L’Inde et le charbon : illustration des fantasmes occidentaux

L’Inde et le charbon : illustration des fantasmes occidentaux

Une tribune signée Jean-Jacques Nieuviaert, président de la Société d’Études et de Prospective Énergétique (SEPE).

 

Fin novembre 2023, un rapport du Global Energy Monitor indiquait qu’au total 21 pays avaient des centrales à charbon en cours de construction, particulièrement en Asie du Sud-Est pour un total de 32 GW de puissance en Inde, 15 GW en Indonésie, 6 GW au Bangladesh et 5 GW au Vietnam.

Et pourtant, deux semaines plus tard, au grand soulagement des responsables politiques, le compromis final de la COP 28 (« The UAE Consensus »), accepté par 197 Etats, mentionnait un appel à se détourner des énergies fossiles (« calls on… transitioning away »), mais tout en se gardant bien de préciser le moindre calendrier. L’accord appelait aussi à supprimer progressivement les subventions inefficaces aux fossiles, mais seulement « si elles ne permettent pas de lutter contre la pauvreté énergétique ou d’assurer des transitions équitables ».

Ces formulations ont donc été jugées fort peu ambitieuses par les activistes climatiques, mais aussi par l’UE, qui voulaient en particulier obtenir la mise au ban définitive du charbon en tant que source énergétique.

Pire encore, juste après la clôture de la COP 28, le 15 décembre 2023, l’AIE a publié son rapport sur le secteur du charbon. Elle constate que la consommation de celui-ci a encore augmenté en 2023 (+1,4 %) pour atteindre le record de 8,54 Mds tonnes. Celui-ci reste donc ancré solidement en tête des émetteurs de GES, avec plus de 40 % du total mondial, contre 32 % pour le pétrole et 20 % pour le gaz. Les principales hausses de consommation se trouvent en Indonésie (+ 11%), en Inde (+ 8%) et en Chine (+ 5%).

En ce qui concerne cette dernière, l’accent mis par le gouvernement chinois sur la sécurité énergétique, contribue à une explosion de la construction de centrales au charbon dans tout le pays, en particulier dans des régions où la capacité de production de charbon est suffisante pour répondre aux pics de consommation et pour équilibrer les énergies renouvelables variables.

Comment expliquer cet écart abyssal entre les grandes ambitions des activistes climatiques et des gouvernements occidentaux, et les politiques énergétiques suivies par les grands pays émergents et en particulier par la Chine et par l’Inde, politiques qui aboutissent à des résultats totalement inverses ? Ces pays sont-ils inconscients ou indifférents aux alertes émises par les scientifiques sur les conséquences qu’a l’usage charbon sur l’équilibre climatique de la planète et sur la santé des populations ?

Pour comprendre ce paradoxe apparent, il est essentiel de prendre conscience des réalités énergétiques auxquelles sont confrontés les dirigeants des pays émergents. Sur ce plan, l’exemple de l’Inde constitue une illustration on ne peut plus claire.

Ainsi, durant la COP 28, au cours des négociations sur la sortie des combustibles fossiles et particulièrement du charbon, l’échange entre la France et l’Inde a bien planté le décor :

  • De son côté, le Président de la République française précisait : « nous devons aider les pays en développement à rattraper leur retard économique. Mais ce rattrapage ne doit pas se faire avec les énergies fossiles et notamment avec le charbon ».
  • En retour, le ministre indien de l’énergie lui a rétorqué, que, malgré les pressions, « nous n’allons pas nous engager dans cette voie ». Si l’Inde est le troisième émetteur mondial de GES, elle n’est pas prête à sacrifier sa croissance en renonçant à sa source d’énergie la moins onéreuse, qui assure 73 % de sa production d’électricité1.
  • Les experts proches du gouvernement indien sont allés plus loin encore, en déclarant que l’Inde considère que ceux qui poussent cette mesure n’ont rien à y perdre, contrairement à elle. « Peu importe à quel point vous augmentez les capacités en renouvelables, vous aurez toujours besoin d’une source d’énergie continue et fiable, lorsque le soleil et le vent sont absents. La France ne sera pas affectée car vous avez le nucléaire. Or, en Inde, c’est le charbon qui joue ce rôle ».
  • Enfin, l’Observer Research Foundation a été encore plus sévère, en déclarant qu’au sujet du charbon, la France ne faisait pas du leadership climatique mais du marketing politique, car celui-ci ne représente qu’une infirme partie de son mix, et que, malgré cela, elle est encore dans l’incapacité de l’abandonner2.

