Relance du nucléaire en France : le facteur sonnera-t-il deux fois ?

Relance du nucléaire en France : le facteur sonnera-t-il deux fois ?

Tribune signée Gérard Petit, Ingénieur retraité du secteur de l’énergie nucléaire

Signes des temps ?

La perspective de pénuries électriques délie les langues et, étrangement, c’est au moment où le nucléaire français manque le rendez-vous historique qu’un contexte surréaliste lui a donné, qu’on réalise quel est son rôle, qu’il s’agisse d’indépendance électrique ou de lutte contre le dérèglement climatique.

Les résultats de plusieurs enquêtes d’opinion convergent pour montrer une véritable évolution qui touche la société dans son ensemble. En la matière, l’exemple allemand, qui fait désormais figure d’anti-modèle, a certainement pesé.

Le futur du nucléaire national est une question récurrente qui exacerbe les points de vue partisans mais qui, jusqu’à peu, ne passionnait guère l’opinion, les différentes enquêtes publiques régulièrement diligentées à propos de sujets touchant au nucléaire (conséquences de la loi TSN de 2006) n’attiraient guère les contributions, hors la poignée de pro(s) et d’anti(s) habituels.

Pourtant, actuellement, et de manière inédite, presse, radios et télés mettent le sujet nucléaire à la une de leurs productions et émissions phares. Jamais jusqu’ici la question n’y avait été abordée à une telle fréquence et en profondeur, sous ses divers angles techniques, économiques, sociétaux.

Interviews, débats, éditos, articles se succèdent, et leur tonalité, souvent en décalage avec une doxa médiatique peu encline à soutenir le nucléaire (litote), surprend.

Mais pour le nucléaire, une présence positive sous les feux de la rampe ne signifie pas que ses ennemis de toujours rendent les armes. Ils ont beau jeu de souligner la préoccupante carence actuelle, lui imputant les travers qu’ils disent avoir constamment dénoncés, donnant même souvent dans l’outrance, au risque de ruiner leur argumentation.

Un passé de pleine actualité

Au temps des chocs pétroliers (ayant conduit au quadruplement brutal des coûts de l’or noir), la France qui « n’avait pas de pétrole, mais avait des idées » a choisi de développer massivement l’électronucléaire pour desserrer au plus vite l’étau de sa dépendance physique et économique aux oukases de l’OPEP, et recouvrer ainsi une partie de son indépendance énergétique, un critère jugé cardinal à l’époque, mais tombé ensuite en désuétude, jusqu’au douloureux rappel actuel.

Il faut dire qu’à l’époque, hors le gisement hydraulique national, déjà presque totalement valorisé, les centrales brûlant du charbon (25%) et du fioul lourd (75%) composaient une part importante de l’outil de production électrique, un choix logique compte tenu de la disponibilité et des conditions économiques d’acquisition de ces combustibles, sans parler de l’impact climatique, encore dans les limbes des préoccupations.

Toutefois, le « tournant nucléaire » n’était pas un virage vers l’inconnu, la France possédant déjà une culture et une industrie nucléaire, et plusieurs unités de différentes filières (1) complétaient notre mix électrique.

Par ailleurs, début 1973, avant lesdits chocs, la Commission permanente PEON (2) proposait déjà un développement important de l’électronucléaire en France, orientation qui venait à point, mais il lui manquait encore un déclencheur.

Cependant, il est clair que la nouvelle orientation décidée en aval des chocs pétroliers était plus qu’une accélération, c’était bien une révolution : objectifs très ambitieux, plannings serrés, nouvelle technologie (sous licence américaine), entrée en lice de nouveaux acteurs et redistribution des rôles pour ceux qui y étaient déjà… et moins souvent citées, bien que fondamentales, la mobilisation et l’adaptation de tout l’outil industriel national !

Reste que pour ses opposants, ce choix du « tout nucléaire », vocable outré dont ils usaient et qui a fait florès, s’était fait en toute opacité, le pays, encore sous le choc, aurait été mis devant le fait accompli, le plan Pompidou-Messmer (3) étant méthodiquement mis en œuvre, sans vraie concertation, mais le temps pressait. S’en étaient suivis la constitution ou le renforcement d’associations et de mouvements antinucléaires et des manifestations locales, parfois violentes, sur les sites de construction des réacteurs.

