Stratégie Nationale Bas Carbone : quel rôle pour les forêts françaises ?

Stratégie Nationale Bas Carbone : quel rôle pour les forêts françaises ?

Alors que va bientôt être présenté le plan d’action du gouvernement pour atteindre les objectifs climatiques de la France, la question du puits de carbone, et donc de la forêt, sera au centre des débats. Au risque de certaines idées reçues.

C’est un « effet secondaire » du remaniement annoncé jeudi 8 février, même s’il devrait relativement passer sous les radars médiatiques : le gouvernement – enfin – au complet, la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) de la France, patiemment élaborée par le secrétariat général à la Planification écologique (SGPE) depuis près de dix-huit mois, devrait être présentée sous peu. Il s’agit d’un document important, qui doit présenter la stratégie adoptée pour décarboner le pays afin d’atteindre, d’ici à 2050, la neutralité carbone.

Une stratégie insuffisante avant même d’être dévoilée ?

Dans le détail, l’objectif de ce vaste plan d’action est de réduire les émissions françaises de gaz à effet de serre (GES) de 138 millions de tonnes équivalent CO2 entre 2022 et 2030 – soit une baisse de 55 % par rapport à 1990. Problème : les simulations menées par la direction de l’Energie et du climat (DGEC) ne conduisent ni à une réduction nette de 55 % d’ici 2030, ni à la neutralité carbone à l’horizon 2050. En d’autres termes, la SNBC serait déjà un échec avant même d’être officiellement dévoilée.

Un sujet est particulièrement pointé du doigt pour sa responsabilité présumée dans ce non-bouclage des politiques climatiques tricolores : la question des puits de carbone. Ou, dit plus simplement, celle de nos forêts, celles-ci fonctionnant, grâce à la photosynthèse, comme une véritable « pompe à carbone » qui absorbe le CO2 contenu dans l’atmosphère et le stocke dans les arbres. Or la pompe semble en panne : les forêts et les sols français jouent de moins en moins bien leur rôle, la capacité de stockage du CO2 par les écosystèmes forestiers ayant, d’après les chiffres révélés en juin dernier par le ministère de la Transition écologique, été divisée par deux en dix ans.

La question des puits de carbone demeure « pourtant un élément fondamental de la stratégie (française) de décarbonation, susceptible de représenter plusieurs points de baisse » de nos émissions de GES, glisse aux Echos une source gouvernementale. « Résultat », conclut la même source, « nous arrivons à environ 52 % de baisse à 2030, mais pas 55 % ». Le compte n’y est donc pas, et n’est pas près d’y être, si l’on considère qu’un arbre nécessite plusieurs décennies de croissance avant de jouer pleinement son rôle de « pompe » à CO2.

Les raisons de l’intervention humaine en forêt

« Tout le monde est resté sur l’idée que la forêt constituait un puits de carbone stable, mais ce n’est pas du tout le cas », alertait en juin dernier le climatologue Philippe Ciais dans les colonnes du Monde – un constat qui met, au passage, à mal l’image que se fait généralement de la forêt le grand public. Le problème étant posé, quelles en sont donc les causes ? Pourquoi nos forêts ne jouent-elles plus, ou moins bien, ce si fondamental – et vital pour la planète – rôle de puits de carbone ? Comme souvent, les réponses sont multifactorielles et ne sauraient se satisfaire de raisonnements simples, pour ne pas dire simplistes, au premier rang desquels figure l’affirmation selon laquelle si les arbres pompent moins de CO2, c’est que l’homme coupe trop d’arbres.

Non que les facteurs humains ne comptent pas dans l’évolution, positive ou négative, de la capacité d’absorption et de stockage des puits de carbone que sont les forêts. De fait, la récolte de bois a bel et bien augmenté, significativement (+20 %) au cours des dix dernières années. En cause notamment, les « coupes sanitaires », ces opérations qui consistent à raser des parcelles entières quand celles-ci sont malades ou que les arbres sont morts et menacent la sécurité du public ou la santé des peuplements alentours. De plus, la coupe de bois est très officiellement encouragée par les pouvoirs publics, et ce pour atteindre les objectifs climatiques de la France – car le bois, coupé et valorisé (en charpente, en meubles, etc.), continue de stocker le carbone quasi-indéfiniment.

Le changement climatique, principale cause de la baisse du puits de carbone

S’il ne compte pas pour rien dans l’affaiblissement du puits de carbone, l’impact de l’intervention humaine demeure cependant négligeable dans ce processus au regard d’un autre facteur, massif celui-là : le réchauffement climatique. Et ses conséquences délétères sur nos forêts : épisodes de sécheresses, incendies et multiplication des ravageurs ont entraîné, en une décennie, une hausse de plus de moitié (+54%) de la mortalité des arbres. Et c’est bien ce facteur qui contribue, dans une très large part, à la chute du puits de carbone ; et toujours ce facteur qui explique pourquoi il est de plus en plus nécessaire de gérer nos forêts et les aider à s’adapter, car d’ici 50 ans plus de la moitié pourrait changer de visage. Il faut pour cela mélanger les techniques de renouvellement (régénération, plantation, enrichissements…), couper les arbres morts ou malades, pour éviter qu’ils ne « contaminent » leurs voisins et, là où cela est nécessaire, les remplacer par des essences mieux adaptées aux nouvelles conditions climatiques.

Comme le rappelle dans une tribune au Point l’ingénieur agronome Pierre Bois d’Enghien, citant l’Académie des sciences, « la sécheresse est le premier déterminant majeur de l’état sanitaire des forêts […] Le manque d’eau provoque des arrêts précoces de la croissance des arbres […] et de la photosynthèse, qui engendrent une diminution importante de la productivité, de la croissance annuelle […] et du puits de carbone ». Le constat est on ne peut plus clair : c’est bien le dérèglement du climat et le manque d’eau qui sont la première cause du dépérissement de nos forêts et, par conséquent, de la baisse du puits de carbone.

Et l’enseignant en sciences de l’environnement de conclure que « cultiver l’idée d’une forêt sans intervention humaine est, au mieux, naïf, au pire, coupable. Agir contre le réchauffement climatique et pour nos forêts passe par la continuation d’une gestion et d’une exploitation forestières durables ». Intéressantes sont, à ce titre, les conclusions d’une étude publiée l’année dernière dans Nature Geoscience, qui contredisent certaines idées reçues selon lesquelles les forêts anciennes ou primaires contribueraient davantage que les jeunes forêts à la séquestration du carbone : « nous avons constaté », écrivent ses auteurs, « que les forêts tropicales anciennes déboisées et dégradées (>140 ans) sont presque neutres en carbone, tandis que les forêts tempérées et boréales jeunes (< 50 ans) et d’âge moyen (50-140 ans) sont les plus grands puits de carbone ». CQFD.

L’importance du bois et de la forêt dans la SNBC

Alors que les autorités s’apprêtent à dévoiler le contenu de la SNBC, le débat risque donc de se déporter, en partie à tort ou pour de mauvaises raisons, sur la seule question des puits de carbone. Or nos forêts ne peuvent raisonnablement être présentées comme la seule variable d’ajustement des objectifs climatiques de la France. A rebours de certaines idées reçues, atteindre ces objectifs nécessitera bien de miser sur les forêts, mais sur des forêts gérées durablement, accompagnées par l’homme dans leur adaptation au réchauffement climatique ; et de miser sur le bois, dont la récolte augmentera immanquablement et qui est plus nécessaire que jamais à la transition écologique.