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Ecologie politique et débat public : d’abord une affaire d’éthique (partie 1)

Tribune (en deux parties) publiée par Pierre Abou, Benoit Calatayud, Jean-Yves Le Déaut, Jacques Roger-Machart, Bernard Tardieu, Philippe Vesseron[1]

 

On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre

Louis-Auguste Blanqui, 1869[2]

 

L’incapacité persistante des sociétés industrielles à penser leur rapport à la nature autrement qu’en la surexploitant obère lourdement leur avenir.

Le mouvement progressiste cherche depuis plusieurs décennies la bonne approche d’une question, dont il ressent qu’il ne lui a pas toujours accordé la place qui lui revenait.

Longtemps, la critique de l’exploitation de l’homme par la logique capitaliste fut jugée prioritaire, au détriment des craintes qu’auraient dû légitimement causer l’atteinte que portait la même logique à la nature.

Ce courant n’était pourtant pas absent des préoccupations des premiers grands penseurs du social. Dès 1869, dans un texte visionnaire, Louis-Auguste Blanqui appelait à une prise de conscience en un temps où la société industrielle était encore le monopole de l’Occident :

« Depuis bientôt quatre siècles notre misérable race détruit sans pitié tout ce qu’elle rencontre, hommes, animaux, minéraux, végétaux. La baleine va s’éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l’une après l’autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre »[3]  .

Cette direction, qu’aurait pu emprunter plus tôt la pensée sociale à la suite de Blanqui, a longtemps souffert des attaques de Marx contre Malthus, en qui des marxistes virent un opposant au progrès.

Outre que la pensée de Malthus[4] décrit avec logique des phénomènes potentiellement existants, observons que le pillage de la nature est une source majeure d’inégalités qui s’ajoutent à celles résultant du capitalisme.

Alors que les activités industrielles et les zones d’habitat sont soumises à des réglementations draconiennes dans les pays du Nord, les populations du Sud sont exposées aux effets du dumping environnemental des oligarchies qui souvent les dirigent.

Comme jadis la question ouvrière, la situation environnementale mobilise, divise et conduit à des recommandations d’actions de sens contraires[5] en se réclamant avec plus ou moins de sincérité d’un même but.

Derrière l’illusion d’une unanimité mise en scène lors des sommets de chefs d’Etat, l’humanité reste divisée jusqu’à faire douter de l’existence même d’un concept d’opinion mondiale poursuivi par les Conférences des Parties (CoP) successives.

C’est pourquoi il nous a paru intéressant de faire un état des lieux à la lumière des clivages opérés par les préoccupations environnementales dans le champ politique. Nous nous sommes concentrés sur la question du changement climatique.

En effet, la menace d’un réchauffement rapide a le mérite de rendre visible et palpable la colonne du passif environnemental lié au développement technique des sociétés industrielles et à la démographie.

L’irruption inévitable et souhaitable de la question climatique dans le débat politique lui a fait changer de nature.

Le champ politique diffère notamment du milieu scientifique en ce qu’il opère des regroupements, non en fonction d’objets d’étude, mais selon des représentations a priori de la société, naguère autour du clivage droite-gauche, complexifiées aujourd’hui par de nouveaux prismes : souverainisme, élitisme ou populisme, environnementalisme ou laisser-faire, nécessité d’accès au développement des pays du Sud, etc.

La perception du risque climatique s’éparpille dans cette mosaïque, puis se combine avec d’autres questions: désindustrialisation dans les pays développés, souveraineté énergétique qui tend à maintenir une certaine proportion de charbon local pour les états qui disposent encore d’une telle ressource, risques sociaux,…

Arrivé à ce degré de complexité, le risque augmente de laisser l’irrationnel prendre le relais. Ses porte-paroles réinterprètent alors les données de la Science avec d’autant plus d’aisance que celle-ci repose sur sa remise en cause perpétuelle, tandis que ces démagogues peuvent s’appuyer sur des valeurs sûres de la manipulation collective.

Il leur est alors loisible de se reposer sur les mythes des différentes croyances qui se partagent le monde ou de s’en inventer d’autres, en fonction de ce qu’ils ont à vendre.

C’est là tout l’enjeu des débats visant à associer le public à ce champ décisionnel complexe, le dernier en date étant celui sur la Programmation Pluriannuelle de l’Energie. Pour que de tels débats soient utiles, l’exigence éthique est un préalable.

Mais l’éthique en ces domaines ne saurait être brandie pour essentialiser les choix techniques, dont tous comportent des inconvénients et dont aucun ne saurait être abandonné subitement sans effets collatéraux. L’éthique dont nous parlons s’applique à la manière de conduire le débat lui-même.

Pour représenter les forces en présence, nous proposons une division de l’opinion en quatre cadrans, en assumant une certaine simplification.

