Les transitions énergétiques sectorielles sont quasi-systématiquement dépassées par la croissance de la demande

Les transitions énergétiques sectorielles sont quasi-systématiquement dépassées par la croissance de la demande

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Antoine Gillod, directeur de l’Observatoire mondial de l’action climat au sein de l’association Climate Chance, pour évoquer avec lui les conclusions du rapport Bilan mondial de l’action climat par secteur, publiée récemment par Climate Chance.

 

Le Monde de l’Énergie —Climate Chance a récemment publié son rapport 2023 sur l’action climat mondiale. Quels sont ses principaux enseignements, notamment en lien avec le secteur de l’énergie ?

Antoine Gillod —Ce rapport propose un état des lieux de l’évolution des émissions mondiales de CO2 depuis la signature de l’Accord de Paris en 2015 jusqu’à aujourd’hui. Nos analyses s’appuient sur les données fournies par Enerdata, partenaire de cette publication. Au niveau mondial, les émissions de CO2 ont augmenté de 7,2 % entre l’Accord de Paris et 2022 ; cela signifie que les flux de CO2 envoyés dans l’atmosphère augmentent, accroissant ainsi la concentration (le stock) de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, et générant ainsi une augmentation de la température planétaire. C’est la seule réalité biophysique qui compte.

Mais nous ne pouvons pas nous contenter de dresser ce constat lugubre. Le rôle de l’Observatoire mondial de l’action climat, c’est d’entrer dans la complexité des territoires et d’identifier , à l’échelle de pays, de villes, d’entreprises, les signaux et tendances de transition qui permettent d’entrevoir une baisse localisée des émissions.

Sur ce plan, il se dessine tout d’abord une transition en « oui, mais » : des transitions sectorielles et industrielles ont bel et bien été engagées, voire accélèrent de façon encourageante, mais sont quasi-systématiquement dépassées par la croissance de la demande. En cela, nous continuons d’assister à ce que l’historien Jean Baptiste Fressoz identifie comme une accumulation énergétique, plutôt qu’une réelle transition. Ensuite, nous avons assisté à une forte mobilisation des acteurs non-étatiques autour des objectifs de neutralité carbone, mais ceux-ci manquent encore de crédibilité dans la formulation de leurs objectifs, de leurs plans de transition et surtout dans le suivi des résultats.

Le Monde de l’Énergie —Comment évolue l’impact carbone de la production électrique dans le monde ? Quels sont les « bons élèves », et les « mauvais élèves » ? Quelles sont les perspectives d’avenir ?

Antoine Gillod —L’intensité carbone de la production électrique mondiale a diminué de 8% entre 2015 et 2022, pour s’établir à environ 440 gCO2/KWh. À titre de comparaison, le seuil d’émission compatible avec la Taxonomie verte européenne pour la production durable d’électricité est fixé à 100 gCO2/KWh. La principale raison derrière cette baisse d’intensité carbone est la croissance de la part des renouvelables dans le mix électrique mondial, de 23 % en 2015 à près de 28 % en 2022. La part du solaire a quadruplé, tandis que l’éolien a doublé sur la période.

L’installation de nouvelles capacités de production électrique à partir d’énergies renouvelables dépasse désormais largement l’installation de capacités fossiles. Mais, dans l’absolu, la production de renouvelables et de fossiles continuent d’augmenter pour répondre à la croissance générale de la demande, poussé par l’électrification des usages. Cette électrification répond à des besoins de transition, comme les voitures électriques ou l’électrification du chauffage des bâtiments dans les pays industrialisés, mais aussi aux trajectoires de croissance économique et d’accès à l’électricité de nombreux pays en développement.

