Le cauchemar nucléaire français (2/3)

Le cauchemar nucléaire français (2/3)

Une tribune sur les obstacles qui se dressent sur la relance du nucléaire en France, en trois parties, signée Jean-Jacques Nieuviaert, président de la Société d’Études et de Prospective Énergétique (SEPE). Retrouvez la première partie ici.

 

II. : le rôle de l’État

Inutile de revenir sur l’important travail réalisé par la « Commission d’enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France ». Il suffit de rappeler l’une de ses conclusions majeures : la nécessité de se doter d’une ambition énergétique sur trente ans, avec une loi de programmation étayée scientifiquement et industriellement, et qui intègre la hausse de consommation d’électricité.

Or, dans cette optique, que nous propose l’Etat français, en particulier par la voix de son nouveau think-tank « stratégique » le SGPE ? En fait beaucoup de choses, mais, en particulier, accompagnant ce qui ressemble en apparence à un revirement spectaculaire sur le nucléaire, une très large ouverture aux EnR intermittentes.

Ainsi, dans un document du 14 juin1, intitulé « Mieux produire, la planification écologique dans l’énergie », le SGPE préconise de pousser tous les leviers au maximum sur le nucléaire et sur l’ensemble des énergies renouvelables, ces dernières devant passer de 26 % à 34 % dans le mix électrique en 2030.

1. Nucléaire

Concernant le nucléaire, le document du SGPE prévoit la prolongation à 60 ans de l’ensemble du parc existant, tout en prenant en compte le fait que neuf unités pourraient avoir à fermer plus tôt.

Deux mois plus tôt, le 11 avril, la MTE avait demandé à EDF de mettre à l’étude, en lien avec l’ASN, une augmentation de puissance du parc nucléaire français. Elle avait également demandé à EDF de parvenir à produire 380 TWh à partir de son parc nucléaire à un horizon 2030, pour retrouver « le niveau d’avant crise »2. Il s’agissait de viser une amélioration de la maintenance et des gains significatifs de temps sur les arrêts de tranche. Mais le 24 juillet, la MTE a rehaussé la barre en précisant à EDF que « 400 TWh est l’objectif que vous vous fixez maintenant et que nous allons retenir pour 2030, notamment pour juger la performance opérationnelle des dirigeants de la maison EDF ». En retour, le 27 juillet, le PDG d’EDF a confirmé que le groupe était en train de mettre en œuvre un projet d’augmentation de puissance du parc. Pour lui, « il serait possible d’en ressortir un potentiel de 20 TWh, ce qui serait nécessaire pour atteindre l’objectif de 400 TWh demandé par le MTE » !

Concernant les nouveaux EPR, Le gouvernement cible maintenant de 8 à 14 EPR2 à l’horizon 2050, et non plus de 6 à 14. Mais rien de significatif ne se produira avant au minimum 2037, l’essentiel des mises en service se produisant surtout vers 2045, soit trop tard pour répondre aux 640 TWh de RTE.

Du coté des petits réacteurs modulaires (SMR), la stratégie gouvernementale prévoit maintenant pour la première fois des SMR, alors que jusqu’à présent ils semblaient destinés à l’export, mais en capacité il ne s’agit que de 4 GW.

Si une tribune de « scientifiques » viscéralement anti-nucléaires a été lancée le 20 juin pour marquer leur opposition à la poursuite du nouveau programme nucléaire français, il faut reconnaitre qu’au moins un de leurs arguments est assez pertinent : « miser sur de nouveaux réacteurs dont le premier serait au mieux mis en service en 2037 ne permettra en rien de réduire dès aujourd’hui et drastiquement nos émission de GES » !

2. Eolien terrestre

En février 2022, le Président de la République avait plaidé pour un ralentissement du programme des éoliennes onshore : « personne souhaite voir nos paysages remarquables, nos sites classés, abimés par des grandes toiles blanches », reportant ainsi l’objectif de 37 GW de 2030 à 2050. Le problème c’est qu’à partir des prévisions de RTE il faut réaliser une décarbonation super accélérée, ce qui conduit le SGPE à envisager un déploiement de 1,2 à 1,9 GW par an jusqu’en 2035 puis jusqu’à 2,5 GW par an au-delà. Cela conduirait à doubler le parc français en dix ans. En fait la voie de la renonciation et la volte-face politique est justifiée par RTE qui précise : « pour accélérer la décarbonation et réindustrialiser rapidement, il faut aller vite sur les renouvelables terrestres d’ici à 2030 et tout le monde l’a compris (sic !) ». RTE précise même : « Pour atteindre la neutralité carbone et même avec de nouveaux réacteurs , il faudra dans tous les cas beaucoup plus de solaire, d’éolien offshore et d’éolien terrestre. La pondération fine entre ces catégories est un choix politique ».