Nous commencerons par les « climato-sceptiques ». On a eu tort d’enterrer trop tôt cette mouvance, comme l’élection de Donald Trump nous l’a montré.

Le terme « sceptique » accolé à la question climatique est trompeur.

En effet, le scepticisme à l’égard d’une explication nouvelle d’un univers global et complexe comme l’atmosphère terrestre est parfaitement légitime sur le plan scientifique.

Certains scientifiques ont estimé que l’effet de serre de certains gaz produits à l’excès par l’activité humaine devait être comparé avec d’autres phénomènes d’origine naturelle déjà identifiés tels que le jeu des courants, les variations de l’activité solaire, les explosions volcaniques d’importance séculaire, les mouvements des astres, etc…

Les observations de milliers de scientifiques ont permis de lever ce doute.

Lorsqu’au cours des trois dernières années (2015-2017) d’une série d’observations d’environ 150 ans d’un indicateur, à savoir la température atmosphérique moyenne, jusque là volatil, le record de la mesure est battu trois années consécutivement, c’est bien qu’un changement s’opère d’une ampleur qui rend plausible une cause anthropique et souhaitable une réduction de cette cause, sans préjudice des actions indispensables d’adaptation de notre mode de vie aux nouvelles conditions.

Au demeurant, ceux que ne convaincrait pas l’impact de l’activité humaine sur le climat devraient, par le prix supérieur qu’ils donnent à la consommation de pétrole réfléchir à son caractère éphémère au rythme actuel.

Prenons l’indicateur de durabilité du développement, qui mesure le temps de reconstitution par la nature d’une quantité quelconque d’une ressource naturelle.

Chaque cycle d’exploitation de cette quantité ne saurait dépasser ce que la nature produit dans le même temps.

Afin de l’éviter, tout agriculteur ou forestier digne de ce nom adapte son prélèvement, et pratique ce qu’il appelle jachère ou régénération.

Appliquons à présent cet indice, non à un état global de l’environnement, mais à la ressource critique qu’est le pétrole.

Le niveau de consommation actuel apparaît comme un million de fois plus rapide que le temps mis par la nature à élaborer les gisements qui subsistent[6] . Les discussions sur le niveau des réserves de cette ressource ont pour objet de savoir si ce chiffre doit être divisé par deux, espérons, ou trois, rêvons.

Les forces politiques dites « climato-sceptiques » sont à mille lieues de ces débats académiques.

Leur credo repose sur ce réflexe humain qui conduit l’individu, lorsque la situation excède ses moyens d’actions, voire de compréhension, à se dispenser d’agir à son échelle ou même de s’y intéresser. Le risque est d’autant plus grand d’une généralisation de cette attitude que l’on parle d’une menace dépassant leur propre espérance de vie individuelle.

A cela s’ajoute le courant, encouragé par les réseaux sociaux et par les mensonges et/ou erreurs de communication des politiques, conduisant à se méfier de toute parole « autorisée » venant des élites de toute nature.

Enfin, en politique ce sont souvent vos adversaires qui, servant de repoussoirs, valorisent vos arguments.

A l’extrême opposé de cette nébuleuse de circonstance des « climato-sceptiques », s’est formé un groupe qui se laisse submerger par l’irrationnel à partir d’un constat scientifique sain, et que nous serions tentés d’appeler les « climato-repentants ».

Ceux-là voient en l’apparition de la menace climatique la confirmation de leur aversion pour le mode de vie occidental. A la limite, la mesure exacte du réchauffement leur indiffère autant qu’aux « climato-sceptiques ».

Lointains émules d’Herbert Marcuse et de Naomi Klein, ils sont parfois sincères et même capables d’orienter certains de leurs comportements dans le sens de leurs idées.

Comme la préservation d’un mode de vie acceptable pour les humains leur semble un but ne satisfaisant pas leur « haine de soi », ils affirment qu’il leur reviendrait de « sauver la planète ». Attardons-nous un peu sur ce point.

Si l’on désigne par là, la préservation d’un écosystème dont l’homme serait le gardien, l’idée est absurde. Certes l’appauvrissement de la biodiversité lié aux activités humaines est une réalité, mais il est non moins certain que l’espèce humaine, à continuer à piller les ressources naturelles, serait sa propre victime sans être la dernière à rester sur terre.

Sa dépendance vis-à-vis du mode de vie urbain, la division du travail qui retire à presque tous les humains l’aptitude à assurer seuls leur survie, l’explosion démographique que la civilisation permet et, au cas où elle viendrait à s’effondrer, la disproportion des besoins de 9 milliards d’humains par rapport à ce que la nature offre sans l’industrie, rendent beaucoup plus plausible un large remplacement de l’espèce humaine qu’un maintien dégradé de sa prééminence sur le règne animal et végétal.

