Les entreprises pétrolières et leurs actionnaires voient un futur radieux pour le pétrole et le gaz

Les entreprises pétrolières et leurs actionnaires voient un futur radieux pour le pétrole et le gaz

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Alain Naef, professeur associé à l’ESSEC Business School, spécialiste des entreprises du secteur des combustibles fossiles, auteur de l’article ga-fusions et avenir radieux : comment les entreprises pétrolières voient le futur, pour évoquer avec lui la place des majors pétrolières dans la transition énergétique mondiale.

 

Le Monde de l’Énergie —Vous travaillez sur les majors pétrolières et gazières, et leur place dans la transition énergétique. Vous avez publié plusieurs articles récents sur ce sujet. Pour commencer, quelle vous semble être la stratégie à moyen et long termes de ces grands groupes ?

Alain Naef —La stratégie a longtemps été une stratégie de combat. Ils ont essayé de discréditer la science climatique, culpabiliser le consommateur final (BP est l’inventeur du concept d’empreinte carbone) ou influencer les politiciens. La stratégie est maintenant différente. C’est une stratégie de soutien public à la transition. Ils ont compris que peu importe leurs actions, le monde était dépendant du pétrole, gaz et charbon. Donc ils ont arrêté de se battre en public, bien qu’ en privé ils continuent leurs efforts. La demande est juste trop grande. C’est comme si les producteurs de drogues dures disaient à leur clients d’arrêter d’en consommer, cela ne changerait rien. Les entreprises fossiles l’ont compris et soutiennent les objectifs climatiques mondiaux en public. Darren Woods, le président d’ExxonMobil, a même écrit une lettre à Donald Trump pour lui demander de réintégrer les Accords de Paris (ce que Joe Biden a par la suite fait).

Le Monde de l’Énergie —Plusieurs fusions d’importance ont eu lieu fin 2023 dans ce secteur (ExxonMobil a acquis Pioneer pour 60 milliards de dollars, et Chevron a racheté Hess pour 53 milliards). Comment les analysez-vous ?

Alain Naef —Les fusions montrent que les entreprises pétrolières et leurs actionnaires voient un futur radieux pour le pétrole et le gaz. Ils n’ont pas peur d’investir dans d’autres entreprises et de croître. Chevron et ExxonMobil en particuliers pensent, et sûrement à juste titre, qu’ils ont encore de nombreuses années radieuses d’extraction devant eux.

Le Monde de l’Énergie —Pourquoi, selon vous, les grands groupes pétroliers soutiennent-ils souvent la taxation du carbone ?

Alain Naef —Dans un article récemment publié dans le journal Ecological Economics, j’analyse les raisons de leur soutien en détail. Ils pensent que cela pourrait tuer la concurrence du charbon, qui produit plus de CO2 et souffrirait plus d’une taxe carbone. En tant que grands groupes, ils préfèrent les règles claires et établies aux règles changeantes et peu claires, car s’adapter constamment leur coûte cher. Enfin soutenir les taxes carbone est aussi peu coûteux. C’est du « cheap talk » comme on dit en anglais. Et ils estiment qu’il y a peu de chance que ces taxes s’appliquent au niveau international, car il faudrait une coordination entre les grands États comme la Chine, les Etat-Unis et la Russie. Et il est peu probable que ces nations se mettent d’accord sur une taxe globale. Et si la taxe reste locale, elle aura peu d’effets.

Le Monde de l’Énergie —Plusieurs analystes estiment que les représentants des majors pétrolières n’avaient jamais été aussi nombreux à une COP que durant celle qui s’est tenue cet automne aux Émirats arabes unis. Êtes-vous de cet avis ? Quel rôle ont joué ces lobbyistes, ont-ils vraiment réussi à peser sur les décisions prises ?

Le Monde de l’Énergie —La COP a abouti sur un communiqué plutôt ambitieux sur la sortie des énergies fossiles. Cela peut paraître surprenant au vu des objectifs des entreprises pétrolière présentes et aux but de la présidence. Sultan Al Jaber, président de la COP, avait en effet dit au préalable qu’il n’y avait aucun fondement scientifique pour l’élimination progressive des énergies fossiles. Mais, encore une fois, le langage de la COP ne menace aucunement l’extraction pétrolière. Il ne contient aucune cible précise ou aucun mécanisme d’application. Il est donc facile pour les entreprises fossiles de soutenir publiquement cet accord, qui ne changera en rien leurs ventes de pétrole, gaz et charbon.

Le Monde de l’Énergie —Quelles mesures réglementaires pourraient, selon vous, permettre d’accélérer la transition post-fossiles de ces géants ?

Alain Naef —Ce qui fait peur aux entreprises fossiles (et qui donc pourrait être efficace) est un système de plafonnement et d’échange des émissions. Un bon exemple est le Système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre en Europe. Le modèle européen avait peu d’effet au début, quand le plafond d’émission était encore trop grand. Mais progressivement, avec un plafond qui baisse et des émissions qui augmentent, le mécanisme commence à avoir un effet. Et le fait que les majors du pétrole sont contre, mais pour une taxe carbone, montre bien laquelle des deux solutions leur fait craindre un plus grand risque pour leur ventes (et donc un effet positif pour tous les autres humains en termes de réduction du changement climatique). Une autre solution, aussi européenne, est le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières. Il s’agit d’une taxe sur les produits importés qui n’ont pas encore été taxés par une taxe carbone dans un autre pays. A long terme, cette taxe pourrait pousser tous les pays à adopter une taxe carbone. Mais encore faut-il que l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) donne son feu vert. Et c’est loin d’être garanti.

Alain Naef

Alain Naef est professeur assistant à l’ESSEC Business School. Il a obtenu son doctorat à l'université de Cambridge, puis a fait un post-doc à l'université de Berkeley. Il a enseigné à Sciences Po, LSE, Warwick, Berkeley et Cambridge. Avant de rejoindre l'ESSEC, il était économiste senior à la Banque de France et membre du groupe de travail du G20 sur la finance durable. Il a également cofondé le réseau de recherche et de politique sustainable macro. Ses recherches portent sur les entreprises du secteur des combustibles fossiles et sur les moyens de les aider à opérer une transition.