« La transition écologique est une opportunité à saisir pour vivre mieux, à tous points de vue »

« La transition écologique est une opportunité à saisir pour vivre mieux, à tous points de vue »

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à César Dugast, coresponsable du projet Neutralité carbone et pilote du projet Net Zero Initiative pour Carbone 4, fondateurs du collectif Les éclaircies, pour évoquer avec lui l’urgence climatique, la transition écologique et les moyens d’y répondre. 

Le Monde de l’Énergie —Le dernier rapport du Giec alerte sur la nécessité d’accélérer drastiquement les réductions d’émissions de gaz à effet de serre pour maintenir le réchauffement climatique sous les 2°C, et même sous les 1,5°C. Quels sont les ordres de grandeur de réduction ?

César Dugast —Les ordres de grandeur de réduction à obtenir sont du jamais vu dans l’histoire de l’humanité : pour respecter l’Accord de Paris, il s’agit de réduire de 5% à 7% par an nos émissions jusqu’en 2050, alors que, sauf accidents ponctuels (le COVID-19 étant le dernier en date), les émissions n’ont cessé de croître depuis le début de la révolution industrielle.

Le Monde de l’Énergie —Les textes climatiques les plus ambitieux sont-ils à la hauteur de cette urgence, et pourquoi ?

César Dugast —Cela dépend de quels textes on parle. L’Accord de Paris, qui vise un objectif de neutralité carbone à la moitié du siècle et fixe l’ambition de rester sous les 2°C, voire sous les 1,5°C, est à la hauteur de l’ambition… sauf qu’il n’est pas contraignant. Les plans adoptés par les Etats ne sont généralement pas à la hauteur de ce cadre planétaire. Quant aux décisions réellement prises pour respecter ces promesses, c’est encore pire. L’ONG Climate Action Tracker révèle que la somme des promesses des Etats (plans net zéro, etc.) nous mène à un réchauffement de +2,4°C en moyenne, et que la somme des politiques réellement implémentées par eux nous amène à +2,7°C en moyenne. Cela représente un fossé très significatif par rapport à l’objectif 1,5°C.

Le Monde de l’Énergie —Quels changements sociétaux profonds vous semblent nécessaires pour éviter une catastrophe climatique ? Comment décarboner au plus vite nos sociétés ?

César Dugast —Il y a souvent un malentendu sur cette question. Les « changements sociétaux » nécessaires à la bifurcation écologique ne doivent pas être vus comme une simple somme de changements de comportements individuels. Les transformations des modes de vie des citoyen.ne.s seront avant tout le fruit de la transformation de leur environnement économique, juridique et technique. Par exemple, on sait que pour décarboner nos sociétés, il faudra consommer moins ; mais pour consommer moins, il ne faut pas uniquement compter sur la volonté des consommateurs, il faut plus largement sortir du système consumériste actuel qui vise justement à vendre le maximum de biens à un maximum de monde, au moyen notamment d’outils d’augmentation de la demande tels que la publicité ou le marketing.

La sobriété devra s’organiser à l’échelle de la société toute entière, pas seulement au niveau des citoyen.ne.s. Il s’agit d’une politique globale qui doit viser à la gestion collective raisonnée de ressources limitées.

La baisse de la demande (sobriété) nécessite donc une réinvention des finalités de notre économie. Elle exige que nous répondions à la question : comment voulons-nous vivre ? À quels besoins collectifs l’économie doit-elle répondre ? Une fois cette finalité définie, il convient alors de travailler sur les modalités de notre économie, c’est-à-dire se demander comment répondre à ces besoins de la manière la plus décarbonée possible. Et pour cela, nous avons notamment besoin d’un volume massif d’investissements pour remplacer notre environnement de machines par des alternatives bas carbone.

Le Monde de l’Énergie —Estimez-vous qu’il faut basculer dans une logique du renoncement (à certaines habitudes, pratiques énergétiques, alimentaires, de loisir…) ? Si oui, comment rendre ce renoncement désirable ?

César Dugast —Au contraire, une transition juste cherche à atteindre un horizon bien plus désirable que celui proposé par le modèle actuel. Certes, certains devront renoncer à des consommations excessives, notamment en ce qui concerne leurs déplacements (voyages en avion), leurs logements (résidences secondaires), ou encore leur consommation de biens et services. Mais pour la majorité des personnes, la bifurcation écologique sera synonyme d’un vivre-mieux, d’environnements plus sains, d’un accès aux services et aux soins plus riche et diversifié. Il ne s’agit pas de « rendre un renoncement désirable », mais de désirer vivre mieux – ce qui n’est pas forcément évident aujourd’hui, car dans une relative absence de modèles alternatifs inspirants, on peine à imaginer ce à quoi pourrait ressembler ce « monde d’après ».

L’horizon n’est évidemment désirable que si nous prenons le chemin d’une transition juste, avec un accompagnement des plus vulnérables par l’État, une transformation de la sphère économique (intégration du capital naturel dans la comptabilité d’entreprise, cessation des activités les plus destructrices, reconversion des filières industrielles vulnérables, etc.), et l’adoption de règles juridiques et fiscales adaptées.

Le Monde de l’Énergie —Comment évaluez-vous l’acceptabilité de ces profonds changements dans un pays riche et relativement préservé des effets du changement climatique pour la France ?

César Dugast —D’abord, la France ne sera pas « relativement préservée » des effets du changement climatique : le territoire sera exposé à des aléas climatiques violents (sécheresses, inondations, submersions, retraits-gonflements des argiles, incendies), de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses au cours du siècle. Le pays est actuellement sous-préparé à ce qui l’attend et n’a pas encore pris le virage de l’adaptation.

Ensuite, ayons en tête qu’une grande partie de la population française est déjà soumise à une contrainte, à une privation subie. Pensons aux ménages vivant dans des passoires thermiques, soumis à l’explosion de leurs factures énergétiques, ou dépendants de leur voiture pour la moindre de leurs activités. Le système actuel force déjà la majorité d’entre-nous à accepter, de fait, une situation fondamentalement problématique : inégalités devant l’emploi, inégalités de patrimoine, de revenus, de vulnérabilité climatique, de pouvoir de vivre, d’accès aux transports en commun et à une nourriture saine et équilibrée.

La vraie question n’est pas du tout de savoir comment « faire passer la pilule » d’une transition désagréable, mais au contraire de faire comprendre que la transition écologique est une opportunité à saisir pour vivre mieux, à tous points de vue.

César Dugast

César Dugast est arrivé en mai 2016 chez Carbone 4, il est manager, co-lead de la Pratique Neutralité et pilote du projet Net Zero Initiative. Au sein du cabinet, il a notamment participé à la définition des stratégies climat de plusieurs organisations du secteur de l’industrie, de la mobilité et du luxe.