Quelles perspectives pour le secteur pétrolier après la crise de la Covid-19 ?

En décembre 2019, l’économie mondiale venait de conclure l’année avec une croissance moyenne de 3,3% et une perspective de progression de 0,3% de plus pour 2020 selon le Fond Monétaire International (FMI)[1] .

Ces prévisions devaient également s’accompagner d’une hausse de la consommation globale de pétrole brut, passant ainsi de 100 millions de barils par jour (b/j) en 2019 à 101,5 millions de barils en 2020[2] . Toutefois, l’annonce fin décembre de l’apparition d’un virus de type coronavirus à Wuhan allait ébranler les prévisions des économistes et mettre à mal toute l’industrie pétrolière.

Rétrospective sur les marchés pétroliers en 2020

Le prix du Brent sur l’année 2019 s’est situé en moyenne autour des 65$ par baril comme l’indique le graphique ci-dessous. Suite à la propagation du virus hors de Chine, touchant quasiment tous les pays dans les premiers mois de l’année 2020, les mesures de confinement et le ralentissement de l’économie mondiale ont conduit à une récession de l’économie et à une chute vertigineuse des prix du pétrole.

Pour ces derniers, la chute de la demande massive provoquée par l’arrêt quasi-total des transports et des industries a provoqué l’effondrement des cours étant donné que la production pétrolière s’établissait bien au-dessus de la demande.

Aux alentours d’avril, point le plus bas de la courbe des prix, la demande globale de produits pétroliers atteignait les 80 millions de b/j, tandis que la production s’établissait aux alentours de 90 millions de b/j[3] .

La surabondance de pétrole a provoqué cette chute, où le baril de Brent s’établissait à près de 20$, du jamais vu depuis les années 1990. Pendant ce temps-là aux États-Unis, le Western Texas Intermediate (WTI), équivalent du Brent outre-Atlantique, affichait des prix négatifs pour ses contrats à terme, de l’ordre de -37$ par baril. Cela signifiait que les producteurs et les traders de pétrole brut devaient payer les potentiels acheteurs pour se débarrasser des grandes quantités de pétrole qui se retrouvaient stockées dans des cuves ou des tankers en attendant preneur.

                                                                                                Source : Energy Information Administration

En parallèle, la fermeture généralisée des commerces, des entreprises, des frontières des États et le ralentissement des échanges commerciaux ont conduit les économistes du FMI à revoir leurs prévisions économiques pour le futur.

Désormais les projections pour la croissance globale en 2020 ne font plus état d’une expansion de l’économie, mais d’une forte contraction à -4,4%. Toutefois, un rebond est attendu en 2021 avec la réouverture des économies régionales, de l’ordre de 5,2%, ce qui devrait amener le Produit Intérieur Brut (PIB) mondial à être 0,6% au-dessus de son niveau de 2019[4] .

A l’horizon 2025, la croissance mondiale devrait poursuivre une trajectoire de l’ordre de 3,5% par an.

Étant donné la forte corrélation entre croissance économique et consommation de produits pétroliers, les années post-pandémie verront-elles une consommation accrue de pétrole brut, allant en contradiction avec les objectifs de la COP21 et de sobriété énergétique promulgués par les gouvernements ou seront-elles plutôt suivies par une diminution de notre consommation de l’or noir, au profit d’autres sources d’énergie plus durables ? Différents scénarios répondant à cette question centrale sont dressés par les institutions et les entreprises compétentes en la matière.

Les trajectoires de la consommation pétrolière mondiale à moyen et long terme

Longtemps source de désaccord entre les experts du secteur pétrolier, le concept de pic pétrolier, développé par le géophysicien Marion King Huppert, désigne un point hypothétique à partir duquel la production mondiale de pétrole brut atteindra son taux maximum, qui sera nécessairement suivi par une diminution progressive de la production.

La question ne s’était encore jamais vraiment posée du point de vue de la demande, à savoir si la consommation pétrolière ne viendrait pas à décroître du fait du remplacement progressif du pétrole brut par d’autres sources d’énergie pouvant servir aux mêmes usages ainsi que par un changement de comportement de la part des citoyens, réduisant de par eux-mêmes leur consommation d’hydrocarbures.

