signée Serge Houdbine, ancien producteur d’électricité

Dans la précipitation, par décret [1], le ministère de la Transition écologique entend modifier le plafond des émissions de gaz à effet de serre (GES) de nos trois dernières unités de production d’électricité à partir du charbon pour leur permettre de fournir un maximum de puissance (3x600MW) et d’énergie pour limiter sinon prévenir un déficit de production d’électricité en France.

Un déficit plus prégnant que jamais en ce début d’hiver, alors que l’on sait ne pouvoir compter que sur quelque 75% (plus de 77% depuis quelques jours) des 61,4GW de puissance nucléaire contre plus de 90% habituellement en cette période.

Et que l’on sait aussi ne pas pouvoir compter sur plus que 5 à 10% des 28GW de capacités de production d’énergie renouvelable (EnR), de type éolien et photovoltaïque, pendant plusieurs journées consécutives.

Malgré l’urgence climatique, cette mesure est indispensable, pour tenter d’assurer la sécurité d’approvisionnement en électricité.

Pendant cinq ans, RTE, le gestionnaire français des échanges d’énergie sur le système électrique de la métropole et ses interconnections frontalières sur le réseau européens l’ENTSOE, a été dirigé par des « politiques » opposants actifs au nucléaire.

La récompense de leurs bons et loyaux services a été la promotion active de la LTECV (Loi de transition énergétique pour la croissance verte) votée le 17 août 2015.

Cette loi, qui prônait en même temps la réduction drastique des émissions de GES de la France et l’arrêt anticipé de 14 de nos 58 réacteurs avant 2025, entendait priver le pays de 20% de ses capacités de production nucléaire, plus de 13 GW/80TWh d’une énergie pilotable, non carbonée et très compétitive tandis qu’une dizaine de GW de moyens de production carbonés (fuel-oil et charbon) étaient par ailleurs déjà arrêtés ou en cours d’arrêt.

Certes, depuis 10 ans, la consommation d’électricité annuelle française (470-480 TWh) stagnait, les éoliennes et les panneaux photovoltaïques se multipliaient (28 GW/60TWh fin 2021) à la faveur d’un déversement de 130 milliards d’euros.

On comptait aussi sur la réduction volontariste sinon forcée de nos excès consuméristes pour atteindre un nouvel équilibre offre-demande, favorable au climat et pas trop lourd pour le portefeuille des français. On est aujourd’hui très loin de cet objectif idyllique.

La promesse de productions éoliennes et solaires prétendument compétitives, abondantes et démocratiquement réparties est loin d’être satisfaite.

Mensonges et privation

Les experts, les politiques et les fonctionnaires le savaient mais l’opinion le découvre lentement, en dépit des mensonges véhiculés par leurs promoteurs et colportés par certains candidats à la présidence : les productions des EnR à la mode sont faibles (14% de productivité pour le photovoltaïque, 24 % pour l’éolien), erratiques et non garanties car soumises aux caprices météorologiques.

Pourtant dès 2020, au moment de l’émergence de la pandémie, la France se privait à Fessenheim de 1,8GW (1800 MW) et d’une dizaine de TWh (12TWh en 2018 et 2019) ; une énergie non carbonée, disponible à la demande et très peu chère.

Le ministère de la Transition écologique, l’ADEME et la DEGEC (Direction générale de l’énergie et du climat) se félicitaient de cette décision, les « Verts » s’impatientaient aussitôt de voir tomber leurs nouvelles cibles… tandis que l’Allemagne, modèle écologique de tous ces gens, démarrait non loin de là (à Datteln) et sans vergogne une unité de production à charbon de 1100 MW.

Malgré sa politique anti-nucléaire inflexible et la disposition de 120 GW de capacités de production renouvelable l’Allemagne, soucieuse de ne pas saper son économie, a eu la prudence de conserver près de 100 GW de moyens de production conventionnelle (charbon/lignite au moins jusqu’en 2030, gaz pour une durée pluri-décennale indéterminée et nucléaire pour une année encore) car elle sait pouvoir compter sur eux pour couvrir ses pointes de consommation hivernales d’électricité pourtant beaucoup plus faibles que celles de la France (les pointes historiques sont de 102GW en France et de 84GW en Allemagne).

Le cas à part de la France

Plus confiante dans ses EnR et dans sa politique de réduction de nos besoins d’électricité, la France a fait le choix de limiter son potentiel de production à 134GW (dont 61,4GW nucléaire, 28 GW éoliens et photovoltaïques, 25GW hydroélectrique…).

Forts de leurs convictions, nos hauts fonctionnaires et responsables politiques ont refusé de prendre en compte le report à 2023 de la mise en service commercial de l’EPR de Flamanville, l’augmentation programmée des indisponibilités associées aux travaux « post-Fukushima », de « grand carénage » et l’important programme de visites générales décennales prévu pour satisfaire les exigences de contrôle périodique de l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire).

On ne peut en revanche leur reprocher de n’avoir pas anticipé les effets de la Covid 19 sur l’organisation de travaux programmés en 2020. Les programmes d’arrêt pour contrôle et maintenance des unités nucléaires sont durablement perturbés malgré les efforts des exploitants du nucléaire et de leurs sous-traitants, on le savait depuis le printemps 2020.

