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Il ne faut pas opposer une énergie à une autre

Raphaël-Homayoun Boroumand est docteur en sciences économiques, professeur associé à la Paris School of Business, et enseignant en formation continue à Paris-Dauphine. Il a été chercheur affilié à la City University London. Interview d’un universitaire pour qui, en matière de politique énergétique, il ne faut pas opposer une énergie à une autre.

Vous avez publié en 2015 le livre “20 idées reçues sur l’énergie” (de Boeck). Estimez-vous que le monde de l’énergie est méconnu des Français ? Quelles sont les principales idées reçues ?

Le secteur de l’énergie a subi de profonds bouleversements en une décennie, on peut même parler de révolution énergétique. La nouvelle donne énergétique mondiale rebat les équilibres régionaux et est caractérisée par une incertitude radicale. Le débat public sur l’énergie est parfois plus passionnel que rationnel. Les politiques énergétiques sont souvent teintées de paradoxes. Ainsi, on libéralise le secteur énergétique européen tout en fixant des objectifs quantitatifs pour les énergies renouvelables, c’est exactement l’inverse d’une logique de marché concurrentiel ! De plus, certaines politiques énergétiques ne tiennent pas suffisamment compte des contextes nationaux.

La montée en puissance de la production dite « décentralisée » d’électricité et la forte médiatisation de la COP 21 sont autant d’opportunités de faire de la pédagogie sur un secteur complexe dans lequel se côtoient considérations économiques, géopolitiques, technologiques et sociétales. A cette complexité s’ajoute le défi majeur de lutte contre le réchauffement climatique. Énergie et climat sont indissociables. J’observe un intérêt croissant des citoyens sur les questions énergétiques. Cet intérêt ne doit cependant pas conduire à nier la complexité et les spécificités du secteur.

Parmi les idées reçues qui lui sont généralement associées, le lien supposé systématique entre libéralisation et baisse des prix de détail de l’énergie en Europe, mais également le vieux mythe du « peak oil » pétrolier, l’impact économique de l’exploitation du gaz de schiste, le rôle des pays émergents dans le réchauffement climatique ou encore la tarification du carbone.

Une idée reçue consiste parfois à ne pas remettre en question une certitude. Si une énergie est compétitive à un moment donné, cela ne signifie nullement qu’elle le reste éternellement ! La compétitivité d’une énergie se mesure de manière relative au regard des gains de productivité et des effets d’apprentissages des énergies concurrentes. Ainsi, les coûts du photovoltaïque solaire et de l’éolien ont fortement chuté depuis une décennie.

Le monde est confronté à un défi énergétique inédit et complexe. Quelles sont les clés qui nous permettront de le relever

On évoque souvent « la » transition énergétique, il faut plutôt parler « des » transitions énergétiques, voire des transitions « électriques », pour être précis.

Une modification radicale de nos modes de consommation et de production est nécessaire. Le climat est un bien public mondial, il faut attribuer une valeur économique aux dommages climatiques même si le climat ne se résume pas à un prix. Pour cela, l’instauration d’un signal prix de l’électricité et d’une fiscalité écologique qui incite aux changements de comportements sont nécessaires, sans être dans une logique culpabilisante ou punitive. La tarification du carbone est le principal levier vers une économie sobre en carbone. Seule la mise en place d’instruments économiques permettra de modifier les comportements. Les instruments juridiquement contraignants (à l’instar du protocole de Kyoto), sont insuffisants. Ce prix doit être équitable et progressif, c’est-à-dire tenir compte du niveau de développement des pays et s’appliquer sur les émissions consommées et non pas sur les émissions produites. La Chine n’est pas responsable du fait qu’on y a délocalisé nos usines. Une vision plus juste sur les contributions au réchauffement climatiques des différents pays faciliterait les négociations avec les pays émergents.

Quelles sont vos recommandations pour que puissent émerger des politiques énergétiques à la hauteur des défis du XXIe siècle ?

Le premier impératif consiste à décrypter et déconstruire les idées reçues qui entravent la mise en place d’un nouveau paradigme énergétique. C’est l’objet de notre ouvrage. Il faut développer les énergies renouvelables, la R&D sur le stockage de l’électricité et l’efficacité énergétique (l’électricité la moins chère est celle qui n’est pas consommée). Les énergies renouvelables n’ont pas vocation à être cantonnées à un marché de niche et il faut cesser d’opposer système de production centralisé et décentralisé.

Alors que le réchauffement climatique est une urgence, les énergies fossiles sont subventionnées à hauteur d’environ 5000 milliards de dollars par an. Ces énergies représentent plus de 75% de l’énergie consommée dans le monde. Il faut progressivement réallouer ces subventions vers les énergies propres. D’une manière globale, il faut intégrer l’équation climatique aux politiques économiques.

L’absence de consensus dans le monde politique, englué dans ses mythes et dogmes, empêche-t-elle la construction d’un modèle capable de relever ce défi ?

Les questions énergétiques sont souvent prises en otage des calculs politiciens. Tant et si bien que les mesures prises sont parfois de fausses bonnes idées. Il faut néanmoins garder à l’esprit qu’il n’existe pas de politique énergétique idéale combinant à court terme sécurité d’approvisionnement, compétitivité industrielle, lutte contre le réchauffement climatique et maintien du pouvoir d’achat des consommateurs. Ce qui n’exclue pas que toute mesure de politique énergétique doive faire l’objet d’une étude d’opportunité et de faisabilité sans opposer une énergie à une autre. Il est essentiel d’adopter une vision globale. L’équation énergétique est complexe et l’énergie est un secteur caractérisé par une forte inertie, il ne faut donc plus attendre pour prendre les décisions qui s’imposent.

L’Europe, pionnière en matière énergétique, doit retrouver un rôle de leader en développant une stratégie collective et une approche coordonnée. La politique énergétique actuelle est un triple échec sur les plans de la compétitivité, sécurité d’approvisionnement et réduction des émissions de C02. Ne perdons plus de temps.

Crédit photo : @FranceStratégie – DR

 

 

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