Les scénarios pré-Covid

En 2019, les scénarios à long terme pour la croissance mondiale de pétrole établis par l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) ou bien encore la major British Petroleum (BP), faisaient tous état d’une consommation accrue de produits pétroliers.

Pour l’AIE, son rapport sur le monde de l’énergie en 2019 faisait état d’une consommation de pétrole de l’ordre de 106 millions de b/j à horizon 2040 dans son scénario Stated Policies[5] .

Pour l’OPEP, ce chiffre s’établirait plutôt à 110,6 millions de b/j à horizon 2040[6] . Ce chiffre plus élevé reflète la position pro-pétrole des États membres du cartel, dont l’économie est fortement liée aux revenus provenant de la rente pétrolière et qui rejettent donc toute notion de décroissance de la consommation de pétrole.

Pour BP, le monde consommera 108 millions de b/j non pas en 2040 mais déjà en 2030[7] , à la suite de quoi une décroissance de la consommation devrait être observée. Ces différents scénarios ont été élaborés en partant du postulat que l’économie mondiale continuerait de croître au rythme indiqué par les économistes, sans pouvoir imaginer que 2020 serait une année noire pour les producteurs pétroliers et l’économie toute entière.

Les scénarios post-Covid

Devant accuser le choc face à la pandémie mondiale de coronavirus, le secteur pétrolier s’est retrouvé démuni face à l’un des effondrements les plus précipités de la consommation de pétrole survenu au cours de l’Histoire moderne.

A la suite de la chute des cours, des faillites et des réductions de la production mondiale ont suivi. Désormais, il est estimé par l’AIE que le monde aura consommé en moyenne 92 millions de b/j en 2020 contre 100 en 2019 et que nous allons certainement faire face à un pic pétrolier, provenant de la demande cette fois, qui impliquera une diminution de la consommation pétrolière bien plus tôt que ce qui était estimé auparavant.

Cette hypothèse est corroborée par BP, qui a modifié l’ensemble de ses scénarios pour le futur et a revisité à la baisse le prix moyen du Brent dans les années à venir de près de 27% par rapport à ses estimations antérieures[8] , passant de 75$ à 55$ en 2050.

 

Figure 2 : Marché global des produits pétroliers ajusté selon la demande

                                                                                    Source : BP Energy Outlook 2020

 

Au sein de son nouveau rapport sur l’énergie, BP indique que dans tous les cas, la consommation pétrolière atteindra son pic entre 2025 et 2030, et celui-ci ne sera plus de 108 millions de b/j mais de 101 millions de b/j.

Ce chiffre ne vaut que pour le scénario Business-as-Usual, signifiant que notre consommation n’augmentera que modestement si nous maintenons le statu quo, sans mettre en place de politique de changement, puis une diminution continue de la demande en produit pétrolier suivra jusqu’en 2050, où elle atteindra 92 millions de b/j environ.

Dans les deux autres scénarios de BP, Rapid et Net Zero, présentant une trajectoire plus durable pour l’avenir, nous aurions déjà atteint le pic de consommation en 2020 et le monde consommerait bien moins de pétrole d’années en années jusqu’en 2050. D’une base 100 en 2020, nous atteindrions 54 ou 32 millions de b/j consommés en 2050.

De son côté, l’AIE a également procédé à une modification de tous ses modèles pour la consommation future de produits pétroliers. Elle estime qu’en 2021, la demande globale de pétrole rebondira de l’ordre de 5 millions de b/j pour atteindre 97 millions contre 92 millions en moyenne en 2020.

Ce n’est qu’en 2023 que la consommation globale de pétrole devrait retrouver son niveau d’avant crise puis augmenter de 0,7 millions de b/j jusqu’à 2030. Son rapport sur l’énergie 2020 précise que la demande pétrolière en 2030 sera inférieure de 2 millions de barils par rapport à ce qu’elle avait estimé en 2019 pour la même année[9] , atteignant 104 millions de b/j contre 106 millions dans le scénario précédent. Selon l’AIE, cela serait dû aux effets à long terme que laissera la crise du Covid-19 sur les échanges commerciaux mondiaux.