Changement de cap tardif

En dépit des impasses de la longue révolution énergétique allemande, bien connue des experts, et tandis que les besoins d’électricité vont s’accroître partout, en relation avec l’augmentation des usages numériques, les transferts d’usages des énergies fossiles vers l’électricité, notamment dans le secteur de la mobilité, et la réindustrialisation volontariste de la France et des alertes tardives de RTE, le ministère a trop tardé à changer de cap.

L’accumulation d’alertes : la très faible production éolienne tout au long de l’été de l’automne, la perspective annoncée par EDF d’un déficit certain de puissance nucléaire pendant l’hiver, l’augmentation soudaine et brutale du prix du gaz à la rentrée économique de septembre (par insuffisance de stocks et retard à la mise en service de « Nord stream 2 ») et des prix de l’électricité sur le marché de gros, soumis au coût du gaz (supplétif majeur des EnR défaillantes) et l’annonce tardive de l’arrêt et de la prolongation d’arrêts de précaution, pour investigations sur les quatre PWR les plus récents (5800 MW) – a bousculé les idéologies et les pronostics initiaux de passage de l’hiver.

Au moment des premiers assauts de l’hiver, la ministre s’affole et commande au Président d’EDF de sortir les cartes qu’il garderait dans sa poche.

N’en déplaise au GIEC, qui ne cesse d’alerter sur l’urgence climatique, et malgré les pressions anciennes et répétées des écolos politiques pour arrêter nos centrales à charbon, il faut, pendant l’hiver 2021-22 qui commence, coûte que coûte pour le climat et pour nos portefeuilles et dans la précipitation, que RTE et EDF assurent le fonctionnement des trois dernières unités à charbon et qu’ils sollicitent autant que nécessaire les centrales à gaz, qu’ils importent, en dépit du prix de gros renchéri par celui du gaz et qu’ils fassent appel aux effacements de puissance des industriels à contrat effaçables, quels qu’en soient les prix.

Ils peuvent dépasser cent fois le coût de production des centrales nucléaires françaises. Enfin, à défaut de satisfaire tous nos besoins, des baisses de tension (préjudiciables au bon fonctionnement et à la durée de vie de certains appareils) et des coupures tournantes de quelques heures seront organisées.

On n’en serait pas là si…

On n’en serait pas là si l’on n’avait pas cédé à la propagande anti-nucléaire et à l’objectif du « Tout EnR ». On ne serait pas là, si l’on avait entretenu un fort potentiel industriel en France, singulièrement d’ingénierie nucléaire, notamment en préparant, plus tôt et sans honte, l’augmentation du potentiel nucléaire français et si possible en Europe, pour faire face aux enjeux climatiques dans des conditions économiques et sociétales acceptables par tous.

Quoi qu’il en soit, la dernière étude publiée par RTE ainsi que bien d’autres partout dans le monde convergent pour dire que les prochaines décennies conduiront à une augmentation importante du recours à l’électricité, une électricité non ou peu carbonée et disponible à la demande ; ce qui n’est pas le cas de la production incertaine des EnR.

Seuls, les pays ou les régions à hydroélectricité exceptionnellement forte, tels la Norvège et le Québec, et/ou fortement électronucléaires, tels la Suède, la Suisse, la France et la Belgique (jusqu’en 2025) peuvent satisfaire cet objectif, aux moindres coûts socio-économiques et sociétaux.

Conscient de la vanité de ses EnR, notamment pendant l’hiver, en présence d’anticyclones stagnant pendant plusieurs jours sur l’Europe de l’ouest, notre voisin allemand n’aura pas de scrupule à démarrer tous les moyens dont il dispose, c’est à dire les moyens conventionnels dont on sait combien ils polluent.

L’angélisme ou l’irresponsabilité des gens qui nous gouvernent, l’idéologie et le cynisme de trop de ceux qui prétendent les remplacer n’y feront rien.

Le prix fort

Non, le « Tout EnR » n’est pas possible. À défaut de plus de nucléaire et d’hydraulique (limité par des contraintes géophysiques), les béquilles qu’elles imposent (stockage massif sous forme de batteries électrochimiques, d’électrolyseurs et le captage de CO2) sont encore très loin d’être industrialisables, à hauteur des besoins et à des coûts raisonnables.

Pour le moment et à défaut de ne pas avoir eu la prudence de nos voisins allemands, nous allons payer fort cher nos importations d’électricité carbonée, venues de quelques-uns de nos voisins, tous fournisseurs d’électricité 2 à 5 fois plus carbonée que la nôtre et toujours beaucoup plus chère, quel que soit le prix du gaz.

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[1] Projet de décret visant « à permettre une dérogation exceptionnelle du respect du seuil annuel de 0,7 kilotonne d’équivalents dioxyde de carbone par mégawatt de puissance électrique installée pour les deux premiers mois de l’année 2022 ». Vous aurez rectifié ; il s’agit de tonnes de CO2 par MWh et non par MW. Cette confusion récurrente entre puissance et énergie, faite par notre administration et par nos représentants politiques, explique en partie les déboires qui s’annoncent pour les mix électriques sous-dimensionnés en moyens de production garantie.