Parmi les exemples remarquables de ces dernières années, on peut citer le Royaume-Uni, l’Espagne et le Portugal qui ont précipité la sortie du charbon. C’est d’autant plus remarquable qu’au Royaume-Uni, le charbon était encore la première source de production d’électricité en 2014. Même aux États-Unis, en dépit d’un mandat Trump très favorable aux énergies fossiles, la production électrique au charbon a baissé de 48% depuis 2015. Mais dans chacun de ces pays, la sortie du charbon profite autant au gaz qu’aux énergies renouvelables (ici entendu comme éolien & solaire). Au Royaume Uni, la production des centrales à gaz a progressé de 24% entre 2015-2022, tandis que la production renouvelable, qui partait de plus loin, augmentait de 97%. Idem en Espagne, où la production électrique au gaz a crû de 67%, et les renouvelables de 53 %. Certes, les centrales à gaz ont une intensité carbone deux fois inférieure à celle des centrales à charbon ; mais elles demeurent dépendantes d’une énergie fossile très fortement émettrice, qui verrouille le système énergétique dans un modèle carboné.

Difficile néanmoins de parler de « bons et mauvais élèves » dans une économie mondialisée où les émissions des uns servent la décarbonation des autres. L’Indonésie, 6e émetteur mondial,  a par exemple augmenté ses émissions de 25% en seulement 3 ans (2019-22) en raison de l’ouverture de nouvelles centrales à charbon. Cette électricité carbonée nourrit la croissance économique du pays, mais aussi l’ouverture de fonderies de nickel pour répondre à la demande de batteries électriques qui servent entre autres à décarboner… la mobilité motorisée européenne, qui ne dispose pas des ressources naturelles et des industries nécessaires. Cette observation confirme le besoin de coopération entre nations ; le Just Energy Transition Partnership (JETP) signé lors de la COP27 entre l’Indonésie et plusieurs pays financeurs prend d’autant plus d’importance dans ce contexte.

À l’avenir, les renouvelables semblent remporter les faveurs du marché  et gagner toujours plus de rentabilité et de compétitivité vis-à-vis du charbon notamment. Mais le gaz demeure central dans les stratégies de décarbonation et d’indépendance énergétique des États. L’AIE anticipe un pic de la demande d’énergies fossiles dans la décennie à venir. Mais cela risque d’être insuffisant pour tenir nos objectifs climatiques, puisque l’UNEP estime que la production d’énergie fossile prévue pour 2030 serait deux fois plus élevée que ce qu’elle doit être pour rester sous le seuil d’1,5 °C.

Le Monde de l’Énergie —Où en est la décarbonation du secteur des transports ? Que promettent les tendances actuelles ?

Antoine Gillod —Nous avons observé une électrification croissante des ventes de véhicules neufs dans plusieurs grandes économies. Alors que les ventes mondiales de véhicules neufs diminuent depuis 2017 (hors rebond post-pandémie observé en 2021), les véhicules électriques occupent désormais 14 % des ventes mondiales, contre 4 % en 2020. La dynamique est particulièrement forte en Chine (29 %), premier marché mondial, et dans l’Union européenne (~21 %). La Norvège sort du lot, avec 88% de voitures neuves vendues en 2022 qui étaient électriques. On observe également une électrification des flottes de bus dans les villes chinoises, et des deux roues en Inde. Le succès du vélo électrique en Europe participe de cette dynamique, mais son impact réel sur le report modal reste à quantifier, et variable selon la densité urbaine. Les émissions du transport ont ainsi commencé à baisser de 1,5% en 2015-22 dans l’OCDE.

Là aussi, c’est une transition en « oui, mais ». D’abord parce que le système global des transports (tout confondu) reste dépendant à 95 % du pétrole ; l’électricité ne représente que 0,3 % de la consommation d’énergie du secteur en 2022. Seuls une poignée de pays qui ont développé leur production de biocarburants (bioethanol et biodiesel) – comme le Brésil, la Suède ou l’Indonésie – ont diminué leur dépendance au pétrole. Mais la production de biocarburants pose d’autres questions relatives à la disponibilité des sols et à l’usage des cultures. Ensuite, les gains permis par l’électrification sont compensés par une autre tendance lourde du marché : la « SUVisation » des ventes de véhicules. Plus lourds, plus énergivores, moins efficaces, les SUV occupent aujourd’hui la moitié des ventes mondiales de véhicules neufs ; à 84 % ce sont des moteurs thermiques, mais les véhicules électriques n’échappent pas à la tendance.