 

Figure 3: Demande pétrolière par secteur selon les politiques déclarées pour leur développement (2019 – 2030)

Source: AIE, World Energy Outlook 2030

 

Les graphiques de la Figure 3 révèlent les cicatrices posées par la crise de la Covid-19 sur la consommation mondiale de pétrole :

 

Le premier graphique, relatif au secteur automobile, dévoile que ce n’est qu’en 2023 que la consommation pétrolière pour ce secteur retrouvera ses niveaux d’avant crise. Ceci s’explique par la diminution de la vente de voitures neuves au premier semestre 2020, en chute de près de 30% par rapport à la même période en 2019. Cette réduction des ventes concerne principalement les véhicules essence ou diesel.

Les véhicules électriques de leur côté, devraient représenter plus de 3% dans la vente totale de véhicules en 2020 contre 2,5% en 2019. A horizon 2030, la pandémie et ses conséquences impliqueront une diminution de 7% du nombre global de véhicules par rapport aux estimations élaborées en 2019 pour ce secteur. Toutefois, il est difficile d’estimer à long terme si cela se matérialisera par une réduction de la consommation d’hydrocarbures et des émissions de CO2.

La pénétration des véhicules électriques sur le marché, censée présenter une alternative crédible et durable aux carburants, est contrebalancée par la préférence des automobilistes pour les véhicules de type SUV. Leur part devrait passer à 50% dans les ventes totales de voiture d’ici à 2030, contre 40% en 2019, impliquant une hausse de la consommation pétrolière de 0,2 millions de b/j pour ce type de véhicules.

 

  • Le second graphique concerne les camions, l’aviation et l’industrie maritime.
  • Le secteur des camions routiers a été faiblement impacté par la crise, car les usines et les exploitations agricoles ont maintenu leurs activités, nécessitant de réaliser des livraisons. Le confinement observé dans la plupart des États a également mené à plus de livraisons via des commandes provenant du e-commerce de la part de particuliers. La demande pétrolière pour ce secteur devrait ainsi rapidement se redresser pour dépasser les niveaux d’avant la crise d’ici à 2022. La croissance de la demande augmentera de 1,5 millions de b/j d’ici à 2030 pour atteindre 17,5 millions de b/j.
  • Le secteur aérien, de son côté, traverse une crise bien plus importante, avec une fréquentation réduite de 90% en avril 2020 par rapport à l’année dernière. Les compagnies aériennes ont fortement souffert de la fermeture des frontières et des lieux recevant les touristes ou encore de la mise en place de vidéo-conférence afin de remplacer les voyages professionnels. Le secteur a ainsi consommé en moyenne 3 millions de b/j de moins en 2020 par rapport à 2019, passant de 7,5 millions de b/j à 4,5 millions de b/j. Un retour à la normale de la consommation pétrolière ne devrait pas être attendu avant 2024 pour la branche.
  • Pour le secteur maritime, la détérioration des échanges commerciaux a également eu un impact négatif sur la filière, bien que plus limité dans ses effets que pour le secteur aérien. La demande pétrolière dans l’industrie maritime devrait diminuer de 7% entre 2019 et 2020, passant de 3,9 millions de b/j à 3,8 millions de b/j en moyenne. Une augmentation lente mais continue de la consommation de carburants marins devrait survenir dans la prochaine décennie pour atteindre 6 millions de b/j en 2030. La mise en place de solutions alternatives tel que des navires fonctionnant au gaz naturel liquéfié (GNL), à l’hydrogène ou aux biocarburants devraient compter pour 7,5% de la flotte mondiale d’ici à 2030, pouvant potentiellement réduire la demande en produits pétroliers telle que quantifiée aujourd’hui.

