Toute stratégie d’exportation de gaz a une dimension diplomatique

Toute stratégie d’exportation de gaz a une dimension diplomatique

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Didier Holleaux, directeur général adjoint d’Engie, et auteur du livre La vraie histoire du gaz – Quand l’énergie devient une arme géopolitique, paru ce 25 janvier 2024 au Cherche midi, pour évoquer avec lui la place du gaz fossile dans les relations géopolitiques internationales, en particulier dans la stratégie de la Russie.

Le Monde de l’Énergie —Estimez-vous que la stratégie russe de développement de ses exportations de gaz vers l’Union européenne avait une dimension diplomatique avant la guerre en Ukraine ?

Didier Holleaux —Toute stratégie d’exportation de gaz a une dimension diplomatique, car elle crée une relation nécessairement de long terme (alors que le pétrole, ou du GNL qui serait vendu uniquement en spot, échappent à cette logique) entre pays exportateur et pays importateur. Or le choix des partenaires auxquels on veut se lier a long terme est évidemment politique et diplomatique. C’était vrai lorsque l’URSS a commencé à exporter vers l’Europe dans les années 1970, c’était vrai quand ont été construits Bluestream, Yamal-Euope, Nord Stream 1, Turkstream, Nord Stream 2…

C’est aussi vrai des USA, puisque les autorisations d’exportation de GNL vers les pays avec lesquels les USA n’ont pas d’accord de libre-échange, sont soumises à une évaluation par le Department of Energy qui doit s’assurer qu’elles sont dans l’« intérêt public ».

On pourrait renverser la question : quel est le pays dont les décisions d’exportations de gaz ne sont pas politiques et diplomatiques ?

Le Monde de l’Énergie —Comment Moscou a joué de cette arme diplomatique depuis l’invasion de février 2022 ?

Didier Holleaux —Moscou a commencé à utiliser le gaz comme arme économique dès l’été 2021, en limitant ses exportations vers l’Europe aux seuls volumes des contrats de long terme (alors que traditionnellement il vendait également du gaz spot) alors que le marché mondial du gaz était globalement « court ». Cette réduction de l’offre fait monter les prix et la Russie parvient ainsi à augmenter ses revenus en exportant moins que les années précédentes. Mais il est impossible de dire si ce comportement est simplement un abus de position dominante opportuniste ou une préparation au conflit.

A partir du début de la guerre, la manipulation du marché prend une autre ampleur : qu’il s’agisse de l’affaire des paiements en roubles ou des interruptions de contrats (pour des motifs techniques ou commerciaux), la Russie orchestre les annonces et les décisions pour maximiser l’incertitude des clients, créer un sentiment de panique et finalement faire monter les prix à des niveaux stratosphériques.

Cette tactique permet à la fois de maintenir les revenus de l’Etat russe et de frapper les européens, qui soutiennent l’Ukraine, au portefeuille.

Le Monde de l’Énergie —Quelles autres conséquences diplomatiques mondiales a eu le changement de stratégie gazière de la Russie ? Quelles mutations cette nouvelle donne a-t-elle enclenché sur les marchés mondiaux du gaz ?

Didier Holleaux —La première conséquence du comportement de la Russie sur le marché du gaz est d’ouvrir une belle opportunité à tous les projets de GNL en attente de développement dans le monde (notamment en Afrique, aux USA et au Qatar) de trouver les clients dont ils ont besoin pour signer des contrats de vente de long terme et prendre leur décision d’investissement.

De manière plus ponctuelle, la hausse des prix a, dès 2021, suscité des rapprochements inattendus pour profiter de ces prix élevés. Par exemple l’accord survenu entre le Turkménistan, l’Iran et l’Azerbaïdjan qui permet in fine de vendre 2,5 Gm3 par an de gaz supplémentaire en Europe.

Enfin cette stratégie a provoqué des tensions entre les Européens et nombre de pays du Sud. En effet la stratégie russe a fait monter les prix du gaz en Europe à des niveaux tels que du GNL qui était promis à des pays tels que le Pakistan ou le Chili a été livré en Europe : il était en effet plus profitable pour le vendeur d’empocher le prix européen et de payer à son client une indemnité de non-livraison que de vendre au prix contractuel. Les pays ainsi privés de GNL, et souvent exposés au risque de black-out de ce fait, ont généralement blâmé au moins autant l’Europe que la Russie pour cette pénurie.

Le Monde de l’Énergie —Vous estimez que cette nouvelle donne favorise le développement des gaz renouvelables, pourquoi ?