D’ailleurs les tensions géostratégiques, que ne manquerait pas de provoquer une incapacité de la société industrielle à subvenir aux besoins élémentaires de toute l’humanité, pourraient bien accélérer son suicide par des conflits usant de tous les armements modernes.

Le vrai sujet de la transformation énergétique et environnementale est bien l’avenir de l’homme sur la planète Terre et non le rôle messianique que celui-ci aurait à l’égard de celle-là.

Pourtant les modernes dévots pensent le monde comme une inversion de l’anthropocentrisme de leurs ancêtres, exploiteurs des ressources naturelles: l’Humain a fauté, il doit expier par la souffrance s’il veut être sauvé du désastre auquel il conduit la « planète ». Ils entendent donc promouvoir une écologie punitive. On entend par écologie punitive un ensemble de mesures contraignantes altérant le mode de vie des populations sans effet significatif sur sa durabilité, faute de solutions alternatives.

Ainsi ces prêcheurs d’une sombre foi, entendent imposer leurs vues à d’autres par la contrainte légale, voire à l’occasion par l’action violente. Elle est, selon eux, la réponse appropriée à la brutalité supposée des décideurs politiques et économiques.

Les exemples les plus couramment cités concernent les transports, lorsque les entraves mises à certains modes conduisent à les reporter ailleurs, faute d’alternative accessible aux utilisateurs de véhicules individuels, à coût environnemental supérieur sous forme d’embouteillage.

De même l’argumentaire « bas-carbone » des opposants à l’aéroport de Notre-Dame des Landes n’est pas pertinent.

Les candidats au voyage aérien originaire de la région nantaise choisiront généralement de maintenir leur projet et donc de consommer plus d’énergie pour se rendre à un aéroport plus distant. Ce qui n’enlève rien aux autres arguments contre ce projet, tirés de l’atteinte à la faune, de sa gouvernance ou de son coût.

A ce rapport à l’environnement centré sur le sujet, s’ajoute dans les anciennes puissances colonisatrices un nombrilisme qui surévalue à la fois leur importance économique actuelle et l’exemplarité qui s’attacherait à leurs faits et gestes.

Prenons l’exemple de la climatisation dans le résidentiel en France et dans le monde.

Selon l’AIE, la production de froid en Chine et en Inde, d’ici 2040 pourrait représenter la moitié de la consommation d’électricité actuelle de l’Europe.

L’apport en CO₂ d’une climatisation adaptée au réchauffement dans un pays comme la France serait infime au regard des besoins de l’Asie majoritairement en climat chaud et humide.

La modélisation des épisodes extrêmes dans les zones tempérées liés au réchauffement global a progressé depuis une quinzaine d’années.

Le diagramme suivant illustre un scenario médian du modèle Aladin, développé par Météo France dans lequel les records de l’été 2003, considéré à l’époque comme hors-norme, seront régulièrement dépassés :

vague-chaleur-france

On voit à travers ce schéma l’augmentation en intensité et en durée des vagues de chaleur.

Les données démographiques présentent encore plus de certitude. Elles nous disent que le nombre de personnes de plus de 60 ans aura doublé d’ici 2050.

Il apparaît à présent comme très probable que cette prolongation de la durée de vie ne s’accompagnera pas nécessairement d’un mouvement de même ampleur concernant la durée de vie en bonne santé.

La population française va donc être inéluctablement fragilisée par rapport au stress que représente le risque caniculaire. Ramener sans cesse la climatisation à la notion de « confort », en jouant sur l’ambigüité du terme, est donc improductif. Pourtant, foin des faits et chiffres, on continue en France à édicter des réglementations ayant pour résultat de freiner la régulation active de la température et de la consommation d’énergie.

On le voit l’opposition des « climato-sceptiques » et des « climato-repentants » repose sur des représentations de l’ordre de l’irrationnel.

Dès lors, on ne sera pas surpris de constater que ce débat mal formulé se prête particulièrement bien aux manipulations collectives. La description de ces phénomènes et les réponses que nous proposons sera l’objet de notre second volet à lire ici.

La partie 2 de la Tribune à lire ICI


[1] Les signataires, qui se définissent comme « climato-progressistes », exercent ou ont exercé des fonctions parlementaires, industrielles ou régulatrices. Ils s’expriment ici à leur initiative personnelle.

[2] Auguste Blanqui, « la Critique sociale » in « Textes choisis », Ed.sociales, 1959, p.141

[3] ibidem

[4] Thomas Robert Malthus, économiste et clergyman (1766-1834).

[5] Relation prix-salaires, protectionnisme, etc.

[6] L’âge moyen des gisements de pétrole exploitable est de l’ordre de 100 millions d’années tandis qu’aucune prévision de réserves des énergies ne dépasse le siècle (https://jancovici.com/transition-energetique/petrole/comment-se-forment-petrole-gaz-et-charbon/)

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