 

  • Le troisième présente les estimations pour les secteurs pétrochimique, industriel et du bâtiment.
  • La filière pétrochimique est relativement épargnée par les mauvaises conditions économiques. Dans son ensemble, la demande en produits pétrochimique ne devrait diminuer que de 3% en 2020 comparée à l’année précédente. Celle-ci devrait voir sa part dans la consommation mondiale de pétrole augmenter régulièrement, de 3 millions de b/j entre 2019 et 2030, puis de 1,5 millions de b/j jusqu’à 2040 pour s’établir au total à 17 millions de b/j en comparaison des 12,5 millions de b/j consommés en 2019 par ce secteur. La croissance forte du secteur s’explique par la hausse du e-commerce qui nécessite plus de plastique pour emballer les colis et à un prix du pétrole brut peu élevé sur le long terme. Les pressions pour réduire l’utilisation des plastiques à usage unique et la mise en place de filières de recyclage à l’avenir sont susceptibles de modifier ces perspectives de consommation pour le secteur.
  • Dans le secteur industriel, le pétrole perd de sa compétitivité face au gaz naturel ou à l’électricité, impliquant que, à l’avenir, les industries ne consommeront jamais autant de pétrole que ce qu’elles ont consommé en 2019. La demande du secteur reste stable jusqu’en 2030 pour s’établir à 6 millions de b/j.
  • Pour le secteur du bâtiment, la consommation d’énergie des ménages pour cuisiner ou se chauffer a diminué lors du confinement. D’une consommation s’établissant à 8,7 millions de b/j, le secteur n’en consommera plus que 8 millions à horizon 2030, de par les gains en efficacité énergétique réalisés au sein des économies avancées. Cependant, une croissance de la consommation dans ce secteur aura lieu dans certaines régions du globe où le gaz de pétrole liquéfié (GPL) est utilisé pour cuisiner, c’est notamment le cas en Afrique, Inde ou Asie du Sud-Est.

Tableau 1 : Eléments post-Covid pouvant affecter la demande en produits pétroliers par secteur

 

Source : AIE, World Energy Outlook 2020

 

Tel que nous avons pu le voir, la pandémie que le monde a connue en 2020 a bouleversé les équilibres établis par les architectes de l’économie moderne, s’appuyant sur une consommation toujours croissante de produits pétroliers. Cette année marquera peut-être l’avènement du déclin du pétrole au profit d’autres sources d’énergie, plus respectueuses de l’environnement et du climat.

Pourtant, à travers les scénarios analysés et les prévisions par secteur, nous pouvons remarquer que la consommation de pétrole devrait repartir à la hausse pour un temps. L’année charnière pour le secteur semblait être 2030, où nous aurions atteint le pic de la demande.

Avec la crise du coronavirus, ce pic semble désormais bien plus proche. Bien des experts se sont toutefois fourvoyés sur la prétendue année où devait survenir le pic pétrolier de la production, il est donc nécessaire de considérer ces chiffres prévisionnels avec prudence.

Ce qui est certain, c’est que plus nous repousserons la réduction de notre consommation de pétrole, plus les objectifs climatiques, devant permettre aux générations futures de disposer d’un environnement sain, se révèleront inatteignables.

[1] https://www.imf.org/en/Publications/WEO/Issues/2019/03/28/world-economic-outlook-april-2019

[2] https://www.ft.com/content/e8bd8910-ebf7-11e9-85f4-d00e5018f061

[3] https://www.eia.gov/outlooks/steo/report/global_oil.php

[4] https://www.imf.org/en/Publications/WEO/Issues/2020/09/30/world-economic-outlook-october-2020

[5] https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2019/oil#abstract

[6] https://www.opec.org/opec_web/static_files_project/media/downloads/press_room/Presentation%20-%20Launch%20of%20the%202019%20OPEC%20World%20Oil%20Outlook.pdf

[7] https://www.cnbc.com/2019/02/14/bp-forecast-sees-renewables-and-natural-gas-dominating-energy.html

[8] https://markets.businessinsider.com/commodities/news/oil-prices-bp-cuts-2050-forecast-by-a-third-2020-6-1029308050

[9] https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2020/outlook-for-fuel-supply#abstract

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