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Ecologie politique et débat public : d’abord une affaire d’éthique (partie 2)

Tribune (partie 2) publiée par Pierre Abou, Benoit Calatayud, Jean-Yves Le Déaut, Jacques Roger-Machart, Bernard Tardieu, Philippe Vesseron[1]

 

On a décrit dans le précédent article l’affrontement idéologique autour des figures du « climato-sceptique » et du « climato-repentant ». L’action d’un troisième personnage est moins décelable mais non moins nocive.

Celui que nous serions tentés d’appeler le « climato-Tartuffe » est au « climato-repentant » ce qu’était le fameux faux dévot de Molière au Janséniste Orgon.

L’aversion de la chair, professée par l’austère personnage servait de paravent à ses avances pesantes et son désintéressement n’était que feint. Nos modernes faussaires entendent bien continuer à puiser les énergies fossiles à l’ombre de leur « conscience climatique », ou offrir de fausses solutions.

A la lisière de la catégorie précédente se trouvent des particuliers pas toujours cohérents dans leur attitude, s’infligeant de menus changements de leurs habitudes de consommation tout en participant aux émissions élevées de GES de l’aviation civile, sous l’heureux prétexte des besoins des populations déshéritées et lointaines à recevoir la marque de leur empathie.

Ce n’est pas à eux que nous réserverons la filiation intellectuelle avec le fameux imposteur de Molière. Ils ne cherchent qu’une vie décente pour les leurs et non à s’enrichir démesurément. Le Tartuffe dont nous voulons parler occupe une position qui lui permet de dénaturer les votes, pour conserver ou drainer l’argent à son profit.

Certains, peu pressés de changer de modèle d’activité, entendent s’acheter une image à la périphérie de celui-ci, par des gestes prouvant leur conscience écologique foncièrement juste.

On entre alors dans l’espace du « greenwashing », où domine le geste symbolique. Force est de constater que cette stratégie de communication, montant en épingle des projets « démonstrateurs » ou « compensatoires », porte ses fruits.

Ainsi un sondage de l’institut Opinionway pour l’ADEME[2] nous apprend que les Français sont 54% à penser que « les centrales nucléaires contribuent beaucoup ou assez à l’effet de serre », chiffre supérieur d’un point à celui des centrales thermiques classiques, alors qu’elles ne produisent pas de gaz à effet de serre, contrairement aux centrales thermiques à charbon, à fioul ou à gaz.

Mais il y a pire. Des « climato-Tartuffes » parviennent à force de désinformation à infiltrer les organismes collégiaux et obscurs où prolifèrent les conflits d’intérêt sous-jacents, derrière lesquels l’Administration aime s’abriter. Tartuffe est à son aise dans ces cercles.

Enfin défait des « fâcheux », les experts que ces enceintes marginalisent, il peut capter l’attention des dévots auxquels il présente un miroir plus seyant à leurs foucades et leurs préjugés.

La première technique est la mise en avant de considérations, en apparence louables, mais inadaptées au sujet.

Ainsi la Règlementation Thermique 2012 (RT 2012), produit du Grenelle 2011, qui pénalise l’électricité d’un coefficient majorateur, représentatif des pertes de rendement dans les chaudières génératrices de vapeur pour faire tourner les turbines et lors du transport d’énergie.

Sachant que 75% de l’électricité produite est d’origine nucléaire et une bonne part du reste de l’hydroélectricité et des EnR intermittentes, l’objectif poursuivi par les inspirateurs de la RT 2012, serait-il de ralentir le rythme de consommation de l’uranium et de détendre son marché ?

Ou d’économiser l’eau, le soleil ou le vent ? On peut en douter. Le prix de l’uranium est actuellement déprimé et ses réserves valent celles des autres matières premières énergétiques.

Il est plus probable que l’imposition d’un coefficient majorateur au chauffage électrique, accompagné de la fixation d’un seuil de consommation par m², le même pour toutes les énergies et donc prohibitif pour lui seul, mais assez haut pour s’accommoder des chaudières à gaz à condensation, ouvrait un boulevard aux constructeurs de ces équipements.[3] Ils l’ont emprunté, comme nous l’avions prédit dès 2013[4] .  

Au dessus de ces intérêts catégoriels, les états parmi les plus addictés au carbone sous toutes ses formes protestent de leur conscience écologique au sein de l’UE.

