Le cauchemar nucléaire français (3/3)

Le cauchemar nucléaire français (3/3)

Une tribune sur les obstacles qui se dressent sur la relance du nucléaire en France, en trois parties, signée Jean-Jacques Nieuviaert, président de la Société d’Études et de Prospective Énergétique (SEPE). Retrouvez ici la première partie, et ici la deuxième partie.

 

III. Comment sortir de cette impasse ?

En fait la voie de sortie possible repose sur deux axes :

  • Le premier consiste à obtenir d’EDF que le parc nucléaire historique, d’ici l’échéance 2030 (et jusqu’à 2040), atteigne vraiment un niveau de production normal correspondant à sa capacité, à savoir pour 63 GW environ 500 TWh (Ku de 90 %), en l’affranchissant en particulier de l’obligation de moduler face aux renouvelables (priorité d’injection au nucléaire). Ce niveau de production est la norme pour tous les parcs nucléaires significatifs au niveau mondial. Et, d’ailleurs, il ne sert à rien d’augmenter la capacité des réacteurs actuels si déjà à la base leur Ku n’atteint pas 90 % !
  • Le deuxième consiste à ne pas commettre l’énorme erreur stratégique de refuser de s’appuyer sur des SMRs qui pourraient être disponible beaucoup plus rapidement que les EPR2 ! Compte tenu de l’évolution de cette technologie au niveau mondial, il devrait être envisageable d’installer entre 2030 et 2035, non pas 4, mais entre 30 et 40 GW de SMRs. Et si EDF n’était pas capable de faire avancer Nuward assez vite, il serait toujours possible de faire appel à NuScale, GE Hitachi ou Rolls Royce pour fournir ces équipements. Quant au problème de sécurité des installations, qui concernerait en l’occurrence une centaine de SMRs, ceux-ci trouveront facilement leur place dans les enceintes des centrales actuelles ou dans celles des établissements militaires.

Dans cette hypothèse, toujours face à une consommation estimée par RTE à 640 TWh en 2035, les différentes productions pourraient atteindre :

  • Nucléaire classique 500 TWh
  • SMRs (20 GW) 140 TWh
  • Hydraulique 60 TWh

Dans ce cadre, la production programmable deviendrait largement excédentaire et les apports des EnR non programmables deviendraient non essentiels. Il serait possible de les développer avec discernement et sans précipitation, leur production pouvant être utilisée pour la production d’hydrogène vert, respectant ainsi les exigences de la Commission Européenne sur ce sujet. Ensuite, l’arrivée sur le réseau des EPR2, à partir de 2040, pourrait permettre de retirer progressivement les unités les plus fragiles du parc 900 MW. A l’horizon 2050 le parc pourrait ainsi être constitué de 15 GW d’EPR 2, 6 GW de N4, 26 GW de 1 300 MW et 33 GW de SMRs, soit les 80 GW de puissance nécessaire pour assurer 640 TWh de production.

Conclusion

En réaction à la présentation de la SFEC par la première ministre le 25 mai, l’Académie des Technologies, soulignait en particulier l’incompréhension par le gouvernement de l’inertie des réalités énergétiques et de l’échelle des transformations à mener. Ceci résume parfaitement ce que nous venons d’exposer.

Confronté à l’angoisse de la pénurie électrique qui se profile, la tentation pour des décideurs, qui maitrisent très mal le fonctionnement d’un système électrique et ont également beaucoup de mal à appréhender la réalité du calendrier de déploiement des investissements nécessaires, est de céder aux sirènes d’affairistes de tout poil, qui sont simplement désireux de placer leurs équipements sans tenir compte des intérêts réels de la nation.

Or il faut absolument arrêter de continuer à déclarer que les renouvelables intermittentes et le nucléaire sont complémentaires. Si c’est vrai quand il n’y a pas de vent ni de soleil, car le nucléaire peut les suppléer, à l’inverse quand les intermittentes produiront en grande quantité mais sans lien avec la demande, cela obligera le nucléaire à réduire sa production voire à l’arrêter, et il est donc insensé de vouloir agréger les deux productions sans tenir compte de cette réalité.

Et si on écarte les seules solutions qui pourraient faire sortir la France rapidement de sa situation de crise dans le domaine de l’électricité, alors, au-delà de la gesticulation récente sur le nucléaire, ce qui attend la France et donc ses consommateurs, c’est :

  • Au minimum la « sobriété », qui en est déjà à l’acte 2 avec l’été, mais, en fait, plus probablement, c’est la pénurie qui menacera l’économie française ;
  • Un développement insensé des renouvelables qui, en imitant l’Allemagne, vont détruire les paysages de France sans aucun résultat concret, et qui vont de surcroit risquer de nous obliger à passer par une nouvelle dépendance, cette fois-ci technologique, vis-à-vis de la Chine.

Et pour revenir sur l’Allemagne, si l’Express titrait le 26 juin, à juste titre , « Nucléaire : le travail de sape de l’Allemagne contre la France », il faut quand même reconnaitre que les responsables français lui ont sacrément facilité la tâche. Il faut cesser d’accepter cette discussion stérile qui sévit au niveau des instances communautaires et qui montre clairement une Allemagne acharnée à détruire le nucléaire français, et ceci contre toute logique stratégique. Il suffit de voir le reste du monde se tourner maintenant vers cette énergie , que ce soit la Chine, l’Inde, l’Asie, les Amériques, la Turquie et même l’Europe de l’est qui se nucléarise avec l’aide des USA, supplantant ainsi la Russie sur sa chasse gardée historique.

La France se doit donc, au-delà d’adopter une stratégie nucléaire cohérente, de marquer fermement son territoire et de refuser de continuer à discuter d’un sujet qui constitue, comme les traités lui en donnent le droit, une décision souveraine.

Jean-Jacques Nieuviaert

Titulaire d’un doctorat d’Etat d’économie politique, il a travaillé pour l’Université de Lille, pour l’école de commerce de l’EDHEC, puis pour EDF, à divers postes. De 2011 à 2017, il a été Chief Economist de l’Union Française de l’Electricité. Il a enfin fondé la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE), qui conseille notamment les électriciens japonais du JEPIC, EDF (Stratégie, Grands comptes, Université Groupe…), Eurogroup Consulting, l’Iris, la Défense Nationale et La Mondiale.