Quel avenir pour le nucléaire en France ?

Quel avenir pour le nucléaire en France ?

Une tribune co-signée par Daniela Bassi, Timothée Lafaurie et Emmylou Roszak, du cabinet de conseil en transformation numérique mc2i.

“La France doit-elle continuer d’entretenir et de développer son parc de centrales nucléaires » ? Cette épineuse question, au cœur du dernier débat présidentiel, n’en a pas fini de déchaîner les passions et ne semble pas pouvoir trouver de réponse unanime. Nous avons souhaité revenir sur ce débat en nous intéressant aux raisons qui justifient un tel déchirement dans l’opinion publique.

Un moyen d’accroître notre résilience aux contextes géopolitiques

La rupture quasi-totale de l’approvisionnement en énergie fossile de la part de la Russie a rappelé la dépendance européenne à ce type d’énergie. Contrairement aux énergies fossiles, la logistique d’approvisionnement en uranium est plus simple à gérer.

Selon le directeur général d’Orano, la France maîtrise son approvisionnement en uranium, car la ressource n’est pas concentrée dans une seule région du monde et ainsi préservée des aléas géopolitiques. En effet, on estime à près de 44% la quantité d’uranium qui peut être importée de pays membres de l’OCDE.

Malgré le fait que la France n’exploite pas d’uranium sur son sol, EDF affirme que « ses approvisionnements en uranium sont assurés à long terme par des contrats diversifiés en termes d’origines et de fournisseurs, d’une durée pouvant atteindre vingt ans ».

Le nucléaire est un des leviers d’action pour atteindre nos objectifs de neutralité carbone

Dans un contexte d’urgence écologique et de contraction énergétique, l’énergie nucléaire connaît un renouveau en ce début de décennie. Plusieurs raisons justifient ce regain d’intérêt.

Dans le cadre de l’accord de Paris, la France s’est engagée à atteindre la neutralité carbone à horizon 2050. La sortie des énergies fossiles étant imminente, le pays devra trouver d’autres moyens pour répondre à ses besoins énergétiques.

En l’état, le mix énergétique Français est composé à plus de 60% d’énergies fossiles: l’atteinte de ces objectifs nous contraint nécessairement à électrifier nos usages, et le principal défi tient à notre capacité à produire l’électricité dont nous avons besoin mais de manière décarbonée.

D’après l’ADEME et le GIEC, qui ont classé les empreintes carbones des différentes technologies de production d’électricité par unité d’énergie produite, le nucléaire et l’éolien se placent en tête de ce classement devant les panneaux photovoltaïques.

 Les capacités de production pilotables garantes de la sécurité d’approvisionnement

La stabilité du réseau tient à la capacité que déploie le gestionnaire de réseau de transport (RTE) à garantir l’équilibre entre la production et la consommation d’électricité en temps réel. Cet équilibre est particulièrement mis à mal en périodes de pointe.

Cette problématique impose la mobilisation de moyens de production pilotables, c’est-à-dire disponibles “sur demande” et sur des échelles de temps variables comme le permet le nucléaire. A l’inverse, l’énergie produite par les éoliennes et les panneaux photovoltaïques sont elles intermittentes: leurs capacités de production ne peuvent être constantes et sont fonction des aléas climatiques.

Les autres technologies de production d’électricité décarbonées sont peu nombreuses : les barrages hydroélectriques ont quasiment atteint leur potentiel maximum de production en France, et la technologie permettant d’alimenter les usines à gaz en hydrogène en est encore à ses balbutiements.

Le nucléaire : un moyen efficace/indispensable pour atteindre nos objectifs

Se poser la question de l’avenir du nucléaire dans une volonté d’atteindre la neutralité carbone en 2050 revient à mettre en perspective le développement de ce moyen de production énergétique par rapport aux énergies renouvelables. Dans le rapport présenté par RTE le constat est sans appel : tous les scénarios étudiés et permettant d’atteindre la neutralité carbone tout en répondant à nos  besoins de manière réalistes et viables prévoient l’utilisation de centrales nucléaires jusqu’en 2050.

Les scénarios qui envisagent le “100% renouvelable” passée cette date reposent sur une estimation très précise de nos besoins électriques à ces horizons. En effet, dans le cas où l’évaluation de ces besoins serait sous-estimées, les scénarios qui n’incluent pas le développement du nucléaire après 2050 ne nous permettent pas de garantir une sécurité d’approvisionnement énergétique, à l’inverse des scénarios proposant la prolongation et la construction de nouvelles capacités de production d’origine nucléaire.

Dans nos réflexions, il est fort à parier que la France concrétise sa volonté de réindustrialiser le territoire et ainsi réduire les quantités de carbone émis imputables à l’importation de produits qui comptent pour la moitié de nos émissions nationales. Cet élan représente pour nous la principale composante pouvant fausser les estimations de nos besoins énergétiques futurs et ainsi rendre caduc les scénarios ne permettant pas de couvrir cet écart.

 Un nouvel élan

La filière du nucléaire, vieillissante tant dans ses projets que dans son savoir-faire, semble vouloir regagner ses lettres de noblesse au regard des initiatives politiques annoncées dans ce domaine:

  • L’énergie nucléaire a été intégrée dans la Taxonomie Verte Européenne le 2 février dernier, ce qui en facilitera le financement ;
  • Le gouvernement Français a affiché sa volonté de venir prolonger la durée de vie des centrales nucléaires actuelles et envisage également la construction de 6 EPR2 (plus 8 en option) ;
  • Le président de la République souhaite également soutenir le développement des petits réacteurs modulaires (SMR) et des réacteurs innovants permettant de fermer le cycle du combustible et de produire moins de déchets.
  • Dans cette continuité, l’État a déboursé 9,7 milliards d’euros pour acquérir les 16% restants du capital d’EDF. L’une des raisons de cette renationalisation est liée aux capacités  d’investissement sur le nucléaire. La maintenance et la mise en place de nouveaux réacteurs sont des projets très coûteux et de très long terme. La nationalisation du groupe doit ainsi permettre de rassurer les investisseurs privés.

La France n’est pas la seule à suivre ce chemin. Après la pénurie d’électricité dans la province de Sichuan, la Chine a lancé de nouveaux projets de réacteurs nucléaires. L’objectif du pays est de construire entre six et huit réacteurs par an, mais cela pourrait être porté à 10. D’autres pays, comme le Japon, souhaitent également relancer leurs filières du nucléaire en vue des fortes tensions énergétiques mondiales.

Il nous semble évident de ne pas venir opposer le développement du nucléaire avec les énergies renouvelables, toutes deux étant des solutions nous permettant de réussir notre transition énergétique. La technologie du nucléaire ne comporte néanmoins pas que des avantages: la problématique de gestion des déchets, du démantèlement et de l’inertie inhérente au développement de tels projets font partie des enjeux que devra relever cette filière.

Cependant, la notion de risque est à dissocier de celle du danger: un danger maîtrisé devient un risque à faible probabilité d’occurrence qu’il convient de mettre en balance avec le risque de ne pas réussir notre transition énergétique.

 

Emmylou Roszak

Emmylou Roszak est Senior Partner - Directrice d'Unité depuis 2016. Elle est en charge du développement de l’offre Energie et Utilities. Diplômée de l’Université Paris 2 Panthéon-Assas en management et nouvelles technologies, elle débute sa carrière au sein de mc2i en 2004, où elle occupe les fonctions de Consultant Manager en 2009, puis de Senior Manager en 2014. Elle dirige de grands projets de transformation de systèmes d’information et des organisations dans les secteurs de l’Énergie notamment sur des thématiques liées à la mise en place de Centres de Services