La gauche, qui arrive au pouvoir au printemps 1981, avait fait d’une réorientation de la politique électrique tournant le dos au nucléaire et favorisant le charbon (4) un de ses thèmes de campagne, mais, outre l’abandon de Plogoff, la Commission HUGON, chargée de préparer les débats parlementaires de l’automne, arrive à des conclusions moins radicales, se contentant de prôner un ralentissement de la cadence de construction des réacteurs. De fait, la mise en œuvre du programme prévu en déroulera sans grande modification.

Aujourd’hui, à l’opposé, l’évolution de la législation et les nombreuses possibilités de recours conférées, créent un véritable « steeple-chase », série d’obstacles que devra franchir tout nouveau projet nucléaire, éloignant significativement le début des travaux (ceux relatifs à la préparation des sites, même si un projet de loi devrait desserrer cette contrainte) et différant d’autant les dates de mises en service. On parle de 2035 pour un premier EPR2, date que les opposants mettent perfidement en regard de « l’urgence climatique » dénonçant l’inanité du choix de relancer le nucléaire, alors qu’ils ont efficacement œuvré à cette procrastination.

L’histoire va-t-elle repasser les plats ?

Actuellement, le contexte énergétique inédit dans lequel la reprise post-covid, et la guerre en Ukraine placent l’Europe, et donc la France, pose de façon prégnante la question d’une relance de l’électronucléaire qui, il y a peu encore (loi LTECV de 2015, entre autres), s’était vu privé de futur, même si ailleurs (UK, Russie, Inde, Chine, Moyen Orient), son renouveau s’affirmait déjà depuis longtemps.

Par comparaison avec l’époque des crises pétrolières, outre la question de la souveraineté électrique redevenue majeure, un nouveau paramètre-clé s’est ajouté à la problématique, celui du réchauffement climatique et de l’incidence prouvée de l’utilisation des combustibles fossiles. Le parallèle des situations s’en trouve renforcé et des décisions rapides, comme celles prises en 1974, s’imposent d’autant.

Dans le monde, le charbon reste, et de loin, le combustible qui domine pour produire de l’électricité et les émissions consécutives de CO2 constituent un tiers des rejets planétaires, autant que toutes les mobilités confondues, l’enjeu est énorme.

Vouloir décarboner des usages industriels et domestiques, très largement inféodés aux sources fossiles, passe par un plus large appel à l’électricité, à condition qu’elle soit « carbon-free ». Cette clause de bon sens, qui ne devrait même pas être stipulée, n’a pourtant rien d’une redondance, tant la réalité l’impose. Ainsi, les orientations univoques vers la voiture électrique, ou l’hydrogène, précèdent souvent le verdissement de la production électrique du pays.

En Europe, des oppositions viscérales au nucléaire demeurent au point que l’Allemagne, énergétiquement acculée par des choix imprudents, ergote encore sur la nécessité de prolonger, même un court laps, l’activité de ses trois derniers réacteurs nucléaires (qui sont les plus modernes) et préfère redémarrer massivement des centrales charbon.

Autriche et Luxembourg et d’autres affidés s’apprêtent à contester devant la justice européenne contre l’admission du gaz, mais surtout du nucléaire, dans la taxonomie verte récemment adoptée (pourtant déjà très conditionnelle pour le nucléaire).

Mais dans le même temps, d’autres pays, en Europe et ailleurs, considèrent ou reconsidèrent positivement le recours au nucléaire.

Le carquois des opposants reste bien rempli

En face de ce regain d’intérêt, les contempteurs du nucléaire sont contraints à la contre- offensive (un vocable à la mode), ils puisent dans leur arsenal habituel et innovent, s’appuyant plus ou moins habilement sur le contexte.

Et quoi de plus simple que de « plier le match » d’entrée, en rappelant que cette question ne devrait même pas se poser, puisque la relève est déjà là, sous la forme des EnR qu’il suffit juste d’accélérer et de substituer, et que d’ailleurs le gouvernement s’apprête à encourager davantage. Foin donc de l’intermittence éolienne et solaire, foisonnement et stockage la pallieront, même si le premier n’a jamais été constaté et si le second (via le génial hydrogène décarboné) reste illusoire.

