Le nucléaire est-il vraiment une chance pour la France ? (Tribune)

Le nucléaire est-il vraiment une chance pour la France ? (Tribune)

Par Alain Desgranges, ingénieur en Génie atomique et membre de l’ONG PNC-France

Le 27 juillet, Emmanuel Macron avait exprimé son soutien à la filière nucléaire française. Un soutien confirmé dans son intervention télévisée du 9 Novembre mais qui ne lève pas le doute sur ses véritables intentions, suscitant de nombreuses interrogations traduites dans cette lettre ouverte. 

Monsieur le Président, je vous écris une lettre que vous lirez peut-être …

L’énergie nucléaire et le débat qui l’oppose aux énergies renouvelables se sont invités dans la campagne présidentielle et c‘est sans doute fort de ce constat que vous avez fait part à nos compatriotes de votre décision de relancer le nucléaire lors d’une intervention télévisée le 9 vovembre.

« Pour garantir l’indépendance énergétique de la France et atteindre la neutralité carbone en 2050, nous allons relancer la construction de réacteurs nucléaires dans notre pays et continuer de développer les énergies renouvelables. Au moment où nous allons clôturer la COP26 de Glasgow c’est un message fort ».

Une déclaration sans plus de détails qui laisse la porte ouverte à de nombreuses interrogations.

Des interrogations

Quels types de réacteurs, suivant quel calendrier, combien de réacteurs, où les implanter, ou encore, notre pays aura-t-il encore les moyens de mener à terme un projet industriel si ambitieux ?

Pour répondre à ces questions légitimes, nous savons qu’EDF est en capacité de proposer des EPR dits de nouvelle génération, moins coûteux que le prototype de Flamanville, de moindre puissance mais plus rapide à construire. Avec l’alternative des SMR, ces petits réacteurs modulaires qui sont encore dans les cartons de leurs concepteur…

Nous savons aussi qu’il s’agit d’un projet qui doit s’inscrire dans un temps de plusieurs décennies avec un délai estimé de 10 à 15 années avant leur mise en service pour cause de consultation ouverte au public et de durée du chantier de construction.

Combien faudra-t-il de réacteurs pour satisfaire des besoins qui vont bien au-delà d’un premier projet de six unités, projet souhaité par EDF pour relancer au plus vite une filière française en attente d’un nouveau contrat depuis plus de 15 ans ? C’est une question fondamentale qui rejoint votre ambition de marquer votre mandat avec le projet de réindustrialisation de notre nation afin de l’ouvrir sur une nouvelle ère de prospérité et de réelle indépendance économique.

Un défi prêt à être relevé

RTE, gestionnaire du réseau de transport de l’électricité, recommande dans son dernier rapport de mettre en fabrication seulement 14 réacteurs dans son scénario de référence de moindre consommation, qui ne permettront pas de satisfaire à cet objectif (1). Auparavant, l’Académie des Sciences avait fait la démonstration du doublement de la consommation électrique à l’horizon 2050 dans son avis du 8 Juillet (2). Ce qui nécessiterait la construction de 24 à 30 réacteurs selon nos académiciens. Une estimation que vient aussi de faire la Cour des Comptes ce 18 Novembre (3).

Notre pays a-t-il encore les moyens de mener à terme un projet industriel si ambitieux ?

Car il s’agit d’un véritable défi que la filière nucléaire française se dit prête à relever à la condition de disposer des ressources financières pour le réaliser, mais aussi d’un appui politique indispensable en la circonstance, comme ce fût le cas en 1974 de la part du gouvernement Messmer.

Enfin, pour compléter ce dossier éminemment stratégique, se pose une dernière question avec votre décision d’arrêter par anticipation 12 réacteurs, s’ajoutant aux deux de Fessenheim, comme le prévoit une loi irresponsable alors que des menaces de coupures sont confirmées par la ministre pour ces prochains hivers.

Monsieur le Président, le nucléaire français n’est-il pas aussi une chance pour l’Europe ?

S’ajoute en effet à ces considérations l’intérêt de notre nucléaire qui permettra à nos voisins européens, une fois le temps de la disette venu, de venir quémander une partie de notre production d’électricité, fusse-t-elle d’origine nucléaire, pour le plus grand profit de notre balance commerciale.

Une politique qui contribuerait également au maintien d’une certaine indépendance énergétique pour notre pays mais qui serait mise à mal par l’importation massive de gaz de Russie, menace qui nous pend au nez sans un changement radical de votre stratégie.

Monsieur le Président, au moment où notre nation est en quête d’un « Bonaparte au Pont d’Arcole », ayez le courage et l’audace de franchir le Rubicon et la France sera sauvée !

Il ne dépend plus que de vous que le nucléaire soit vraiment une chance pour la France.

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  • RTE – Eude « Les futurs énergétiques 2050 »
  • Avis de l’Académie des Sciences du 8 Juillet 2021- « L’apport de l’énergie nucléaire dans la transition énergétique, aujourd’hui et demain ».
  • Note de la Cour des Comptes du 18 Novembre 2021- « Les choix de production électrique : anticiper et maîtriser les risques technologiques, techniques et financiers ».