Au-delà de ces échanges aigre-doux, la stratégie énergétique suivie avec lucidité et constance par le gouvernement indien se décline concrètement sur quatre axes :

Le charbon reste indispensable à l’Inde :

  • Avec 49 % de la capacité électrique installée (205 GW), le charbon a assuré 73 % de la production totale d’électricité en 2021/2022.
  • L’électricité produite à partir du charbon reste la source d’énergie de base la moins chère lorsque les productions PV et éolienne diminuent. Pour un approvisionnement stable en électricité à des prix abordables, l’Inde a besoin du charbon.
  • L’Inde ne prévoit donc pas de démanteler de centrale au charbon avant 2030.
  • De plus elle dispose d’une capacité de plus de 30 GW de centrales à charbon en construction et 30 GW supplémentaires en prévision.

L’égoïsme de la politique gazière européenne a renforcé cette nécessité :

  • Depuis 2022, l’Inde a été contrainte d’utiliser davantage de charbon, en raison de l’augmentation des prix du gaz, due au conflit entre la Russie et l’Ukraine, l’UE ayant déstabilisé le marché mondial du GNL pour se passer du gaz russe.
  • L’inde souhaite donc s’appuyer sur ses ressources nationales pour sa production d’énergie (donc sur le charbon) afin que les changements géopolitiques ne viennent pas perturber son équilibre.
  • Pour l’Inde, la sécurité énergétique est clairement prioritaire par rapport aux objectifs climatiques.

L’Inde est un pays jeune énergétiquement qui, contrairement à l’Europe, doit assumer une forte croissance de la demande d’électricité :

  • Les besoins énergétiques totaux du pays ont augmenté chaque année en moyenne de + 9,6 % entre 2019 et 2023.
  • Les moyens de subsistance de millions de personnes en Inde dépendent donc directement ou indirectement de la chaîne d’approvisionnement en charbon.
  • L’Inde n’a même pas encore atteint son pic de demande de charbon et devra attendre probablement entre 2030 et 2035.

Les renouvelables ne peuvent constituer qu’un appoint à moyen terme :

  • Les énergies renouvelables sont intermittentes. Il est actuellement très coûteux de construire des systèmes de stockage de l’énergie, tels que des batteries à l’échelle du réseau et des centrales hydroélectriques à turbine/pompe (STEP), pour stocker l’énergie renouvelable en vue d’une utilisation ultérieure.
  • De plus, considérant le PV, le déploiement de celui-ci à grande échelle risque de poser un problème stratégique majeur, en supprimant des surfaces de culture vitales pour l’alimentation d’un pays à la population considérable.
  • Contrairement au Parlement Européen et à la Commission Européenne, l’Inde considère fort justement qu’un système électrique cohérent ne peut reposer en totalité sur des renouvelables intermittentes.
  • En conséquence l’Inde n’envisage d’atteindre la neutralité climatique qu’en 2070.

Suite à cette analyse, il est évident que les pays émergents comme l’Inde, ne sont pas atteint de cécité ou d’inconséquence climatique. Ce sont au contraire les responsables occidentaux qui restent sourds aux messages réalistes émis par ces pays, et ne veulent pas intégrer les réalités économiques et sociales que leurs gouvernements doivent surmonter.

Il est facile et tentant pour des gouvernements et des populations à haut niveau de revenus, disposant de systèmes énergétiques déjà largement décarbonés, de vouloir donner des leçons de politique climatique à des pays ayant à gérer des populations de dix à vingt fois plus importantes que celles des donneurs de leçon.

Tant que l’on en restera à ces fantasmes, au lieu de prendre en compte les réalités, le charbon continuera à assurer son rôle majeur dans l’approvisionnement énergétique mondial, avec les conséquences climatiques et de santé publique que l’on peut imaginer.

 

1 Contre 10 % en hydraulique, 10 % en autres renouvelables 4 % en gaz naturel et 3 % en nucléaire.

2 Après avoir été prévu en 2024, l’abandon du charbon a été reporté en 2027

Jean-Jacques Nieuviaert

Titulaire d’un doctorat d’Etat d’économie politique, il a travaillé pour l’Université de Lille, pour l’école de commerce de l’EDHEC, puis pour EDF, à divers postes. De 2011 à 2017, il a été Chief Economist de l’Union Française de l’Electricité. Il a enfin fondé la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE), qui conseille notamment les électriciens japonais du JEPIC, EDF (Stratégie, Grands comptes, Université Groupe…), Eurogroup Consulting, l’Iris, la Défense Nationale et La Mondiale.