Véhicule électrique : « il faut se projeter vers une voiture mass-market qui peut voyager l’esprit tranquille »

Véhicule électrique : « il faut se projeter vers une voiture mass-market qui peut voyager l’esprit tranquille »

Le plan de relance automobile prévoit l’accélération du déploiement des bornes de recharges, avec un objectif de 100 000 points de recharge publics en France d’ici 2021, contre 2022 initialement. Ce nombre de bornes déployées symbolise l’accélération du virage électrique pris par le gouvernement.

Pour autant ce n’est pas l’alpha et l’oméga pour répondre au besoin des e-automobilistes, estime Stéphane Amant, Senior Manager chez Carbone 4. Interview.

Le gouvernement accélère en matière de mobilité électrique, comment accueillez-vous les dernières annonces ?

J’accueille ces mesures favorablement, mais il y a des garde-fous à prévoir pour éviter les dérives. Il me semble essentiel de préparer la filière de recyclage avec par exemple le réemploi des batteries, et de décourager le développement des gros véhicules électriques pour favoriser la voiture électrique mass-market grand public.

Il faut également mettre un terme ou ajuster certains avantages fiscaux des véhicules d’entreprise (y compris pour les Véhicules hybrides rechargeables) ou lever certains obstacles. Il faut par exemple tendre vers une interopérabilité « totale » entre opérateurs d’Infrastructure de recharge de véhicules électriques (IRVE) et demander aux concessionnaires d’autoroutes de prévoir une tarification spéciale avantageuse pour les Véhicules électriques à batteries.

Je pense aussi qu’il faut creuser l’idée d’un encouragement, via pourquoi pas la BPI, – des start-ups proposant des services favorisant l’adoption de l’électro-mobilité.

100 000 bornes publiques devront être en service fin 2021. Comment faire en sorte que ces nouvelles installations répondent aux besoins des automobilistes en créant un maillage optimal ?

C’est une question difficile qui nécessite une étude approfondie. Ce qui est sûr, c’est que la quantité n’est pas tout, et surtout les super-chargeurs ne sont pas la panacée. Parmi les pistes de réflexion, on peut citer le foisonnement qui est certainement un atout pour aller contre la crainte de l’automobiliste de ne pas trouver de bornes disponibles sur ses trajets.

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La focalisation du débat sur les autoroutes occulte l’intérêt d’avoir des bornes dans les petites villes/villages à proximité des échangeurs, avec des bénéfices directs pour les commerces (citons l’exemple de la restauration pendant la recharge) et le tourisme local. Je pense enfin qu’il faut beaucoup plus de prises de recharge lente sur voirie, peu coûteuses, dans les villes petites et moyennes, car les usagers n’ont pas toujours la possibilité de se brancher à leur domicile.

La recharge rapide est souvent invoquée. A quels besoins les bornes de recharge électrique rapides répondent-elles vraiment ? Quelle place doivent-elles avoir dans le futur réseau par rapport aux bornes classiques ?

Premier constat : c’est un problème de modèle économique. Les bornes ultra-rapides sont très peu utilisées avec un gros investissement au départ. Le business model reste compliqué le long des autoroutes, avec un taux d’utilisation inférieur à 20% de leur capacité de crête.

Or, il faut se projeter vers un Véhicule électrique mass-market (pas juste premium) qui puisse voyager l’esprit tranquille sur autoroute, sans saturer inévitablement les bornes ultra rapides destinées aux véhicules premium ! Il est nécessaire de changer le modèle économique avec par exemple du stockage tampon sur batteries connectées aux bornes de recharges rapides.

La place de la recharge rapide sera probablement limitée car l’enjeu de long-terme est de faire accepter l’idée que nos habitudes de mobilité doivent évoluer, et notamment de prendre parfois plus de temps, d’accepter la multi-modalité, de tendre vers la fonctionnalité plutôt que rester sur le modèle de la propriété pure.

Pour des raisons climatiques d’une part et de préservation des ressources et écosystèmes d’autre part, on ne peut avoir 30 millions de véhicules électriques remplaçant 30 millions de véhicules thermiques, avec des usages inchangés.

Quelles solutions pour les trajets de longue distance ?

C’est certes un enjeu technologique (autour des batteries), mais surtout un enjeu organisationnel. On pourrait imaginer des offres combinées entre les constructeurs et les loueurs ou des offres combinées constructeurs / opérateurs de train / loueurs pour les vacances. Il serait également opportun de relancer les offres ferroviaires de transport de véhicules lors des vacances scolaires.

Le Gouvernement mise largement sur l’électrique pour favoriser la transition énergétique des transports. A quelles conditions le véhicule électrique peut-il servir la décarbonation du secteur ?

Il est primordial que le véhicule électrique devienne abordable pour les clients. Pour avoir une empreinte carbone minimale, il faut donc des véhicules moins gros, moins lourds, avec des batteries de taille raisonnable, et du smart-charging. Le constructeur doit bien sûr s’y retrouver.

Il convient de renforcer les malus et pénalités pour le CO2 émis. Pour l’utilisateur, il faut qu’il ait l’esprit tranquille avec la mise en place de systèmes complémentaires pour les trajets exceptionnels. Je préconise aussi de développer toute une gamme possible entre le vélo électrique et la voiture électrique actuelle.

Il faut prévoir un système d’aides et de soutien ! Je note par ailleurs que si l’hybridation rechargeable connaît un certain succès en ce moment, ce n’est pas suffisant pour décarboner au bon niveau. Cependant, il faut inventer un levier de transition pour certains usages et ainsi favoriser la recharge de ces véhicules (notamment dans les entreprises), avec une fiscalité favorable à revoir.

Sur quels leviers la mobilité durable de demain devra reposer ? Comment chaque citoyen peut-il “faire sa part” pour contribuer à la transition des transports ?

La mobilité durable doit reposer sur les leviers habituels, dans lesquels l’implication des citoyens est nécessaire, mais pas suffisante.

Il faut pour cela réduire les flux à la source (nombre et portée des déplacements), aussi bien pour les personnes que les marchandises, mieux partager les véhicules particuliers (lutte contre l’auto-soliste), quels qu’ils soient, favoriser le report modal autant que possible, vers les modes actifs et les transports collectifs plus sobres en carbone, en fonction des situations.

A chaque fois, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer pour accompagner les comportements vertueux et décourager les non-vertueux.

Ils doivent envisager un cadre légal favorisant le télétravail ou le travail en tiers-lieux, des mécanismes fiscaux avantageant le covoiturage, développer des infrastructures pour les autres modes, notamment le vélo dont le potentiel est considérable, y compris dans les zones rurales.

Stéphane Amant

Avant de rejoindre Carbone 4, Stéphane a passé 9 ans chez Airbus où il a exercé des fonctions d’ingénieur en méthodes de calculs et de manager en R&D avant-projets. Enfin, Stéphane est également membre d’ASPO France, association qui s’intéresse aux pics de production des énergies fossiles.