On s’économiserait aussi bien des tourments, en répétant comme un mantra : « le nucléaire c’est dangereux, c’est cher, et c’est tellement compliqué qu’on ne sait même plus en construire dans des délais déraisonnables, ni entretenir les centrales existantes ». Vous avez raison d’avoir peur du nucléaire, alors un ouvrage au titre éponyme, vous conforte (5).

La confusion volontaire entre nucléaire militaire et nucléaire civil, reste toujours efficace bien que passablement surannée, et trouve avec la guerre en Ukraine un nouveau champ de validation, grâce à sa variante inédite qui met le nucléaire civil sous le feu, ou la pression, des militaires. Un sujet qu’on ne peut escamoter, car pour robustes qu’ils soient, les réacteurs et leurs auxiliaires ne sont pas des bunkers « missile-proof » et leur exploitation demande une grande sérénité. La situation ukrainienne est directement transposée à la France, pays riche en réacteurs, sans plus de réserves, à chacun de calibrer sa peur.

« Floutant » tous les repères, d’aucun s’attachent à démonter un avantage que même ses opposants reconnaissait au nucléaire, son très faible impact climatique, puisqu’un livre récent affirme péremptoirement que « Le nucléaire n’est pas bon pour le climat » (6).

Par ailleurs, savoir mettre à disposition de grandes quantités d’électricité décarbonée heurte orthogonalement les préceptes de la décroissance, avec rappels à l’époque où l’abondance d’électricité nucléaire aurait conduit à pouvoir surchauffer des passoires thermiques, grâce au chauffage électrique. S’ensuit la condamnation de ce principe, comme symétriquement de la climatisation.

Plus prosaïquement, s’agissant de la gestion au long cours des déchets nucléaires de haute activité, un « anti-nuc » avisé a bien compris qu’avaliser une solution (où seulement laisser faire… car il faut bien faire quelque chose) ôtait à la cause l’argument qui fait encore le plus recette dans l’opinion, même quand celle-ci se tourne favorablement vers le nucléaire.

La tentative de blocage du chantier de Bure, ayant en mémoire le précédent de ND des Landes (même si tenir une ZAD dans les froides conditions de l’Est demande plus d’abnégation qu’en pays nantais) va donc constituer l’un des points chauds de l’automne. Tout pouvoir est mal à l’aise face à ces situations où se nourrissent la violence et son engrenage.

Cet été, certains réacteurs ayant dû baisser leur puissance pour respecter des critères de température de rejet des eaux de refroidissement, les opposants leur ont souhaité la bienvenue dans le clan de l’intermittence, en profitant pour souligner que nucléaire, étiages et réchauffements étaient clairement incompatibles.

Pour faire bonne mesure, on a imputé aux centrales de la vallée du Rhône, le réchauffement excessif de la Méditerranée, transformé en cloaque ! L’ineptie devrait faire sourire et quelque part, l’outrance est signe de désarroi, mais l’argutie a porté et beaucoup de gens se sont émus, peu familiers des ordres de grandeurs…

La fausse autonomie que conférerait un nucléaire, dont toute la matière fissile qu’il utilise est importée a un siège permanent dans le cercle des vérités d’évidence. Cette époque de pénurie économico-politique est propice à réactiver la crainte, laquelle reste largement infondée.

Cette énumération est loin d’être exhaustive..

(PPE+ CNDP+ CPDP+LPEC) = EPR2,  une inéquation magique ?

En réponse à l’urgence d’une décision concrète de construction de nouveaux réacteurs EPR2, qui remobiliserait toute la filière électronucléaire nationale, laquelle attend ce signe depuis si longtemps, le pays, via ses arcanes administratives, s’engage dans un long tunnel.

Au vu du cahier des charges de la CPDP (7) qui, au lieu de se focaliser sur la construction de réacteurs sur un site donné, embrasse l’ensemble de la politique de relance du nucléaire, y compris ses alternatives (!), on ne peut qu’être inquiet.

Ce débat public répond à une saisine conjointe d’EDF et de RTE, déposée le 14 février 2022, il se tiendra du 27 octobre 2022 au 27 février 2023.

Il s’agira ensuite pour les Parlementaires de débattre du sujet et de décider à travers le vote de la LPEC (loi Énergie-climat ), au printemps 2023, c’est à dire une année pleine après l’engageant discours du Président à Belfort. Le processus décisionnel sera donc gelé, au moins jusque-là.

