Transition énergétique : la place grandissante des territoires ruraux

Transition énergétique : la place grandissante des territoires ruraux

Les porteurs de projets d’énergies renouvelables sont à l’évidence enclins à se tourner vers les sites les mieux dotés en ressources naturelles (soleil, vent, biomasse, etc.), ce qui va généralement de pair avec la recherche de grands espaces ou de territoires à faible densité d’habitations.

Ce sont donc très logiquement les territoires ruraux qui se retrouvent les plus convoités puis les plus équipés en sites producteurs d’énergie renouvelable et singulièrement d’électricité d’origine renouvelable.

Cette tendance très naturelle des promoteurs de la transition énergétique n’est pas sans poser comme chacun sait des questions nouvelles en matière d’acceptabilité paysagère ou d’utilisation des sols mais aussi de dimensionnement des réseaux d’énergie, en l’occurrence du réseau de distribution d’électricité auquel on s’intéresse ici.

L’essentiel de la capacité française de production d’électricité renouvelable réside dans de très nombreuses petites communes rurales

Ayant initié sa politique d’équipement en sites d’électricité renouvelable au tout début des années 2000 (hors sites hydrauliques bien sûr) la France a en 17 années porté la puissance installée sur son territoire :

  • De 0 à 13600 MW d’électricité éolienne
  • De 0 à 7600 MW d’électricité photovoltaïque
  • De 0 à 1950 MW d’électricité issue de la biomasse

Sources : panorama de l’électricité renouvelable 2017 – Syndicat des Energies Renouvelables

Cette capacité installée (qui équivaut globalement à près de 13 réacteurs nucléaires de dernière génération EPR) a couvert 8% des besoins en électricité français en 2017.

Plus impressionnante encore est la croissance annuelle de cette puissance installée : +11,7% en 2017 par exemple.

Dans cette phase de développement des sites d’électricité renouvelable, appelée à se poursuivre voire à s’amplifier sous l’effet combiné des politiques d’incitation et des progrès technologiques, il est intéressant de quantifier pour mieux l’anticiper la place des territoires ruraux ainsi privilégiés par les porteurs de projets pour les raisons bien connues rappelées ci-dessus.

Dans cette optique le «Registre national des installations de production et de stockages publiques d’électricité » élaboré, mis en ligne par RTE et Enedis et qui détaille les caractéristiques de plus de 33000 sites en France, permet de cerner le profil des territoires d’accueil de ces nouveaux sites. On mesure ainsi que :

  • 99% de la puissance éolienne est localisée dans des communes de moins de 10 000 habitants (85% dans des communes de moins de 2000 habitants).
  • 77 % de la puissance photovoltaïque est localisée dans des communes de moins de 10 000 habitants (43 % dans des communes de moins de 2000 habitants). – hors sites raccordés en Basse Tension
  • 45 % de la puissance électrique issue de la biomasse est localisée dans des communes de moins de 10 000 habitants (24 % dans des communes de moins de 2000 habitants).

Globalement donc, 87 % de la puissance électrique renouvelable française (hors hydraulique) est localisée sur des communes de moins de 10 000 habitants (66 % sur des communes de moins de 2000 habitants).

NB : la relation entre le caractère « rural » des territoires et le faible nombre d’habitants des communes peut être discutée bien sûr, surtout après l’important mouvement de fusions de communes de ces dernières années. Un exemple parmi de nombreux autres : la commune de Chemillé-en-Anjou (Maine-et-Loire), issue de la fusion en 2015 de 12 communes rurales comprend 21500 habitants mais n’en reste pas moins un territoire entièrement rural. Par ailleurs sur cette même commune on dénombre 5 sites éoliens totalisant près de 52 Mw. Ce léger biais ne fait donc que renforcer les chiffres ci-dessus.

Ainsi les plus importants sites de production d’électricité renouvelable français résident dans de très nombreuses petites communes rurales (près de 1300 communes pour les seuls sites éoliens).