Concrètement sachant qu’en 2022, 21 GW d’éolien onshore ont produit 38 TWh, atteindre 37 GW pourrait fournir 67 TWh, mais une production sans lien direct avec la demande (qui risque d’obliger le parc nucléaire à moduler de plus en plus).

3. Eolien offshore

D’après le SGPE il s’agit maintenant d’atteindre 45 GW d’éolien offshore en 2050, et non plus 40 GW. Mais l’objectif 2035 de 18 GW semble déjà très aléatoire, alors que la cible 2030 n’est que de 4 GW. De plus, tous les spécialistes du secteur commencent à s’inquiéter d’une incapacité de l’industrie européenne à réussir à fournir toute le demande européenne d’offshore à partir de 2028, ce qui risque de ne pas arranger les affaires de la France.

En tout état de cause si 18 GW pouvaient quand même être installés, leur production pourrait être évaluée à 63 TWh, avec une plus grande prévisibilité que celle de l’onshore.

4. Solaire

D’après le SGPE, il s’agirait d’atteindre, en 2050, entre 128 et 160 GW de PV.

Si on estime un point de passage 2035 à 80 GW3 (effort considérable en partant de 16 GW), la production estimé pourrait être de 95 TWh (Sur la base de 19 TWh réalisés en 2022 avec 16 GW)

5. Bioénergies

Le 12 juin, le SGPE a réagi aux perspectives tendues dès 2030 sur les bioénergies et suggère d’en clarifier les usages prioritaires. Il a conclut que les usages pour le transport sont à interroger, tandis que ceux pour produire de l’électricité ou pour le chauffage et la cuisson sont à réduire. Donc il n’y a rien à espérer de ce côté pour le mix électrique.

Synthèse

En résumé face à une consommation estimée par RTE à 640 TWh en 2035, les différentes technologies envisagées par le SGPE pourraient fournir :

  • Nucléaire 380 TWh
  • Hydraulique 60 TWh
  • Eolien onshore 67 TWh
  • Eolien offshore 63 TWh
  • PV 95 TWh
  • Autre EnR 12 TWh

Soit un total de 677 TWh, mais avec seulement 440 TWh de pilotable, les 237 TWh restant risquant fort de conduire les pilotables à devoir moduler massivement lors des périodes de forte production EnR (il s’agit d’une capacité intermittente de 135 GW qui dépasse largement le besoin de pointe en France). Ceci fait qu’en pratique la valeur en énergie de 677 TWh sera impossible à atteindre, ou alors qu’elle devra être en partie exportée. La France devrait ainsi disposer au mieux de 550 à 600 TWh pour satisfaire sa demande, un déficit de 40 à 90 TWh…

Donc, ce qui apparait clairement dans les plans du gouvernement, synthétisés par le SGPE, c’est que le mix des solutions retenues sera incapable de satisfaire les besoins réactualisés laborieusement par RTE.

En synthèse :

Côté nucléaire : attente du parc nucléaire actuel trop faible, livraison des EPR2 trop tardive et appel aux SMRs trop limité.

Côté renouvelables : développement de l’éolien offshore à cause d’EPR trop tardifs, éolien onshore inefficace et solaire inexistant l’hiver, tandis que la biomasse doit être réservée à des usages « non électrifiables »

Nous aboutissons ainsi à une vision complétement incohérente, qui caractérise bien l’incompétence des décideurs politiques actuels en matière de politique énergétique.

 

Rendez-vous le 13 septembre 2023 pour découvrir la troisième et dernière partie !

 

1 Complété par un tableau de bord publié le 24 juillet ciblant la réduction des émissions de GES de 404 Mt en 2022 à 270 Mt en 2030.

2 Soit de 350 à 380 TWh, ce qui ne correspond en rien aux niveaux de production les plus élevés obtenus auparavant par le parc ( jusqu’à 465 TWh en 2005)

3 En passant par 48 GW en 2030.

Jean-Jacques Nieuviaert

Titulaire d’un doctorat d’Etat d’économie politique, il a travaillé pour l’Université de Lille, pour l’école de commerce de l’EDHEC, puis pour EDF, à divers postes. De 2011 à 2017, il a été Chief Economist de l’Union Française de l’Electricité. Il a enfin fondé la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE), qui conseille notamment les électriciens japonais du JEPIC, EDF (Stratégie, Grands comptes, Université Groupe…), Eurogroup Consulting, l’Iris, la Défense Nationale et La Mondiale.