« Les pompes à chaleur devraient jouer le premier rôle dans la décarbonation des bâtiments » (Brice Lalonde)

« Les pompes à chaleur devraient jouer le premier rôle dans la décarbonation des bâtiments » (Brice Lalonde)

Dans cet entretien au Monde de l’Énergie, Brice Lalonde, président d’Equilibre des énergies, ancien ministre de l’environnement et ancien ambassadeur des négociations internationales sur le climat, se penche sur la place des pompes à chaleur (PAC) dans la transition énergétique française, et sur les dernières annonces du gouvernement sur ce sujet.

Le Monde de l’Énergie —Quelles places devraient occuper les pompes à chaleur dans la stratégie de décarbonation française ? Quelle part de ces PAC sont aujourd’hui produites à l’étranger ?

Brice Lalonde —Les pompes à chaleur devraient jouer le premier rôle dans la décarbonation des bâtiments puisqu’elles produisent 3 à 4 fois plus de chaleur, grâce à l’énergie captée dans l’environnement, que celle – généralement de l’électricité – qui est dépensée pour les faire fonctionner. Elles offrent donc le double avantage d’économiser l’énergie et de réduire les émissions de CO2, notamment dans les pays, comme la France, où l’électricité est décarbonée. Elles peuvent capturer la chaleur dans l’air, l’eau ou le sol, et la restituer à l’air intérieur d’un bâtiment ou à l’eau du circuit de chauffage et d’eau chaude. Elles peuvent être couplées à des réseaux de chaleur ou à la géothermie, voire aux chaudières dont elles économisent le combustible. Nous estimons que 60 % des logements en France devraient être chauffés en 2050 par des pompes à chaleur.

Le taux de production des PAC air/eau est de 70 % sur le territoire national, et 60 % des PAC air/air vendues en France sont produites en Europe. Le « Joint Research Center », office européen des connaissances scientifiques, donne un taux de 68 % au niveau européen fin 2021. Une partie de la valeur ajoutée provient aujourd’hui d’Asie pour les compresseurs et les cartes électroniques.

Le Monde de l’Énergie —Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, a récemment annoncé un plan d’action pour parvenir à produire en France 1 million de pompes à chaleur en 2027. Quels sont les contours de ce plan ?

Brice Lalonde —Les ministres Le Maire et Lescure ont annoncé un plan en 8 points marquant la volonté de voir émerger une filière nationale. Il comporte, notamment, des incitations aux investissements industriels, une simplification des normes pour faciliter l’installation des pompes à chaleur dans les logements collectifs, des aides à l’achat de pompes à chaleur produites en Français et en Europe, le développement de la formation aux métiers de la pompe à chaleur et la création d’un centre d’expertise national.

Le Monde de l’Énergie —Vous semble-t-il réaliste et cohérent avec l’état du tissu industriel, et des capacités d’investissement des acteurs ?

Brice Lalonde —La France dispose de grands acteurs du génie thermique, dont les groupes Atlantic et Intuis, ainsi que des filiales d’entreprises étrangères. Tous savent produire des pompes à chaleur et peuvent en produire davantage. Les capacités sont là, ce qui manque encore est un engagement clair des pouvoirs publics pour l’électrification des usages, et spécialement dans le bâtiment. Les projections prévoient que la part de l’électricité devrait passer de 25% à plus de 50% de la consommation finale d’énergie en 2050. Mais cette part peine à décoller. La France est encore régie par les lois qui prescrivent de fermer une dizaine de réacteurs nucléaires. La réglementation des bâtiments et le diagnostic de performance énergétique pénalisent l’électricité d’un coefficient 2,3 qui aboutit à plus que doubler artificiellement la consommation conventionnelle des bâtiments chauffés à l’électricité. Les industriels s’interrogent également sur les prix futurs de l’électricité en France et en Europe.

Le Monde de l’Énergie —Quels leviers pourraient aider à relocaliser davantage la production des outils nécessaires à la transition énergétique de la France ?

Brice Lalonde —La loi Industrie verte a placé la filière pompe à chaleur parmi les secteurs stratégiques, qui pourront bénéficier de crédits d’impôts « à l’implantation d’une installation industrielle de fabrication ou d’assemblage ». Le dispositif complète France 2030, qui avait récompensé 14 projets de R&D dans le secteur, pour un total de 20 millions d’euros, déclenchant 50 millions d’euros d’investissements.

