Sous l’effet de l’injection d’électricité renouvelable, les réseaux fonctionnent déjà à l' »envers »

Sous l’effet de l’injection d’électricité renouvelable, les réseaux fonctionnent déjà à l' »envers »

L’analyse mensuelle du bilan électrique français mis en ligne par Enedis nous fournit d’intéressantes indications sur l’évolution, mois après mois, du système électrique hexagonal vers ce que l’on peut percevoir du futur.

Mieux que les prévisions toujours sujettes à caution, il s’agit là de mesures physiques tangibles qui nous renseignent utilement sur la réalité de la transition énergétique telle qu’elle se déroule sous nos yeux.

De ce point de vue l’examen attentif des chiffres du bilan du mois de septembre 2019 est particulièrement éclairant et ne laisse pas d’impressionner qui prend le recul nécessaire.

Il faut installer 3 à 4 MW d’électricité renouvelable pour en injecter 1MW en moyenne sur les réseaux

En premier lieu, ce bilan nous permet de quantifier précisément l’ampleur de la variabilité dans le temps des installations renouvelables classiques : pour une puissance installée éolienne de 13 800 MW la puissance moyenne fournie par le parc français a été de 3 231 MW en septembre 2019 et sa puissance maximale atteinte a été de 10 269 MW.

Pour ce qui concerne le parc photovoltaïque, la puissance installée de 8 015 MW a délivré une puissance moyenne de 1 426 MW(*) et une puissance maximale de 5 805 MW.

Ces chiffres nous renseignent sur le défi colossal sous-tendu par les scénarios « 100% EnR » avancés par plusieurs prospectivistes.

En effet, puisqu’il faut installer entre 3 et 4 MW d’électricité renouvelable pour en obtenir 1 en moyenne injecté sur les réseaux, il en découle que si l’on estime à 60 000 MW la puissance moyenne appelée dans une année par les consommateurs français cela dimensionne à plus de 200 000 MW la taille théorique du parc d’électricité renouvelable nécessaire pour le scénario 100% EnR, c’est-à-dire près du double du parc actuel toutes filières confondues…

Il est à noter cependant que ces scénarios prévoient d’autres apports d’électricité renouvelable moins variables tels que les installations de cogénération issues de méthanisation par exemple.

L’équivalent de la puissance électrique de 8 réacteurs nucléaires transite du réseau de distribution vers le réseau de transport

Bien plus instructifs et impressionnants encore sont les chiffres qualifiant les flux d’électricité transitant du réseau de distribution vers le réseau de transport, donc du « bas » vers le « haut », à rebours des flux prévus dans la conception originelle de ces réseaux.

Comptabilisés sous le nom de « refoulement », ces flux sont mesurés dans les poste-sources (formant la frontière entre réseau de transport et distribution) les plus équipés en installations renouvelables et où l’on observe de plus en plus fréquemment un solde « production – consommation » positif, générant donc un flux d’énergie « remontant » vers le réseau de transport.

Ce type de situation s’observe par exemple de nuit en présence de vent dans les régions fortement équipées en parcs éoliens : faible consommation combinée avec injection massive.

Ainsi dans son bilan de septembre 2019 Enedis relève un refoulement moyen de 1 908 MW avec un maximum observé le 29 septembre à 8 470 MW.

C’est donc l’équivalent de 8 réacteurs nucléaires qui transitaient ce jour-là du niveau « décentralisé » vers le niveau « centralisé » du système électrique !

Enedis relève par ailleurs dans ce même bilan une croissance du refoulement de plus de 67% entre septembre 2018 et septembre 2019.

Ces chiffres qui parlent d’eux-mêmes doivent convaincre tous les observateurs que la transition vers un système électrique massivement équipé en électricité renouvelable est aujourd’hui à l’œuvre de manière irréversible.

Les conséquences techniques et économiques de ce fait inédit en matière de gestion et de développement des grands réseaux électriques sont immenses et ne sont qu’entraperçues aujourd’hui, elles concernent tout le continent européen.

Le projet européen MIGRATE, popularisé par une vidéo récemment mise en ligne nous en dessine des perspectives passionnantes pour les jeunes générations d’ingénieurs.

 

(*) : valeur corrigée, différente de celle indiquée initialement dans le bilan mensuel Enedis de septembre 2019. Cette dernière sera corrigée sur l’Open Data Enedis.

Ivan Saillard

Ivan Saillard a un parcours presque entièrement consacré aux domaines du transport et distribution d'électricité, à RTE puis Enedis où il a principalement exercé des fonctions de direction territoriale et de communication. · Chargé de cours à l'IMT Atlantique · Publication en 2012 de l'ouvrage « Energies en Bretagne et en Pays de la Loire : l'actualité d'un héritage » que vous trouverez sous ce lien : https://www.amazon.fr/Energies-Bretagne-Pays-Loire-lactualit%C3%A9/dp/2746637545 · Ingénieur diplômé ENSTA Paristech, ancien élève de Sciences Po Paris Ivan Saillard précise : « mes articles n’engagent que moi »