Les secteurs de l’aviation internationale et du transport maritime international misent aujourd’hui sur des carburants alternatifs (hydrogène, méthanol, ammoniac…) qui se développent à un rythme inégal, et surtout dont la mise à échelle industrielle est encore loin. La production à grande échelle de ces carburants est soumise à des interrogations sur la disponibilité de volumes suffisants, et surtout à une priorisation des usages (ex : utiliser l’hydrogène pour décarboner la sidérurgie plutôt que l’aviation). La compagnie aérienne allemande Lufthansa estimait récemment que l’électrification intégrale de sa flotte d’avions nécessiterait la moitié de la production allemande d’électricité.

Le Monde de l’Énergie —Le secteur du bâtiment est-il à la hauteur de l’enjeu climatique, tant dans l’efficacité énergétique (et son corollaire, la rénovation) que dans la décarbonation de la production de chaud et de froid ?

Antoine Gillod —Le secteur du bâtiment est certainement aujourd’hui l’un des plus inertes. Que ce soit dans la rénovation des bâtiments dans les pays où le parc immobilier est déjà construit (schématiquement, les pays du Nord déjà fortement urbanisés avec une démographie lente) ou dans les pays où les enjeux se concentrent sur la construction (schématiquement, les pays du Sud avec une démographie plus dynamique, une urbanisation galopante et des enjeux autour des logements informels), les progrès sont lents.

L’intensité énergétique globale des bâtiments a diminué de plus de 5% entre 2015 et 2022, mais la croissance du parc et les besoins en construction ont fait accroître les émissions de 8 %, et la consommation d’énergie de 9,7 %. En Europe, le taux de rénovation profonde- qui permet d’économiser 60 % d’émissions sur les bâtiments – reste en dessous des besoins fixés par la Commission européenne… De plus en plus de gouvernements nationaux et locaux édictent des normes et obligation d’électrification des bâtiments neufs, mais ces décisions se heurtent souvent à l’opposition des populations maintenues dans une situation de dépendance au chauffage au fioul ou au gaz ; c’est ce qu’on a pu observer ces dernières années dans les conflits qui opposent des municipalités américaines aux États fédérés pétroliers, ou encore en Allemagne dans sa tentative d’interdiction du chauffage au gaz et au fioul.

Le Monde de l’Énergie —Quels leviers et actions concrètes défendez-vous pour accélérer l’action climatique mondiale ?

Antoine Gillod —Climate Chance ne prend pas position pour l’une ou l’autre voie, et ne souhaite pas être prescriptrice dans la façon d’aborder l’action climatique. Ce que nous défendons, c’est d’abord de casser les silos entre entreprises, élus, chercheurs et militants afin de créer les conditions de coopération et de partage de bonnes pratiques : c’est le sens des Sommets Climate Chance, dont la dernière édition au Cameroun en octobre dernier nous a encore prouvé l’utilité de ces espaces de rencontres, d’échanges et de convivialité.

Ensuite, nous plaidons pour la solidarité internationale ; le changement climatique est un problème mondial qui nous concerne tous. Cela signifie qu’il faut être capable de se rendre dans un État pétrolier pour la COP28, mais aussi pour les pays du Nord de respecter et élever leurs engagements de financements de solidarité envers les pays du Sud, et pour les entreprises de rendre des comptes sur leurs engagements. Enfin, nous promouvons une action climatique locale, adaptée aux réalités du terrain, qui se fonde sur les forces vives des territoires. C’est pourquoi les États doivent se montrer inclusifs envers les acteurs non-étatiques et s’appuyer sur eux, faciliter l’accès aux financements, les soutenir dans le développement de projets et compter sur les complémentarités de chacun.

Antoine Gillod

Antoine Gillod est directeur de l'Observatoire mondial de l'action climat, au sein de l'association Climate Chance. Depuis 2018, il analyse les signaux et tendances de transition à travers le monde, anime des conférences et se rend auprès des décideurs afin d'identifier et diffuser les bonnes pratiques. Chaque année depuis 2018, l'Observatoire publie le Bilan mondial de l'action climat, un rapport qui dresse l'état des lieux des progrès accomplis par les entreprises, les gouvernements locaux et les acteurs de la société civile engagés pour le climat. En 2023, c'est l'heure des comptes : l'Observatoire analyse les tendances observées depuis la signature de l'Accord de Paris jusqu'à aujourd'hui.