Système électrique : alerte au feu de cheminée !

Système électrique : alerte au feu de cheminée !

Tribune signée Gérard Petit, Ingénieur retraité du secteur de l’énergie

En soutien au réseau électrique fragilisé, un projet de décret (1) dispose qu’on allège temporairement l’encadrement drastique du fonctionnement des dernières centrales charbon.

Ce texte fait l’objet d’une consultation publique, laquelle reçoit un vrai écho d’une opinion qui s’étonne, même en cette période perturbée, peu propice aux mobilisations.

Mais de quoi cet épisode est-il le nom, entre difficulté conjoncturelle et déni de réalité structurelle ?

La contingence comme étiologie

Le décret indique que cet acte réglementaire vise à alléger le fort déséquilibre « demande/capacité » qui affecte actuellement l’appareil de production électrique français.

Cette situation est présentée comme la conséquence d’une moindre disponibilité de la flotte nucléaire et les modestes dispositions techniques proposées sont limitées aux deux premiers mois de 2022.

S’y ajoute la profession de foi qu’il ne s’agit pas d’une évolution des choix politiques en vigueur, lesquels visent toujours l’éradication rapide des fossiles, au double sens du mot.

Mais de l’explication donnée, un Cyrano, un rien suspicieux, aurait dit à coup sûr : « c’est un peu court jeune homme ! ».

L’Intermittent en excès

« Gouverner c’est prévoir », c’est sans doute l’adage populaire le mieux validé par l’expérience, mais RTE (2) organisme à qui le Code de l’Energie confie la tâche d’assurer, aujourd’hui et demain, la sécurité de l’alimentation du pays en électricité, pourrait bien avoir failli, par conformisme politique.

Même si d’aucuns se désolent qu’en matière d’électricité renouvelable (hors hydraulique) la France reste lamentablement « en retard » sur nos voisins, partout se hérissent des mats éoliens et s’étalent les panneaux solaires PV, apportant au réseau une puissance installée supplémentaire considérable (l’équivalent de 18 centrales nucléaires pour l’éolien et de 11 centrales nucléaire pour le solaire).

De plus, comment ne pas se remémorer des annonces accompagnant systématiquement la mise en service des nouvelles installations « capables d’alimenter X milliers de foyers… », impossible donc, pour l’opinion, d’imaginer qu’avec une telle prodigalité électrique, le courant vienne à manquer !

Le pilotable en défaut

Cette politique, mise au crédit de la défense du climat, représente pourtant une lourde charge pour le contribuable (3) qui ne peut l’ignorer, d’autant qu’elle apparaît pérenne.

Dès lors, dans ce contexte d’afflux de nouveau équipements et de projets encore plus ambitieux (traduits dans la PPE (4) et alors qu’on a longtemps souligné que les besoins en électricité iraient décroissants (la PPE précitée est d’ailleurs structurée sur cette hypothèse), comment demander un effort supplémentaire pour construire d’autres outils de production, pilotables ceux-là, mais ayant le mauvais goût de ne pouvoir être que nucléaires, ou gaziers ?

« Cachez cette intermittence, que l’on ne saurait voir », c’est sans doute l’injonction du MTE (Ministère de la Transition Écologique), implicite ou explicite, à laquelle RTE a dû se conformer. Mais plutôt que de mettre en garde contre les risques physiques (mais aussi financiers) que présente un système de plus en plus inadapté, les responsables de RTE, en thuriféraires de la cause verte qu’ils avaient mandat de soutenir, ont à l’évidence relativisé la gravité de l’inéquation.

Des situations critiques pour la stabilité du réseau ont pourtant été rencontrées à plusieurs reprises et pas seulement en période hivernale.

RTE n’a pas voulu attirer l’attention du MTE sur les conséquences de l’arrêt de la centrale de Fessenheim (une perte sèche de 1800 MWe pilotables), puisqu’on allait dans le sens de l’histoire, affirmant même que cette décision n’aurait aucune incidence, tant régionale que globale, chacun, portant un intérêt minimum au sujet s’en souvient.

Pas davantage, RTE n’a objecté au programme de fermeture, à marche forcée (magie des mots…) des dernières centrales charbon, déjà effective pour deux d’entre elles, et programmées pour les deux dernières, avec strict encadrement de leur fonctionnement. C’est d’ailleurs sur ce dernier point que portent les dispositions du projet de décret.

Ces pelées, ces galeuses, d’où venait tout le CO2 !

De la même façon qu’on borne l’exploitation de nos modestes ressources locales de pétrole et de gaz et qu’on s’interdit toute prospection (loi du 19/12/2017, butte témoin durable de l’époque Hulot) alors que nous importons la totalité de nos besoins en hydrocarbures, on a voulu afficher un jardin hexagonal, aussi vert que possible, s’agissant des émissions de CO2 de notre système électrique.

Comme dit, on a donc fermé la plupart des centrales brûlant du charbon et du fioul, qu’on avait conservées jusque-là pour répondre aux pointes de consommation, même si, et depuis longtemps, il fallait aussi compter sur l’importation pour franchir ces caps.

C’est une situation structurelle, elle est dangereuse, déshonorante même ajouteraient beaucoup. Peu de publicité est faite autour d’une faille qu’on peut aisément masquer, car sur un exercice, la France reste exportatrice nette d’électricité.

