« L’Affaire du Siècle », des pompiers pyromanes ?

« L’Affaire du Siècle », des pompiers pyromanes ?

Les hasards de la vie m’ont fait soutenir une thèse de doctorat mêlant mécanique des fluides et thermodynamique, matières que j’ai enseignées ensuite dans une école d’application de l’Ecole Polytechnique et qui sont les sciences de base du climat. Peu de climatologues insistent sur l’instabilité fondamentale des phénomènes qu’ils étudient, malgré les travaux d’un des leurs, Edward Lorenz.

Au-delà des rapports du GIEC, les faits se multiplient : recul des glaciers, élévation du niveau des océans mesurée par la NASA, etc, et confirment l’arrivée d’une période de réchauffement climatique. Il est vraisemblable que l’activité humaine en est la cause, car, toujours au-delà du GIEC, nos émissions de gaz à effet de serre sont le seul facteur qui ait vraiment changé récemment. Sommes-nous en train de déclencher un mécanisme funeste ?

Probablement, mais le phénomène est fondamentalement instable. Il peut s’atténuer, voire disparaitre après un  nombre imprévisible d’années. Il peut aussi se perpétuer, voire s’amplifier et devenir incontrôlable. Dans ce dernier cas, il peut mener à la disparition rapide de l’humanité.

Le pire n’est pas sûr mais il est clair qu’il y a une urgence à agir, comme jamais les hommes ne l’avaient imaginé. Une pétition obligeant l’Etat français à réussir à diminuer nos émissions va, a priori, dans le bon sens car celles-ci ne baissent plus depuis 2014. C’est le but que se sont données quatre ONG dont Greenpeace et Oxfam par la pétition nommée « L’Affaire du Siècle ».

La lutte contre le réchauffement climatique doit être menée avec détermination et efficacité. La plus grande partie des émissions de gaz à effet de serre provient de l’usage des combustibles fossiles comme source d’énergie. La priorité est de réduire cette utilisation.

Le premier moyen est de diminuer notre consommation d’énergie par une meilleure efficacité énergétique. Le second est de remplacer les combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz) par des sources n’émettant pas de gaz à effet de serre.

Celles-ci comprennent les énergies renouvelables (dont l’hydroélectricité) et le nucléaire. Or la pétition que nous proposent les ONG de l’Affaire du Siècle demande d’abandonner « les énergies fossiles et le nucléaire ». Que ces ONG soient hostiles au nucléaire, c’est leur droit. Qu’elles instrumentalisent la lutte pour le climat pour faire avancer leur combat contre l’atome civil mène à une tromperie.

La lutte des quatre ONG (dont Greenpeace) contre le nucléaire

Elle est basée principalement sur les dangers de l’atome pouvant mener à des catastrophes apocalyptiques. En ce cas, pourquoi  ne pas accrocher le wagon de la sortie du nucléaire au train de la lutte pour le climat ? Les quatre ONG citent les travaux du GIEC sur le climat avec raison.

Mais il existe un groupe de travail similaire, également sous l’égide de l’ONU, sur les risques nucléaires : l’UNSCEAR. Les travaux de cet organisme mènent à une vision des dangers de l’atome civil fort différente. Prenons l’accident de Fukushima. Dans une étude qui a reçu les félicitations de l’Assemblée Générale des Nations Unies (délégations des pays ayant opté pour la sortie du nucléaire comprises) l’UNSCEAR constate que l’accident de Fukushima n’a fait aucune victime du fait de son aspect nucléaire et que très probablement aucun impact sur la santé humaine ne sera jamais discernable dans l’avenir.

L’UNSCEAR ajoute que les conséquences sur l’environnement seront transitoires et peu importantes. Une résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies demande que les conclusions de  l’UNSCEAR concernant Fukushima soient répandues le plus possible dans le public. Le comportement des quatre ONG vis-à-vis des travaux de  l’UNSCEAR est surtout d’éviter d’en parler, sauf quand on ne peut pas faire autrement.