Nous avons eu la pénible révélation de la présence du plus grand partenaire de la France dans cette catégorie.

Ceci est d’autant plus navrant que l’Allemagne était entrée dans le sujet de la transformation énergétique par l’éthique, dont se réclamait la commission qui avait rassemblé les forces politiques et sociales autour du projet[5] .

Or l’examen des profils de charge des électriciens allemands montre qu’ils continuent de saturer leurs capacités de production d’énergie d’origine fossile, hors de tout besoin d’équilibre de leur système, et au risque de créer le déséquilibre de marché chez leurs voisins.

Dernier acte de cet auto-reniement, la plateforme de la nouvelle grande coalition dite « GroKo » dilue l’objectif de sortie du charbon pour la production d’électricité, dont on attendait qu’il soit fixé à 2030, au lieu de quoi des considérants laissent augurer une échéance lointaine et aussi bien non fixée.

Enfin, stade ultime de la « climato-Tartufferie » : la fraude à grande échelle, qui ne peut prospérer que par l’entente au sein d’un secteur, la complaisance des organes de régulation et le laisser-faire des états.

Mais à ce jeu du puritanisme affecté, les Européens trouveront toujours plus fort qu’eux outre-Atlantique, comme le montre l’affaire dite du « dieselgate ».

D’aucuns, qui se gaussent des tendances « complotistes » de pans croissants d’une opinion désemparée, feraient bien de s’interroger sur l’influence de ces complots bien réels et abondamment documentés sur l’abaissement du crédit public.

Que faire alors ? Seule paraît praticable la voie d’une adaptation sans renoncement au progrès que l’on n’entend guère faute de l’écouter.

  • Il n’est que temps de sortir de l’ombre les « climato-progressistes », car ils existent.

A la question « à quoi servent les trois catégories précédentes, », nous répondons sans hésiter « au mieux à rien ».

Il n’est que de voir les émissions de GES en 2016 des deux plus grands pays de l’UE, la France et l’Allemagne pour constater qu’ils stagnent pour des raisons différentes mais qui trouvent leur origine dans le jeu à somme nulle des trois forces : sceptiques, dévots et Tartuffes.

Prenons un exemple : l’écotaxe frappant la circulation des poids-lourds de plus de 3,5 tonnes, hors route à péages votée en 2011, autre produit du Grenelle. Le début de la pièce voit Orgon le dévot et Tartuffe en pleine idylle.

La haine du routier de l’un, exprimée au cours du Grenelle, a inspiré à l’autre un tour à sa façon. Le principe de l’écotaxe, en premier lieu, dont Tartuffe assurait en cercles restreints qu’elle frapperait « à 99% » les camions des Etats membres, auxquels il faisait par ailleurs bonne figure.

Pour faire bonne mesure le contrat de partenariat-public privé qui permit d’équiper les routes en portiques collecteurs d’impôts, devait pallier, dit Tartuffe à Orgon, l’incapacité supposée des services de l’Etat à le faire.

Hélas, il se trouva un « climato-sceptique » que l’on eût dit venu tout droit des temps anciens.

Le « bonnet rouge », enfilé à la hâte sur des têtes bretonnes, leur fit croire que de vieux traités les exonéraient des péages votés par la République, oubliant au passage une certaine nuit du 4 août.

Tartuffe, comme dans la pièce éponyme, percé à jour pour la vacuité de ses solutions, s’empressa d’envoyer à Orgon ses hommes de loi, non sans avoir signé entre les deux tours de la présidentielle les contrats pour l’installation des portiques. On s’excusera de ne pas livrer plus de détails sur l’affaire, dont l’instruction pénale n’est pas close.

Faut-il se résoudre à laisser le destin du pays à ces trois-là ?

Ce serait oublier ces industriels, ces territoires et tant de particuliers qui agissent de façon pragmatique sans s’appliquer à eux-mêmes à chaque instant, le mot de « citoyen » galvaudé comme jadis celui de dévot.

C’est parmi eux que les arguments scientifiques ont le plus de chances d’être entendus et les débats professionnels d’être dépassionnés. Pour eux, comme il est naturel, la montée des températures appelle des gestes préventifs mais aussi palliatifs.

Ainsi pour revenir à la climatisation, elle est plébiscitée par les ménages malgré les freins réglementaires et fiscaux, dans l’existant ou même le neuf, où en principe le jeu de la RT 2012 devrait l’exclure.

