Lithium en France : « nous passons d’un monde intensif en hydrocarbures à un monde intensif en métaux »

Lithium en France : « nous passons d’un monde intensif en hydrocarbures à un monde intensif en métaux »

Le Monde de l’Energie ouvre ses colonnes à François Rousseau, ingénieur et directeur de Mines Nancy, pour obtenir son éclairage sur la possible ouverture de mines de lithium en France et, plus globalement, sur l’opportunité de rouvrir des mines dans l’Union européenne.

Le Monde de l’Énergie —Pouvez-vous nous présenter les deux projets récents d’exploitation du lithium en France (Imerys dans le Massif cental, Vulcan Energy en Alsace) ?

François Rousseau Le premier projet consiste à ouvrir une mine de lithium – a priori la plus grande en Europe – et le second concerne le raffinage de lithium (importé) pour fabriquer des précurseurs pour les batteries. Cette seconde activité est tout sauf anecdotique : la souveraineté européenne est aujourd’hui plus fragile encore sur ses capacités de raffinage que sur ses ressources (sachant que l’UE importe 70% à 100% des métaux qu’elle utilise).

D’autres projets annoncés concernent le recyclage, une activité elle aussi essentielle, tant pour l’atteinte des objectifs de neutralité carbone que pour la souveraineté industrielle. Une étude récente montre ainsi que sur 60 métaux étudiés, plus de la moitié n’étaient pas du tout recyclés, et que la matière était définitivement perdue, soit du fait d’usage dispersif, soit par l’envoi dans une filière déchets.

Le Monde de l’Énergie —En quoi l’exploitation du lithium dans l’Union européenne, et en particulier en France, est-il un enjeu de souveraineté crucial dans l’optique de la transition énergétique ?

François Rousseau Alors que nous vivons dans une économie où l’énergie et son vecteur étaient carbonés, la transition énergétique s’appuie largement sur le vecteur électricité. Nous passons d’un monde intensif en hydrocarbures à un monde intensif en métaux, et c’est un véritable bouleversement des technologies, des chaînes de valeur, et de la géopolitique mondiale qui en découle.

Les enjeux sont particulièrement importants concernant les métaux utilisés dans les batteries (aujourd’hui, notamment nickel, cobalt et lithium, mais les chimies changeront) car le stockage est omniprésent et il requiert une quantité importante de matériaux (contrairement au stockage des hydrocarbures).

Non seulement l’usage des batteries va continuer à se répandre, mais elles peuvent se retrouver au cœur du savoir-faire et de la valeur des nouveaux produits (comme les véhicules électriques). A ce jour, c’est une filière largement dominée par la Chine, tant pour la maîtrise des ressources, le raffinage, que la production des batteries. Reprendre un minimum de maîtrise de la filière lithium est essentiel, pour la réindustrialisation du pays et pour ne pas se retrouver dans une situation de dépendance critique.

Le Monde de l’Énergie —Y voyez-vous les prémisses d’une relance de l’industrie minière dans l’Union européenne ? Quels autres métaux cruciaux pour l’avenir énergétique de l’Union pourrait également faire l’objet de nouvelles concessions ?

François Rousseau Cette annonce est montre que nous sommes vraiment entrés dans le 21ème siècle au regard des enjeux et des problématiques sur lesquels nous nous concentrons, et elle est symbolique à 3 égards au moins :

  • Jusqu’à cette annonce, les mines nous évoquaient un passé révolu, une industrie d’hier, sale, polluante, une activité qu’on préférait laisser à des pays lointains. Mais les métaux sont aujourd’hui au cœur du chantier pharaonique que nous voulons conduire : la transition énergétique, qui requiert des quantités colossales de matériaux. Le lithium, utilisé dans toutes les batteries modernes, incarne à lui seul cette transition.
  • Avec la crise Covid, l’Europe et en premier lieu la France a pris conscience de l’effondrement de son industrie (à peine 10% du PIB, sensiblement la même chose que le tourisme) et de la fragilité induite sur sa souveraineté. Or, sans maîtrise des premiers maillons de la chaîne de valeur (exploitation, raffinage), dans un monde moins prévisible et de plus en plus fragmenté, il est impossible de bâtir une filière industrielle solide sans sécuriser les approvisionnements.
  • Cette annonce a enfin un goût de défi : après des décennies où le phénomène NIMBY (« not in my backyard ») a encouragé les entreprises à délocaliser les nuisances vers les Pays du Sud, il s’agit de mieux assumer les conséquences de nos choix de modes de vie. En outre, il s’agit aussi de s’assurer que l’activité minière se fait dans un cadre environnemental exigeant, et avec une énergie moins carbonée.

Le Monde de l’Énergie —Rejoignez-vous les analystes qui militent ardemment pour que l’Union européenne exploite toutes les mines de métaux dont elle dispose, pour des raisons de sécurité d’approvisionnement, mais aussi pour des raisons environnementales et sanitaires.

François Rousseau Il est difficile de renoncer à l’ouverture de mines en Europe :

  • Dans un monde moins prévisible et moins mondialisé, la sécurité des approvisionnements n’est pas garantie. De plus en plus, les pays producteurs ont l’ambition de « remonter la chaîne de valeur », et de ne plus juste vendre leurs matières premières, mais vendre des produits à plus forte valeur ajoutée, voire de devenir incontournable pour l’industrie du monde entier, à l’image de la Chine avec les terres rares. Rouvrir des mines est incontournable pour une Europe qui conserve des ambitions industrielles. Mais il ne faut pas imaginer que l’objectif soit de passer d’une Europe qui avait abandonné à mine à une Europe totalement souveraine. L’objectif n’est sans doute ni économiquement rationnel ni atteignable. Il s’agit des domaines stratégiques où l’Europe est souveraine, voire incontournable, pour conserver des monnaies d’échange.
  • L’Europe ne sera pas capable d’extraire tous les métaux qu’elle consomme, au regard de ses ressources, et ce n’est pas nécessairement rationnel d’exploiter toutes ses ressources (suivant la forme chimique sous lesquelles elles se trouvent, leur transformation pour un usage donné est plus ou moins complexe). Mais elle devra également s’impliquer sur la production secondaire – le recyclage – qui ne pourra pas couvrir tous ses besoins mais viendra limiter ses importations.

Le Monde de l’Énergie —Quels leviers pourraient permettre une accélération de cette tendance ?

François Rousseau Le constat est le même dans tous les pays où les citoyens accèdent à un certain niveau de vie : l’acceptabilité des activités minières diminuent. Le plus grand défi pour la réouverture de mines en Europe sera donc certainement celui-ci : faire accepter aux européens qu’ils doivent assumer les nuisances induites par leur mode de vie !

Ceci est d’ailleurs l’un des fils directeurs de la formation des ingénieurs de Mines Nancy : agir en acteurs de la transition socio-écologique en intégrant ses enjeux dans le cadre de leur fonction, mais aussi en prenant la parole dans le débat public pour apporter aux citoyens les clefs fondamentales des problématiques pour se forger un avis éclairé, indispensable pour le bon fonctionnement d’un processus démocratique.

François Rousseau

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Paris, François Rousseau est ingénieur du Corps des Mines. De 2009 à 2013, il occupe le poste de chef du service régional de l’environnement industriel à la Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement d’Alsace ; il est ensuite chef du pôle substances, produits et procédés à l’Institut National de l’Environnement Industriel et des Risques jusqu’en 2016. En 2016, il rejoint la direction de Mines Nancy. Il a été délégué général d’Artem de 2018 à 2020.