« La forêt française est issue à 87% de régénération naturelle »

« La forêt française est issue à 87% de régénération naturelle »

L’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière) vient de publier les Indicateurs de gestion durable des forêts françaises qui offrent un panorama global sur les forêts françaises autour d’une soixantaine d’indicateurs.

Nous avons voulu en savoir plus en interrogeant Benjamin Piton, ingénieur forestier qui a piloté le projet de publication de ces indicateurs.

 

Les forêts occupent une place grandissante dans le débat autour de la transition énergétique, comment l’expliquer ?

Il existe plusieurs facteurs. Le premier est un constat : les forêts occupent près d’un tiers du territoire métropolitain, ce n’est pas rien ! Elles sont d’autre part un écosystème qui constitue, sur le plan de la transition énergétique, à la fois un puits de carbone et une source d’énergie renouvelable. Son rôle comme puits de carbone est lié au fait que la surface forestière a augmenté de 20% sur les 35 dernières années, notamment dans les régions montagneuses.

Le volume de bois sur pied a également augmenté de 60%. Cette dynamique d’augmentation explique le stockage de carbone, dans le bois et dans le sol, qui avoisine 83 millions de tonnes de CO2 par an.

La forêt fournit également de nombreux produits, dont le bois qui est par exemple valorisé dans la construction et sous forme de combustible. Il s’agit de la première ressource d’énergie renouvelable dans l’hexagone (4% de la production d’énergie française). Comment pourrions-nous parler transition énergétique sans parler de cette première ressource d’énergie renouvelable ?

Quelles sont les grandes tendances qui se dégagent de cette 6e édition ?

L’intérêt des indicateurs de gestion durable est qu’ils donnent à voir simultanément les multiples fonctions remplies par les forêts, qui se trouvent au carrefour d’enjeux à concilier. En plus d’être en expansion, nos forêts restent riches de diversité, avec en moyenne 5 espèces d’arbres sur 2 000 m² de forêt.

Ces espèces sont à 97% autochtones. Sur le plan économique, malgré un regain d’intérêt marqué pour le matériau bois, la part que représente le secteur forêt-bois-papier-ameublement (qui constitue le cœur de la filière bois), dans la richesse nationale (0,6% du PIB), et dans l’emploi (185 000 ETP), a cependant tendance à diminuer.

Riches de biodiversité, atout économique, potentiel pour la transition énergétique, les forêts sont pourtant soumises à des pressions qui peuvent menacer leur diversité, leur état de santé et les fonctions qu’elles remplissent : développement des populations de gibier, sècheresses aggravées ces dernières années dans un contexte de changement climatique, introductions d’insectes et de pathogènes. Ces pressions expliquent que l’état de santé des arbres se dégrade : parmi les feuillus environ 1 arbre sur 10 présente un manque sévère de feuilles, contre 1 arbre sur 50 en 1997 !

Au global, les indicateurs de gestion durable montrent que la forêt française continue d’assurer ses multiples fonctions. Pourtant, on assiste depuis quelques années à la montée de contestations contre le modèle français de gestion forestière. Qu’en pensez-vous ?

Notre objectif à l’IGN est de partager une information la plus neutre possible sur les sujets forestiers. Pour alimenter les politiques publiques mais aussi pour accompagner le débat citoyen, sans position partisane. Les indicateurs de gestion durable y contribuent : c’est pourquoi ils sont construits dans un processus commun, avec de nombreux partenaires différents. Mais je pense, à titre personnel, qu’il y a toujours une composante, dans nos relations aux forêts, qui ne relève heureusement pas des chiffres et des statistiques.

Je dirais que nous sommes tous de plus en plus conscients des enjeux de changement climatique et d’érosion de la biodiversité auxquels nous devons faire face en raison de notre système d’exploitation des ressources et de nos modes de vie. Dans ce contexte, les forêts ont une valeur symbolique, à mon avis, très forte. Elles sont vues comme le milieu naturel et sauvage à préserver par excellence.

Quand on voit un milieu agricole, on pense moins biodiversité. Quand on voit une forêt, on pense plus espace sauvage. Du coup, alors que nous avons un modèle français qui historiquement est fondé sur la multifonctionnalité de la forêt, nous avons un débat qui semble se polariser entre d’un côté un « tout protection » et de l’autre un «  tout économie ».

Cette nouvelle édition des IGD propose deux nouveaux indicateurs sur le changement climatique. Que nous apprennent-ils ?  

Ces indicateurs n’ont pas pour objet de démontrer l’existence ou l’intensité du changement climatique, qui n’est plus à établir. Ils nous apportent en revanche des exemples de pressions que peut subir la forêt dans le cadre de cette évolution climatique.

Le premier indicateur, produit par INRAE, reconstitue par modélisation la part de la forêt métropolitaine affectée par la sécheresse depuis les années 1950. Il montre une tendance à la hausse de la part des forêts touchées par les sécheresses. Depuis 1990, il n’y a eu aucune année où moins de 10% de la forêt a été touchée par la sécheresse.

Et nous avons eu des années successives de sécheresse – 2003-2006 ; 2009-2012 et surtout 2015-2019 où pendant cinq ans consécutifs nous n’avons pas eu une année où moins de la moitié de forêt française a été touchée par le phénomène.

Cela aide à comprendre aujourd’hui les évolutions de l’état de santé des forêts. Cela nous montre aussi comment les forêts sont de plus en plus exposées au risque incendie et tout l’intérêt d’agir pour les préserver : malgré ce contexte climatique, les actions de prévention et de lutte ont ainsi permis de contenir les surfaces incendiées depuis les années 1990.

Le second indicateur est celui de l’expansion de la chenille processionnaire du pin dont l’aire de présence s’est étendue du sud vers le nord de la France, et en altitude. Cette progression est clairement liée au changement climatique qui en est le facteur déclenchant. Cet indicateur illustre le fait que le changement climatique peut ainsi avoir un impact sur les espèces animales et notamment les pathogènes des arbres.

Quels sont les moyens d’actions à mettre en place pour atténuer les pressions subies par certains arbres ?

A l’IGN, nous sommes des « observateurs en continu » des forêts : nous contribuons à fournir des informations à ceux qui orientent les politiques, qui débattent, qui agissent. Les indicateurs forestiers publiés dans cette édition comprennent un bon exemple illustrant l’impact d’une action destinée à atténuer une pression : l’indicateur sur les dépôts soufrés et acides, les fameuses pluies acides des années 1980.

Il montre une forte baisse de ces pollutions, grâce aux politiques de réduction d’émissions soufrées (via notamment les pots catalytiques des véhicules).

Quand on souhaite agir, on peut donc enrayer un phénomène. Aujourd’hui, les principaux enjeux auxquels nous sommes confrontés sont certainement le changement climatique et l’érosion de la biodiversité, qui sont intimement liés. La réduction des émissions de carbone est donc fondamentale si l’on souhaite limiter la pression sur les forêts.

Quelle place occupent les plantations dans le développement des forêts ?

Aujourd’hui la forêt française est issue à 87% de régénération naturelle, c’est-à-dire d’arbres qui se sont ressemés seuls, éventuellement accompagnés par les forestiers. Et ce taux est globalement stable : ce ne sont donc pas les plantations qui façonnent l’essentiel des forêts françaises.

Lorsque les forestiers réalisent une plantation, pour renouveler un peuplement exploité ou sinistré, ils privilégient aujourd’hui le chêne sessile et le pin maritime, deux espèces indigènes, qui sont les espèces les plus plantées.