« La finance mondiale ne s’est pas adaptée pour répondre à l’urgence climatique »

« La finance mondiale ne s’est pas adaptée pour répondre à l’urgence climatique »

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Régis Marodon, conseiller spécial sur la finance durable à l’Agence Française de Développement (AFD), pour évoquer avec lui les flux de la finance mondiale et le financement des réponses à l’urgence climatique.

Le Monde de l’Énergie —La structure actuelle de la finance mondiale vous semble-t-elle adaptée à répondre à l’urgence climatique ?

Régis Marodon —Il me semble que votre question contient sa propre réponse. Ni adaptation, ni réponse, la finance mondiale est pour l’instant par au rendez-vous du grand défi de notre siècle. La courbe des émissions de gaz à effet de serre ne fléchit pas, malgré tous les efforts de verdissement de la finance, les green bonds et les quotas carbone. Le dernier rapport du GIEC, ce groupe d’expert chargé d’évaluer au niveau mondial l’ampleur, les causes et les conséquences du dérèglement climatique en cours, est sans appel : les émissions continuent d’augmenter, alors qu’elles devraient baisser d’au moins 7% par an pour rester à l’objectif de +1,5° fixé par les accords de Paris sur le climat en 2015.

On se rassure un peu avec les promesses de « net zero », qui sont des engagements des Etats et des grandes entreprises à atteindre, à une date éloignée (souvent 2040 ou 2050) la neutralité carbone, c’est-à-dire à compenser d’une façon ou une autre l’intégralité de leurs émissions. Pardonnez l’image, mais il en va donc de l’être humain comme de l’éléphant : malgré sa grande mémoire et son caractère irréfutable, il broute toujours en premier les arbustes les plus accessibles, et remet à plus tard ses réflexions sur l’état de la savane.

Ainsi, tandis que les mauvaises nouvelles sur le climat s’accumulent, les investissements dans les énergies fossiles et le charbon continuent de progresser. Comment conclure que la finance mondiale, qui fournit les ressources pour ces projets, s’est adaptée pour répondre à l’urgence climatique ? On peut le regretter, mais le chemin me semble encore long pour que la finance prenne sérieusement en considération d’autres critères que la rentabilité financière.

Le Monde de l’Énergie —En quoi la promesse des 100 milliards de dollars annuels des pays riches aux pays émergents, promis à la COP de Copenhague en 2009, vous semblent à la fois indispensable à tenir, et insuffisante ?

Régis Marodon —Vous avez raison de rappeler qu’à Copenhague, en 2009, les négociateurs des COP (Conférence des parties : réunion annuelle des Etats pour prendre des décisions à propos du dérèglement climatique) pour le volet financier, ont obtenu l’engagement des pays les plus riches de mobiliser à destination des pays les plus pauvres chaque année 100 milliards de dollars publics et privés pour le Climat.  Cette promesse devrait être honorée cette année seulement, et on ne peut que s’en réjouir. Pourquoi est-il indispensable de la tenir ? Essentiellement pour son caractère symbolique vis-à-vis des pays les plus pauvres, qui ne sont pas les principaux émetteurs, n’ont pas de responsabilité historique dans les émissions, mais sont en revanche les plus impactés par les effets dévastateurs potentiels du dérèglement. Il s’agit donc d’une question d’équité et de justice, condition sine qua non pour que la communauté internationale puisse encore se qualifier comme telle. C’est aussi le sens des discussions pour amplifier les financements de la Banque Mondiale vers des investissements dits « de résilience », c’est-à-dire propres à limiter les dégâts du dérèglement dans les pays les plus fragiles.

Mais ce ne sont pas, bien sûr, les pays les plus pauvres qui émettent le plus. L’Afrique est responsable de seulement 4% des émissions, alors qu’elle représente 18% de la population mondiale. La question climatique, comme celle de la biodiversité d’ailleurs, se pose surtout pour les pays à haut revenus et les pays émergents, et dans la relation entre eux. En l’absence de découplage entre la consommation énergétique et la croissance, il n’y a aucune solution simple et universelle, mais probablement un « policy mix » qui suppose, pour une partie, de renoncer à certains types de consommation et de production.

Le Monde de l’Énergie —Quels sont les échelles de valeur des flux financiers mondiaux ? Pourquoi et comment les orienter vers la transition énergétique ?

Régis Marodon —En effet, il est intéressant de donner quelques échelles de grandeur. Les investissements mondiaux représentent chaque année environ 23 000 milliards de dollars, dont moins de 10% sont compatibles avec l’agenda climatique. L’Aide Publique au Développement, essentiellement tournée vers la lutte contre la pauvreté, représente 180 milliards USD en 2021, donc epsilon. Un autre chiffre pour cadrer les montants ? Les transferts des migrants vers les pays à faible revenus ont atteint 630 milliards USD en 2021, donc trois fois le montant de l’aide officielle.

L’enjeu de la transition énergétique suppose des investissements considérables. Pour les seules énergies renouvelables, selon les économistes de l’Agence Internationale de l’Energie, il faudrait mille milliards de dollars d’investissements par an dans les seuls marchés émergents, hors Chine, contre environ 150 milliards investis actuellement. On peut citer également les estimations de l’OCDE à 6 900 milliards de dollars annuels pour les infrastructures vertes et résilientes, ou plus récemment celle d’un groupe d’experts indépendants commissionnés par la Présidence de la COP27, qui conclue également autour du chiffre de 1000 milliards par an.

Pour générer ces flux vers des investissements durables et résilients, c’est-à-dire qui résistent à l’augmentation anticipée de 2°C vers le milieu du siècle, il faudrait une commande politique puissante, avec des décisions sans retour. Mais celle-ci ne peut pas s’exprimer sans coopération internationale, car, dans un marché concurrentiel, le risque que les efforts des uns ne servent qu’à permettre le laxisme des autres reste un point d’achoppement.

On ne peut pas imaginer non plus que c’est sur la base de la seule bonne volonté que va s’opérer la transition économique et sociale nécessaire à la préservation de notre environnement dans un état acceptable. Il n’y a pas de baguette magique, de solutions radicales ou de révolution verte qui permettrait d’opérer ce basculement sans coûts sociaux considérables, qui sont jugés aujourd’hui inacceptables par les populations. De fait, la question climatique renvoie à des questions sociales, à des questions d’équité, à des questions d’organisation des marchés. Les Banques de Développement, et au premier rang d’entre elles la Banque Mondiale, qui sont les bras armés des Etats pour financer une transition juste, portent la responsabilité d’ouvrir des nouvelles frontières. Elles sont plus de 500, avec une force de frappe de 2000 milliards USD par an, réunies au sein de l’initiative « Finance en Commun », qui travaillent pour inventer cette nouvelle finance. Il faut soutenir leur démarche, qui va dans le bon sens.

Régis Marodon

Régis Marodon est conseiller spécial sur la finance durable à l’Agence Française de Développement (AFD). Docteur en économie, il a rejoint le groupe de l’AFD en 1989, où il a exercé des fonctions opérationnelles dans de nombreux pays africains, méditerranéens et en Amérique latine et a été successivement directeur pour la Turquie, le Mexique et l’Amérique Latine. Depuis 2016, il conseille la direction générale de l’AFD sur les questions de finance durable et participe à de nombreux réseaux internationaux sur ce thème. Il est l’auteur du livre pédagogique «Financer notre futur commun », qui explique en termes accessibles et illustrés ce qu’est la finance durable.