Citons la commune de Baixas (Pyrénées-Orientales), 2611 habitants, hébergeant 2 sites éoliens majeurs totalisant une puissance de 96 MW. La commune de Thimert-Gatelles (Eure-et-Loir),   1278 habitants, abrite elle une des plus importantes centrales photovoltaïques de France (50,4 MW).

C’est donc un foisonnement croissant de nouveaux et très nombreux sites d’électricité renouvelable implantés dans les territoires ruraux qui se développe depuis le début des années 2000, une tendance qui très probablement s’accentuera encore dans les prochaines décennies et qui est une des manifestations les plus tangibles de la transition énergétique à l’œuvre dans notre pays.

Le réseau de distribution d’électricité français maille finement et efficacement les communes rurales

Cette mutation peut légitimement poser la question de l’adaptation du réseau public de distribution d’électricité.

Sur ce point il faut en premier lieu rappeler que les réseaux électriques français, organisés à l’origine (à la fin du XIXème siècle) à l’intérieur des grandes villes, notamment pour assurer leurs fonctions premières centrées sur l’éclairage public et la force motrice industrielle, ont ensuite amorcé dès les premières années du XXème siècle et durant plus de soixante ans une longue phase de conquête des « campagnes françaises ».

Impulsée par les pouvoirs publics, notamment au travers des lois de 1906 et 1921, cette longue période d’investissements massifs dans les réseaux ruraux répondait à la structure d’habitat dispersé propre à nombre de régions françaises en même temps qu’à l’irrépressible appétence de toutes les couches de la société pour cette nouvelle source d’énergie.

Cette véritable aventure industrielle a été conçue et mise en œuvre dans la première moitié du siècle par les conseils généraux de l’époque et de grandes compagnies privées puis poursuivie, notamment dans les reconstructions d’après la seconde guerre mondiale, par l’entreprise nationale EDF.

La France dispose aujourd’hui de cet héritage, maintenu, entretenu et adapté par un mécanisme institutionnel original combinant les approches nationales et locales : des concessions intercommunales ou départementales très majoritairement confiées à une grande entreprise nationale (aujourd’hui Enedis).

Fruit de cette histoire le réseau français de plus d’1,3 millions de kilomètres de lignes électriques moyenne et basse tension maille aujourd’hui finement et efficacement les territoires ruraux :

  • 53% des poste-sources (sites d’injection dans le réseau de distribution) sont localisés dans des communes de moins de 10 000 habitants
  • 68% du kilométrage de lignes électriques (aérien + souterrain, moyenne tension + basse tension) est localisé dans des communes de moins de 10 000 habitants.
  • 82% du kilométrage de lignes électriques aériennes (moyenne tension + basse tension) est localisé dans des communes de moins de 10 000 habitants.

Autre chiffre illustrant le caractère « rural » marqué du réseau de distribution français : on y dénombre mois de 60 clients raccordés par km de réseau, c’est environ la moitié de nos voisins européens (106 clients/km en Allemagne, 118 clients/km au Royaume-Uni).

Les territoires ruraux seront les terrains d’expérimentation et d’industrialisation des « smart-grids »

Il n’en reste pas moins vrai que ces réseaux ont été dimensionnés par les consommations d’électricité, selon une architecture arborescente bien connue des experts. Ils peuvent donc ne pas répondre à des demandes d’implantations de sites d’injection d’électricité de plusieurs MW, voire dizaines de MW, en des lieux très isolés, sans des renforcements et des sécurisations coûteux. La réponse à ce véritable défi technique se trouve essentiellement dans les nouvelles technologies et dans les innovations :

  • Gestion dynamique et en temps réel des flux d’électricité des sites renouvelables permettant des dimensionnements de réseau « au plus juste ».
  • Adaptation de la demande des consommateurs par des mécanismes d’effacement
  • Utilisation de capacités de stockage électrique nouvelles
  • Dispositifs d’autoconsommation électrique, individuelle ou collective.
  • Déploiement de capteurs et d’objets connectés pour permettre toutes ces interactions et mécanismes faisant appel aux technologies numériques.