Il est intéressant de connaître le verbatim de la saisine de la CPDP, ses objectifs sont vertigineux :

Au-delà du projet de construction d’une première paire de réacteurs «EPR 2 » à Penly, et conformément à l’avis n°2022/53 de la CNDP (8) le débat doit porter sur les résultats du programme de travail sur le «nouveau nucléaire» défini par la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) arrêtée par décret du 21 avril 2021.

Ce programme de travail visait en effet, selon les termes de la PPE (Programmation Pluriannuelle de l’Energie), à «permettre une prise de décision sur le lancement éventuel d’un programme de construction de nouveaux réacteurs», et donc à préparer les décisions législatives et réglementaires nécessaires à la mise en œuvre de ce programme.

« Devront être notamment présentées et débattues :

  • la capacité à maîtriser le programme industriel envisagé et la disponibilité des compétences nécessaires chez les opérateurs et leurs sous-traitants,
  • l’expertise des coûts et des calendriers prévisionnels, – les critères des choix des sites d’implantation des nouveaux réacteurs, la maîtrise des impacts des projets,
  • la gestion des déchets en résultant,
  • les conditions de sûreté et de sécurité en particulier en période de crise,
  • les mécanismes de financement par les maîtres d’ouvrage et par l’État au regard notamment des règles nationales et européennes.
  • Les points les plus controversés que vous auriez identifiés pourraient être soumis à une contre-expertise alternative, si vous le jugez nécessaire. Le débat public exige également un éclairage comparatif sur les options alternatives envisageables, et les raisons pour lesquelles les maîtres d’ouvrage proposent de ne pas les retenir. Ce point devra aussi être débattu dans le cadre de la concertation nationale sur le système énergétique de demain ; démarche à laquelle il conviendra que le débat soit particulièrement bien articulé. »

Est-on bien sérieux quand on souhaite, conformément à une trame élaborée dans le cadre de la PPE, questionner le public sur des thèmes aussi complexes et aussi vastes, débat qui, comme explicité ci-dessus, devra aussi s’articuler avec un autre à tenir sur le futur du système énergétique du pays…

Qui trop embrasse mal-étreint, mais que cherche -t-on vraiment à étreindre ? Ne cherche -t-on pas, finalement, quelques bonnes raisons pour ne rien décider ?

 

  1.  : En 1973, le mix électronucléaire national comportait 6 unités UNGG (uranium naturel graphite gaz), un REP(eau pressurisée), un EL(eau lourde) et on achevait la construction d’un RNR (réacteur à neutrons
  2.  : PEON (pour Production d’Electricité d’origine Nucléaire) : Commission permanente chargée de l’examen du contexte international et de formuler des propositions
  3.  : En mars 1974, Pierre Messmer, Premier Ministre, lance un vaste programme de construction de centrales nucléaires. Le complexe nucléo-industriel, déjà bien installé, monte en puissance. Le plan qui vise à limiter la dépendance au pétrole à travers la construction d’un important parc nucléaire, comporte aussi une série de mesures de sobriété énergétique (toute comparaison avec des situations rencontrées depuis… !). Lors du dernier Conseil des Ministres présidé par Georges Pompidou, sont décidés : Le Programme nucléaire et le TGV !!
  4. Parmi les 110 propositions du candidat Mitterrand, la 38éme était rédigée ainsi : « L’approvisionnement énergétique du pays sera diversifié. Le programme nucléaire sera limité aux centrales en cours de construction, en attendant que le pays, réellement informé, puisse se prononcer par référendum. Les crédits en faveur des énergies nouvelles ou des techniques nouvelles d’exploitation des énergies traditionnelles (charbon) seront très considérablement augmentés ».
  5.  : Nucléaire : une catastrophe française, vous avez raison d’avoir peur (Erwan Benezet,2018)
  6.  : Le nucléaire n’est pas bon pour le climat (Hervé Kempf, 2022)
  7. CPDP : Commission particulière du débat public
  8. CNDP : Commission nationale du débat public

Gérard Petit

Ingénieur diplômé dans l'énergie, avec des activités de R&D, d'ingénierie, d'exploitation, de formation et, in fine, d'inspection, Gérard Petit est un ancien cadre supérieur d'EDF et membre de l'Inspection Générale en charge de la Sûreté Nucléaire.