L’hostilité de Greenpeace au nucléaire a d’ailleurs des limites. Comme des Tibétains s’en sont aperçus à leur dépens, le bureau de Pékin de cette ONG n’a aucune activité antinucléaire en Chine, où se trouvent environ la moitié des chantiers nucléaires mondiaux[1] Mais en France, la stratégie est différente, elle comporte la sortie du nucléaire. Alors pourquoi pas le charger d’un mal supplémentaire : un rôle néfaste sur le climat ? Cela réussit : une grande partie des Français ignore que le nucléaire n’émet pas de gaz à effet de serre.

Le nucléaire et le climat

Le nucléaire contribue aujourd’hui à la lutte contre le réchauffement climatique en fournissant sans émettre de gaz carbonique 10% de l’électricité mondiale (plus que le solaire et l’éolien réunis). Certes l’ensemble du cycle du nucléaire produit de faibles émissions, mais pas plus que les cycles correspondants du solaire et de l’éolien.

La Chine, l’Inde et les Etats Unis à l’époque d’Obama ont qualifié le nucléaire « d’énergie propre » permettant de lutter contre le réchauffement climatique.

Le Commissaire européen à l’énergie a déclaré en novembre 2018 : « Ensemble, avec le nucléaire, les énergies renouvelables seront l’épine dorsale du système électrique européen décarboné ».[2]

Le parc nucléaire français est la cause principale des faibles émissions françaises de gaz à effet de serre liées à l’énergie. Eurostat donne les chiffres suivants : Allemagne, 772 millions de tonnes émises, France, 322 millions (2016). L’Allemagne, par habitant, émet deux fois plus de gaz à effet de serre lié à l’énergie que la France. Quel est le modèle à suivre ?

 Notre pays va approcher une dépense annuelle pour le climat de 10 milliards d’euros par an, plus que le budget du Ministère de la Justice (y compris les pensions). Dans un contexte d’austérité, on constate que l’Etat français fait, financièrement, son devoir.

Une pétition serait donc injustifiée ? Non, car nos émissions de gaz à effet de serre ne baissent plus depuis 2014 (comme en Allemagne).

Puisque l’argent est là et que les résultats ne suivent pas, la conclusion est simple : il est mal dépensé. Un simple coup d’œil sur les comptes le confirme : plus de la moitié des fonds destinés au climat va au secteur électrique qui n’émet que 6% des gaz à effet de serre français.

L’Etat s’acharne à décarboner un secteur qui l’est déjà. Qui pousse aux dépenses vers le secteur électrique visant à développer solaire et éolien afin remplacer le nucléaire, non émetteur de gaz à effet de serre, donc sans résultat pour le climat ? En gaspillant les précieux deniers publics destinés à la lutte pour le climat ? Entre autres, les quatre ONG  de la pétition dont Greenpeace.

L’Etat français fait son devoir financier pour le climat. Sous la pression des partisans de la sortie du nucléaire, dont les ONG lanceurs de la pétition « L’Affaire du Siècle », les fonds sont utilisés prioritairement pour développer éolien et solaire sans gain pour le climat.

En conséquence, l’argent manque pour les secteurs des bâtiments et de la mobilité, aux émissions fort importantes. Et le total de nos émissions ne baisse plus depuis 2014.

Une pétition justifiée demanderait une répartition différente des fonds destinés au climat, pas forcément leur augmentation. Celle proposée par « l’Affaire du Siècle » a pour but prioritaire la sortie du nucléaire au dépens de la lutte pour le climat. Dans un contexte où la survie de l’humanité est peut être en jeu, ce comportement est lamentable…

 

[1]Cf. « Tibet, activism and information » (https://tibettruth.com/greenpeaces-nuclear-silence/) : « Greenpeace ignores Tibet’s nuclear poisening …visit  their  website : http://www.greenpeace.org/china/en/ and you will see a complete absence of any reference to China related nuclear and radioactive pollution ». Les sites web de Tibettruth sont susceptibles d’être détruits.

[2] Commission Européenne-Long-term strategy ; press conference by Commissioner Miguel Arias Canete-28/11/2018

 

© Photo : capture d’écran « L’Affaire du Siècle »