Mieux il se trouve à l’ADEME, peu suspecte d’adhérer au style de vie à l’américaine, des experts qui prévoient qu’en 2050 la moitié du « parc de logement neuf ou ancien » sera équipé de climatisation[6] « malgré l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments et des équipements »[7] .

La progression des ventes de pompes à chaleur comportant une réversibilité chaud/froid offre un bon exemple de ce climato-progressisme de bon sens.

Mais c’est des pays dits émergents que se lève le vent du réalisme.

Tandis que nous débattons de la sortie du nucléaire, les projets de ce type sont fréquents au sud.

Alors que l’autoconsommation collective peine à trouver son modèle d’affaires au nord, que les systèmes énergétiques locaux se heurtent eu cloisonnement des concessions, que l’exploitation des données de consommation dont la croissance est permise par la technologie, rencontrent des obstacles de toute nature, l’Asie accélère ces évolutions et l’Afrique fera probablement l’économie des étapes intermédiaires.

Ces évolutions divergentes ont déjà causé une perte de leadership technologique de l’Europe sans précédent et dont on ne parle pas suffisamment[8] .

N’est-il pas temps de mettre à plat au plan européen les leviers de l’efficacité carbone à même de combiner les savoir-faire tout en répondant au défi que représente la part inéluctable du réchauffement de nos zones tempérées ?

La question est d’abord éthique en ce qu’elle conditionne l’avenir des générations futures.

Le mouvement progressiste, en Europe, a payé un lourd tribut, sur le plan politique et notamment électoral, pour sa naïveté à l’égard des « Climato-Tartuffes » et sa frousse devant le terrorisme intellectuel ou physique des « climato-sceptiques » ou des « climato-repentants ».

Le gouvernement actuel dispose de l’avantage rare de ne porter, ni collectivement ni même individuellement, de responsabilités dans les errements passés relevés dans ce texte. Il revient à ceux qui se reconnaissent dans un « climato-progressisme » fondé sur des réalités de le préserver des erreurs passées par une vision de long terme.

La France et l’Europe n’ont pas montré l’exemple dans les vingt dernières années.

Il suffit pour s’en convaincre de relire le premier rapport de l’Assemblée Nationale sur le réchauffement climatique de la commission présidée par Jean-Yves Le Déaut, et dont la rapporteure était Nathalie Kosciusko-Morizet[9] pour constater que les paroles se sont envolées, que leur cri d’alarme n’a pas été entendu et que les actes n’ont pas suivi.

Des propositions ambitieuses sont nécessaires pour traiter des sujets tels que la précarité énergétique, les freins à la rénovation thermique des bâtiments, les alternatives à la décroissance du charbon et l’Europe de l’énergie et enfin sur la souveraineté européenne en matière d’énergie menacée par de nouvelles dépendances car sans être dévots, sceptiques, repentants, ni même alarmistes, c’est l’avenir de l’humanité qui est engagé et notre responsabilité reste entière vis à vis des générations futures.

La partie 1 de la Tribune à lire ICI

———-

[1] Les signataires, qui se définissent comme « climato-progressistes, exercent ou ont exercé des fonctions parlementaires, industrielles ou régulatrices. Ils s’expriment ici à leur initiative personnelle.

[2] Baromètre « les Français et l’effet de serre », 2015

[4] Voir Note Fondation Jean Jaurès n° 198 du 19 novembre 2013 « La Réglementation Thermique 2012 serait-elle un handicap pour la transition énergétique ? »

[5] « Energiewende, eine Gemeinschaftswerk für die Zukunft », Ethik-kommission « Sichere Energieversorgung », Abschlussbericht 30.05.2011

[6] Visions ADEME 2035-2050, p.7

[7] En 2010 les logements disposant d’une climatisation représentaient selon une enquête ministérielle 4,5% du parc de logements en métropole.

[8] Vente de l’activité énergie d’Alstom, des renouvelables d’Areva, disparition du nucléaire de Siemens, fusion franco-américaine avec transfert de siège à Londres de Technip, etc..

[9] « Changement climatique, le défi majeur », Assemblée Nationale, rapport n°3021 remis le 12 avril 2006, publié dans la collection « Les documents d’information », 2 tomes, Paris.

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