Cette véritable mutation technologique du réseau de distribution électrique, abondamment commentée, est comme chacun sait le corollaire nécessaire de la transition énergétique voulue par la plupart des gouvernements, elle en constitue une partie intégrante.

Moins connu est le fait que cette mutation trouvera de fait comme terrain d’expérimentation et d’industrialisation privilégié nombre de territoires ruraux où, on l’a vu, se développeront principalement les sites d’électricité renouvelable et par conséquent les nouveaux paradigmes de conception et d’exploitation des réseaux – ou plus généralement de ce qui va devenir progressivement des « systèmes électriques locaux ».

Associer transition énergétique et projets de territoires : la condition du succès

Fort d’un patrimoine riche, d’une gouvernance ayant fait ses preuves et d’acteurs industriels et institutionnels tournés vers l’innovation, le réseau de distribution public d’électricité français présente les atouts nécessaires pour conduire les adaptations fondamentales exigées par la transition énergétique.

Mais pour conduire les investissements massifs projetés dans les sites d’électricité renouvelables et dans les réseaux, les opérateurs ne devront-ils pas mieux associer que par le passé les capacités d’ingénierie territoriale, de concertation, de participation des acteurs locaux ?

Il n’est pas nécessaire d’évoquer longuement les vives oppositions aux implantations de sites éoliens ou à l’installation de compteurs communicants de la part d’habitants ou d’élus de communes rurales pour se convaincre de l’importance de cette question.

Les promoteurs de la transition énergétique doivent s’intéresser à ces territoires, aux évolutions majeures touchant à tous les aspects de la vie en société auxquelles sont confrontés leurs habitants.

L’image d’Epinal de territoires ruraux entièrement centrés sur les activités et les valeurs terriennes a largement vécu.

Aujourd’hui comme l’écrit Yves Morvan dans Ouest-France : « les coupures entre le monde rural et le monde urbain tendent à s’effacer : les dynamiques rurales et urbaines s’interpénètrent de plus en plus ; les réseaux, les mobilités et les interdépendances de mille sortes se multiplient entre les deux milieux. A ce point que l’espace rural devient presque un espace urbain qui ne se l’avoue pas encore ».

Cette vision plutôt positive s’oppose à celle du géographe Christophe Guilluy qui décrit dans « La France périphérique » certains territoires ruraux minés par un sentiment croissant d’abandon et de relégation.

C’est donc dans un contexte sensible, où se vivent de profondes mutations économiques, sociologiques et culturelles des territoires ruraux de notre pays, que se dessine dans le même temps leur place grandissante dans la transition énergétique « à la Française ».

L’accompagnement des investissements et des innovations énergétiques dans ces territoires sera donc un facteur-clé de réussite.

À cet égard l’une des meilleures réponses réside certainement dans l’approche intercommunale des questions énergétiques locales, notamment au travers des Plan Climat Air Energie Territoriaux (PCAET) et de leurs prolongements, un cadre instauré par la loi TECV de 2015 et parfaitement adapté aux caractéristiques, à la culture et à l’évolution actuelle des territoires ruraux.

—-

Photo : Copyright Enedis

Ivan Saillard

Ivan Saillard a un parcours presque entièrement consacré aux domaines du transport et distribution d'électricité, à RTE puis Enedis où il a principalement exercé des fonctions de direction territoriale et de communication. · Chargé de cours à l'IMT Atlantique · Publication en 2012 de l'ouvrage « Energies en Bretagne et en Pays de la Loire : l'actualité d'un héritage » que vous trouverez sous ce lien : https://www.amazon.fr/Energies-Bretagne-Pays-Loire-lactualit%C3%A9/dp/2746637545 · Ingénieur diplômé ENSTA Paristech, ancien élève de Sciences Po Paris Ivan Saillard précise : « mes articles n’engagent que moi »