L’innovation est-elle un frein à la transition écologique ?

L’innovation est-elle un frein à la transition écologique ?

Ce n’est plus un débat, les activités humaines sont responsables du dérèglement climatique. Certains y verront la conséquence d’une course effrénée à l’innovation et à l’avancée technologique, souvent associée à la surconsommation et à un coût environnemental important. Ce qui est en partie vrai. Mais peut-on réellement dissocier innovation technologique et transition écologique ?

Les avertissements du GIEC sur la question climatique ainsi que la multiplication des évènements exceptionnels associés, nous incitent à nous interroger sur notre capacité à non seulement entendre ces alertes, mais également agir pour en réduire les effets dans le futur.

À cela s’ajoute d’autres constats : pollution massive de l’environnement, destruction de sites naturels et de la biodiversité, réduction des ressources naturelles. La nature subit de plein fouet les conséquences de nos excès. Parfois de manière irréversible.

L’inquiétude et l’incertitude sur notre devenir et celui des générations futures face à ces événements grandissent et parfois radicalisent. La passivité des états face à l’urgence accentue cette vision pessimiste de l’avenir. Pourtant, si nous ne pouvons revenir en arrière, il est toujours temps de ralentir le processus et d’en réduire les impacts.

Changer notre perception du monde et notre rapport avec la nature. C’est ce qui devrait nous inciter à ne plus développer de technologies, à ne plus innover pour revenir à un rapport avec le matériel et la nature différent. Déconstruction, décroissance, tels sont les termes qui décrivent ce concept.

La place de l’innovation technologique dans cet avenir incertain est ainsi remise en question. Etant considérée comme une cause importante de ce constat, elle ne peut faire partie de la solution. Et pourtant…

Toute évolution majeure nécessite d’innover

Une position radicale oppose le naturel et la technologie, alors qu’il n’est pas possible ou souhaitable de revenir en arrière en conservant ce que l’évolution technologique nous a apporté : sécurité, espérance de vie, réduction de la pénibilité et accès aux sources d’énergie entre autres.

Les transitions sociétales qui se sont succédé nous ont conduits à évoluer vers le monde que nous connaissons. Au XIXe siècle, le développement de technologies comme le moteur à combustion, la turbine à vapeur, associées aux lois de l’électromagnétisme et de la thermodynamique sont devenues les bases du monde que nous connaissons.

L’innovation n’était pas seulement technologique, elle était également scientifique avec l’essor des sciences biologiques et médicales. C’est donc l’essor des savoirs dans un contexte historique bien particulier.

Les préoccupations climatiques sont récentes contrairement à d’autres aspects comme la sécurité, la santé, mais aussi le fonctionnel, l’instantané et le superficiel. Les mutations historiques de nos sociétés ont toutes permis l’essor des progrès scientifiques et techniques, avec une base éthique associée à l’époque concernée.

Nous pourrions donc nous arrêter sur ce constat, avec pour solution la déconstruction de ce que nous avons conçu et développé au fil des siècles, pour revenir à une société plus proche de la nature. Mais cette vision est utopique, issue d’une perception moderne de l’évolution de l’humanité. L’Histoire nous enseigne que les sociétés n’évoluent pas en déconstruisant mais en innovant, par l’essor des connaissances.

Car en réalité l’innovation technologique à elle seule n’est pas responsable de ce constat. C’est notre manière de la concevoir et de l’utiliser qui pose question. Il est encore possible de changer notre mode de vie et d’intégrer les impacts environnementaux dans nos schémas de consommation.

Il ne tient qu’à nous de faire évoluer les technologies existantes ou d’en développer de nouvelles pour qu’elles soient compatibles avec nos préoccupations actuelles, incluant l’impact sur le climat et l’environnement.

Le pessimisme, ennemi de la transition écologique

L’impact environnemental de nos activités, présenté par le GIEC, n’a été pris en compte que très tardivement. Notamment parce qu’il n’y avait pas de moyens scientifiques suffisamment précis pour mesurer les effets de l’activité humaine sur le climat. C’est un exemple du rôle important de la recherche scientifique et de l’innovation dans la prise de conscience collective.

La transition écologique doit permettre une évolution radicale de notre perception de l’innovation et des technologies qui en découlent. Il n’est plus question aujourd’hui d’innover sans prendre en considération les impacts directs et indirects sur l’environnement : émissions de gaz à effet de serre, impacts sur la biodiversité, utilisation de ressources non renouvelables, recyclabilité… L’impact environnemental doit devenir un critère éthique.

La recherche s’appuie aujourd’hui sur la compréhension et l’utilisation des propriétés multi-échelles et intrinsèques du vivant et des matériaux. C’est une vision nouvelle et un défi de taille, considérant qu’il est possible d’utiliser et de ré-utiliser les ressources primaires existantes durablement, sans transformation majeure.

Les interrogations qui animent les débats autour de la transition écologique sont donc des éléments qui nourrissent de nouveaux axes de recherche.

L’interdisciplinarité est un point clé : conjuguer les évolutions technologiques avec les sciences humaines et sociales en plus de l’intégration des conséquences environnementales. La notion de besoin doit également être intégrée, pour une rationalisation de l’innovation.

Il existe aujourd’hui des verrous technologiques à certaines innovations très attendues comme le stockage massif de l’énergie. Mais sans vision positive de ce que la recherche et la technique peuvent apporter à cette situation alarmante, il n’y aura pas de solutions compatibles avec ces enjeux. L’espoir est source d’innovation et on ne pourra pas atteindre nos objectifs climatiques et environnementaux sans elle.

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Notes

GIEC : Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat

Kako Naït Ali

Kako Naït Ali est ingénieure matériaux, et titulaire d'un doctorat en chimie des matériaux dans le domaine de l'énergie. Son domaine d'expertise s'étend aux matériaux polymères (pétro- ou biosourcés), leur fabrication, vieillissement, recyclage, fin de vie, toxicité. Elle a longuement travaillé sur des sujets associés comme les textiles, les ACV et la construction. Elle est sollicitée sur des sujets énergies nucléaires et renouvelables d'un point de vue matériaux.