Vers « une hausse continue des investissements dans les énergies vertes, mais aussi dans les énergies fossiles à plus court terme »

Vers « une hausse continue des investissements dans les énergies vertes, mais aussi dans les énergies fossiles à plus court terme »

Pour évoquer les évolutions tendantielles dans les investissements en énergie, Le monde de l’Energie ouvre ses colonnes à Jonathan Aiach, directeur de CapMan, un fonds d’investissement situé en Finlande.

Le Monde de l’Énergie —Quel impact a la guerre en Ukraine sur les marchés des énergies ? Les investissements dans le gaz ou le pétrole sont-ils en hausse ?

Jonathan AiachLes besoins d’énergie globaux sont en forte croissance et l’on observe une hausse continue des investissements dans les énergies vertes, mais aussi dans les énergies fossiles à plus court terme.

Dans un premier temps, la guerre en Ukraine va probablement retarder la transition énergétique et conduire à une augmentation des émissions des pays européens, qui ont besoin de compenser la diminution de leur approvisionnement en gaz par d’autres énergies fossiles, comme le charbon (l’Allemagne vient d’autoriser l’augmentation de la production d’électricité venant du charbon sur une base temporaire). Mais, à plus long terme, le besoin d’indépendance énergétique ajoute un catalyseur supplémentaire pour une transition accélérée.

La Russie est le premier fournisseur au monde d’énergies fossiles, et couvre plus de 11% de la consommation mondiale. L’Europe en particulier reçoit 30% de son approvisionnement total en énergie de la Russie. Les sanctions ont réduit ce volume, mais les prix du gaz sont encore plus de cinq fois ce qu’ils étaient en 2021 et la dépendance vis-à-vis de la Russie ne peut être totalement éliminée.

D’un côté, les sanctions vers la Russie signifient qu’il faudra plus de pétrole et de charbon à court terme pour sécuriser les approvisionnements et soutenir l’économie. La hausse du prix du charbon et du pétrole en témoigne. Alors que l’utilisation du charbon et du pétrole pour la production d’énergie a diminué dans les pays nordiques et l’Europe du Nord, le gaz est de plus en plus la source de production qui « équilibre le marché » dans ces pays- c’est-à-dire qu’il est utilisé pour la dernière unité de production. Le prix de l’électricité est donc de plus en plus lié au prix du gaz et la hausse des prix du gaz causée par la guerre est un facteur-clé de la flambée des prix de l’électricité dans les pays nordiques.

D’un autre côté, le coût des énergies renouvelables (solaire et éolien) est désormais très bon marché, comparativement au coûts futurs sur le marché de l’énergie en Europe, et les pays nordiques ont toujours été bien positionnés pour exploiter ces sources d’énergie.

Le Monde de l’Énergie —Cette guerre et ses conséquences sur le marché de l’énergie ont-ils favorisé les investissements verts ? Dans quelle mesure ?

Jonathan AiachSur le long terme, on peut identifier 3 tendances favorables à un investissement accru dans la transition énergétique :

  • Le contexte géopolitique a créé des motivations nouvelles pour les acteurs politiques à sécuriser les approvisionnements et investir pour leur indépendance énergétique, ce qui passe généralement par les renouvelables et le nucléaire.
  • Le faible coût relatif des énergies renouvelables est devenu un avantage jouant en faveur de la transition énergétique. Le monde est de plus en plus « électrifié » et l’accès a des sources d’électricité plus fiables est devenu un enjeu important de compétitivité.
  • Le dernier argument est l’objectif de limitation des gaz à effet de serre pour maintenir l’augmentation de température sous les 1,5 degrés d’ici 2025, si l’on veut pouvoir inverser la tendance du réchauffement climatique.

Le défi est la rareté et le prix des ressources nécessaires pour effectuer cette transition énergétique. Pour produire des batteries, des éoliennes, des panneaux solaires, il faut une grande quantité de ressources (acier, cuivre, lithium, nickel) dont l’Ukraine et la Russie sont également de gros producteurs. Il faudra donc de gros investissements pour produire ces ressources, telles que mines, aciéries, usines. Rajoutons à cela que l’augmentation des prix de l’énergie se répercute aussi sur la production de métaux, un secteur très énergivore.

Le stockage est également une question centrale. L’hydrogène vert peut remplacer le gaz naturel assez facilement car il utilise les mêmes infrastructures, mais l’augmentation de la production et la réduction des couts nécessitent d’énormes investissements.

Sans parler de l’investissement nécessaire en infrastructures de transports pour ces énergies vertes. On parle donc d’un horizon relativement long, avec des prix restant suffisamment élevés pour attirer des investisseurs, et des producteurs prêts à réaliser d’importants investissements dès le départ.

Le Monde de l’Énergie — Quels sont les prévisions en matière d’investissements énergétiques, en Europe et dans le monde en fonction de cette nouvelle situation ?

Jonathan AiachSi l’on est optimiste sur l’innovation dans les énergies vertes, on devrait peut-être également être optimiste sur l’innovation dans les combustibles fossiles.

Très probablement, les pays développeront leurs approvisionnements énergétiques de manière à la fois séquentielle et continue. Le Japon s’est développé économiquement avant la Chine, qui à son tour est devenue industrielle avant le Vietnam, et actuellement le Vietnam est en avance sur la majeure partie de l’Afrique. Il se pourrait que le monde ait toujours des pays en croissance qui voudront utiliser beaucoup de combustibles fossiles : une transition universelle vers l’énergie solaire et de bonnes batteries pourrait prendre beaucoup de temps.

Les pressions sur les prix durant ce processus pourraient renforcer cette logique de base. À mesure que l’énergie verte devient plus facile d’accès, les batteries pourraient devenir plus chères, car elles sont basées sur une variété de minerais rares. Dans le même temps, le ralentissement initial de la demande de pétrole et de gaz, lors d’une véritable transition énergétique verte, rendra ces ressources très bon marché.

Le Monde de l’Énergie —Quels sont les secteurs de la transition énergétique les plus favorisés par les investisseurs ? Quels sont ceux qui peinent à convaincre, et pourquoi ?

Jonathan AiachLes capitaux privés soutenus par les subventions du secteur public ont la capacité d’accélérer le rythme de la transition énergétique. Les exemples dans les régions que nous couvrons incluent par exemple l’éolien nordique, le biogaz danois et suédois, le secteur maritime norvégien.

La solution optimale au cours des dix à vingt prochaines années devra probablement être un mélange de sources d’énergie renouvelables (éolien, solaire, biocarburants et probablement hydrogène / e-carburants), ainsi que le développement et l’expansion de solutions de stockage d’énergie et de réseaux intelligents.

La Finlande, où notre société a son siège, s’est jointe à la France, à la Pologne, à la Hongrie et à la République tchèque pour faire pression sur l’Union européenne afin qu’elle classe l’énergie nucléaire comme durable. Nous aurons donc un tableau diversifié en Europe qui améliorera les performances énergétiques des secteurs consommant de l’énergie fossile, tout en soutenant massivement l’innovation dans les énergies vertes.

Jonathan Aiach

Directeur du développement de CapMan, grand fonds d’investissement nordique qui investit depuis des années dans le secteur de l’énergie.