Les deux ministres ont également annoncé que la commande et les aides publiques privilégieraient les pompes à chaleur offrant les meilleures performances environnementales, en s’inspirant des mesures prises récemment sur le bonus automobile pour l’achat des véhicules électriques. En outre l’Etat a l’intention de remplacer les chaudières à fioul et gaz de ses 192 000 bâtiments par d’autres solutions, notamment les pompes à chaleur.

Ces leviers, crédit d’impôt, commande publique, aides publiques, sont évidemment indispensables. Le ministre de l’économie n’a pas manqué de rappeler qu’il avait récemment pris des engagements pour soutenir l’industrie nucléaire, celle des batteries et celle des panneaux photovoltaïques.

Sans doute faut-il aussi marteler qu’il ne saurait y avoir de transition énergétique sans un immense effort d’industrialisation. Pendant plusieurs décennies il nous a été dit que la France n’avait plus besoin d’industrie. On voit aujourd’hui que l’inverse est vrai. Les remarquables réussites chinoises dans le domaine des énergies vertes en fournissent la démonstration. Il faudra négocier la protection de notre industrie avec la Chine. Les apôtres de la décroissance doivent comprendre que si la part des fossiles doit décroître, ce n’est pas le cas de la chaleur renouvelable ni de l’électricité bas-carbone.

Le Monde de l’Énergie —Comment convaincre davantage de Français d’opter pour une PAC ?

Brice Lalonde —Il faut faire connaître la pompe à chaleur et apprendre à s’en servir. Elle est différente d’une chaudière, comme le véhicule électrique est différent d’une voiture thermique. Elle est parfaitement adaptée aux maisons individuelles, moins aux immeubles collectifs parce qu’il lui faut de la place à l’extérieur et à l’intérieur des murs, mais des solutions nouvelles arrivent sur le marché. Produisant une chaleur douce, elle se prête plus facilement au chauffage diffus qu’aux radiateurs. Sa durée de vie s’étend jusqu’à 15 ou 20 ans. En moyenne la pompe à chaleur divise par trois ou quatre la consommation d’énergie d’un logement et par neuf les émissions de gaz à effet de serre.

A l’achat la pompe à chaleur est plus chère qu’une chaudière. C’est pourquoi les aides de l’Etat sont importantes, notamment grâce à l’addition de MaPrimRénov et des CEE. Equilibre des Énergies a proposé la création d’une prime à la conversion des chaudières en pompes à chaleur sur le modèle de celle des voitures thermiques en électriques. Les pompes à chaleur pourraient également bénéficier, dans les CEE, d’un coup de pouce au titre de la migration vers une solution décarbonée.

Le marché des pompes à chaleur est traditionnellement porté par celui de la construction neuve et des aides à la rénovation. Il a souffert de la crise actuelle de la construction. Mais aussi de la limitation des aides au profit des rénovations dites d’ampleur. Celles-ci supposent au moins deux gestes d’isolation mais l’argent manque pour installer, en sus des travaux d’isolation, une pompe à chaleur. Certains craignent qu’il s’agisse d’une fausse bonne idée. Les résultats du 1er trimestre 2024 de MaPrimRénov’ sont mauvais. Du coup la rénovation par geste bénéficie à nouveau des aides de l’Etat jusqu’au 31 décembre 2024. Pas sûr que cela soit suffisant. Il faut admettre un équilibre entre isolation et changement de la source d’énergie. Les deux sont nécessaires, mais en évitant la surenchère. A budget donné, c’est la pompe à chaleur qui est de loin la plus efficace au regard des objectifs de la politique énergie-climat.

Brice Lalonde

Ex-sous-secrétaire général de l'Onu, coordonnateur exécutif de la Conférence des Nations unies sur le développement durable (Rio+20), Brice Lalonde a également assuré des fonctions d'Ambassadeur chargé des négociations internationales sur le changement climatique pour la France de 2007 à 2011. Il fut secrétaire d'État puis ministre de l'Environnement de 1988 à 1992. Depuis décembre 2017, il est le président du groupement d'entreprises pour le climat Équilibre des Énergies, où il entend agir pour conjuguer décarbonation et prospérité.