Ces unités charbon relâchaient l’essentiel du CO2 produit par notre appareil de production électrique et c’est sur ce critère relatif qu’on a décidé d’en fermer deux et de limiter drastiquement les plages de fonctionnement des deux restantes. Alors que nous affichons urbi et orbi notre volontarisme vert-vertueux comme un exemple à suivre par tous, nous ne pouvions tolérer ce contre message !

La réalité est qu’en valeur absolue, ces rejets de CO2 étaient très marginaux par rapport aux émissions du pays et ces décisions de fermetures, ou de bornage des plages de fonctionnement, étaient purement idéologiques et ne tenaient pas compte de l’utilité, voire donc de la nécessité, de les maintenir pleinement mobilisables pour la sécurité du réseau.

Ceux, anciens du métier, qui regardent depuis longtemps fondre les marges pilotables de notre système électrique, se sont étonnés (litote !) que RTE n’ait pas informé, puis prévenu, puis alerté l’Exécutif, sur les risques qu’on cumulait en conduisant pareille politique.

Ils ont adressé plusieurs courriers, très argumentés, aux responsables de RTE, mais jusqu’à tout récemment, aucune action n’avait été relevée, autre que des « warnings » généraux, sur le passage des hivers et encore ce projet de décret est-il digne d’un cachet d’aspirine donné contre un risque de collapsus.

Mais il est clair que tant qu’on chargera la barque EnRi, sans accroitre les moyens pilotables, on ne réglera pas la question et notre dépendance augmentera.

Quand le doigt de RTE désigne le nucléaire, il faut surtout regarder le doigt !

On peut objecter, avec raison, que c’est un bas historique de la disponibilité du nucléaire qui a grandement tendu la situation, y ajouter les retards de l’EPR et l’arrêt fortuit de trois des réacteurs les plus puissants de la flotte, mais il faut le répéter, l’absence de marges est un problème plus ancien et plus structurel, aucun moyen de production pilotable n’ayant été ajouté de longue date et a contrario, beaucoup ayant été retirés.

Il faut savoir, qu’en imaginant même que tous les moyens pilotables soient disponibles (entre autres l’intégralité des unités nucléaires, comme on a su le faire par le passé), la France resterait dépendante d’importations (donc de la disponibilité des autres) pour assurer les pointes de consommation normalement attendues.

Par ailleurs, la moindre disponibilité du nucléaire, certes accentuée par l’épidémie de Covid qui a retardé les importants chantiers de maintenance et de modifications des installations, ne pouvait être une surprise pour RTE qui était bien au fait de cette contrainte. Cet « upgrading » des réacteurs avait été imposé par l’ASN pour la poursuite de leur exploitation au-delà de 40 ans, s’y sont ajoutées les lourdes mesures dites « post-Fukushima » concernant cette fois tous les sites.

Excès et carence ne se compensent pas

Mais ce maximum de difficulté survient alors que le réseau n’a jamais été aussi pourvu d’EnRi (voir supra), ce qui montre bien, s’il le fallait encore, que l’énorme puissance installée n’est pas une puissance disponible, comme l’a prouvé-sans conteste- l’anticyclone durablement campé sur l’Europe de l’Ouest à la mi-décembre 2021, réduisant durablement la production éolienne à rien, ou presque, alors que le soleil d’hiver ne contribuait guère au bilan.

S’agissant de la réponse à l’enquête publique il faut redonner de la marge de production aux unités charbon encore actives et le faire franchement, plutôt qu’apparaître ratiociner sur le respect hypocrite d’un quota annuel 2022 et surtout imaginer que 2023 sera moins tendu, puisqu’on rétablit les contraintes. Donnons-nous des marges, elles seront consommées ou non !

Nous ne sommes guère regardants sur l’origine du courant que nous importons massivement (souvent issu du charbon et du lignite) tant nous en avons besoin. Importer un courant produit en émettant du CO2 serait donc moins nuisible que de faire fonctionner une unité charbon à Carling ou à Cordemais…. L’opinion serait-elle dupe ?

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1 : Projet de décret modifiant le plafond d’émission de gaz à effet de serre pour les installations de production d’électricité à partir de combustibles fossiles

L’article 12 de la loi relative à l’énergie et au climat, adoptée le 26 septembre 2019, prévoit que l’autorité administrative fixe par décret « un plafond d’émissions applicable, à compter du 1er janvier 2022, aux installations de production d’électricité à partir de combustibles fossiles situées sur le territoire métropolitain continental et émettant plus de 0,55 tonne d’équivalents dioxyde de carbone par mégawattheure. »

Le décret n°2019-1467 du 26 décembre 2019 a créé l’article D. 311-7-2 du Code de l’énergie, qui fixe un seuil annuel de 0,7 kilotonne d’équivalents dioxyde de carbone par mégawatt de puissance électrique installée en application de cette disposition législative. Cela correspond à environ 700 heures de fonctionnement annuel pour une centrale thermique utilisant du charbon.

2 : RTE : Réseau de Transport de l’Électricité : organisme gestionnaire du réseau THT et responsable de la fourniture d’électricité en temps réel et en perspective MT et LT

3 : Soutien de l’Etat aux productions éoliennes, solaire PV et au biogaz : directement imputé au budget de l’Etat, de l’ordre de 7 Mds€ /an

4 : PPE : Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (2018-2023),déclinaison réglementaire de la LTECV (2015)

 

Gérard Petit

Ingénieur diplômé dans l'énergie, avec des activités de R&D, d'ingénierie, d'exploitation, de formation et, in fine, d'inspection, Gérard Petit est un ancien cadre supérieur d'EDF et membre de l'Inspection Générale en charge de la Sûreté Nucléaire.