Didier Holleaux —Fondamentalement cette crise a remis la sécurité d’approvisionnement énergétique en tête des priorités des européens : comme il n’y a pas de perspective d’inverser le déclin de la production européenne de gaz naturel, la seule façon d’augmenter la ressource domestique (la plus sûre en cas de crise) c’est la production des gaz renouvelables. Biométhane, biogaz issu de pyrogazéification ou de gazéification hydrothermale, hydrogène vert ou blanc, peuvent contribuer à la sécurité d’approvisionnement. Par exemple pour le seul biométhane on pourrait produire en 2030 de l’ordre de 35 Gm3, soit exactement 1/3 du gaz russe manquant.

Par ailleurs la crise a conduit à relativiser la question du coût du gaz renouvelable : à 100 EUR/MWh en moyenne en 2022, le prix du gaz naturel était plutôt supérieur au coût de production du biométhane. Et même si les prix du gaz naturel sont retombés depuis lors, ils restent supérieurs au prix de la décennie 2010, et l’écart de coût entre gaz naturel et biométhane après prise en compte des externalités positives s’est fortement réduit.

Ces deux éléments (priorité à la sécurité d’approvisionnement et réduction de l’écart de coût) ouvrent la voie à une accélération du développement des gaz renouvelables.

Le Monde de l’Énergie —A court terme, la pénurie de gaz en Europe a plutôt eu tendance à favoriser la création de projets liés au GNL un peu partout dans le monde : cette réalité est-elle conciliable avec l’urgence climatique ? Les risques d’actifs échoués sont-ils réels ?

Didier Holleaux —La hausse des prix sur le marché européen a conduit à une réponse de court terme qui a consisté envoyer tout le gaz disponible vers l’Europe : cela a concerné à la fois les importations par gazoduc (par exemple de Norvège ou du Turkménistan comme évoqué ci-dessus) et évidemment le GNL.

Dans le cas du GNL, il est apparu rapidement que les capacités de regazéification disponibles n’étaient ni suffisantes ni idéalement placées pour remplacer le gaz russe. Cela a donc conduit de nombreux pays européens à installer d’urgence des terminaux de regazéification flottants (FSRU), pour augmenter les capacités d’importation de GNL. Ces installations présentent très peu de risque de coûts échoués. En effet, le jour où elles ne sont plus nécessaires en Europe, elles trouveront un usage dans d’autres pays du monde ou, dans le pire des cas, pourront être utilisées comme navires méthaniers.

S’agissant des usines de liquéfaction construites aux USA ou ailleurs, là aussi le risque de coûts échoués paraît faible. D’abord, parce qu’il n’est pas certain que la Russie sera jamais en situation de remonter ses exportations à son niveau précédent. Dans cette hypothèse, il faudra donc remplacer le gaz russe à moyen et à long terme. Ensuite nous ne devons pas oublier qu’il y a plus de 2200 GW de capacités de production d’électricité à partir de charbon dans le monde et que, pour réduire les émissions de CO2, la priorité doit être d’éliminer le charbon, y compris s’il le faut, au moins transitoirement, en utilisant le gaz naturel. Rappelons que les émissions des centrales à charbon sont de deux fois à deux fois et demie plus élevées que celles des centrales à gaz. Il est donc très probable que les capacités de production africaines, qataries, ou américaines qui entreront en service entre 2025 et 2030 trouveront des clients (non européens) au moins jusqu’en 2050, et à cette date elles seront très largement (voire totalement car rien n’interdit d’amortir de telles installations sur 20 ans) amorties.

Didier Holleaux

Didier Holleaux est directeur général adjoint d’Engie depuis 2015. Il supervise depuis 2017 les Business Units Elengy, GRDF, GRTgaz, Storengy, Chine et APAC (Asie Pacifique). Il est également responsable de la Global Business Line Infrastructures. Basé à la fois à Paris et Singapour, Didier Holleaux est issu de la grande famille des gaziers avec plus de 20 ans d’expérience dans le Groupe. Avec une parfaite connaissance des métiers de la chaîne du gaz (réseaux, stockage, GNL, distribution) et de ses nouveaux usages (hydrogène, gaz carburant), il promeut le verdissement du gaz comme un complément nécessaire aux sources renouvelables d’électricité. Didier Holleaux a rejoint le groupe, alors Gaz de France, en 1993. Il a occupé de nombreux postes à responsabilité. Il a notamment créé et dirigé GDF Britain, filiale d’exploration-production au Royaume-Uni. Il a également dirigé l’Exploration-Production du groupe ENGIE de 2007 à 2015. Avant son arrivé dans le groupe, Didier Holleaux était haut fonctionnaire. Il travaillait notamment sur les questions industrielles, énergétiques et européennes. De 1990 à 1993, il fut ainsi conseiller au cabinet du ministre de la recherche, Hubert Curien, et directeur du cabinet de ministre de l’énergie, André Billardon. Polytechnicien, Didier Holleaux est ingénieur du corps des mines.