La filière nucléaire doit « former et recruter 100 000 salariés dans les dix prochaines années »

La filière nucléaire doit « former et recruter 100 000 salariés dans les dix prochaines années »

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Claude Fischer Herzog, qui dirige l’ASCPE, la société de formation et de conseil, qui organise les Entretiens Européens & Eurafricains, pour évoquer avec elle les besoins humains de la filière nucléaire française.

Le Monde de l’Énergie —Que représente aujourd’hui la filière nucléaire française en terme d’emplois ? Comment sont évalués les besoins humains pour tenir les objectifs gouvernementaux de relance de cette source d’énergie, en prenant en compte les départs à la retraite prévisibles dans les années à venir ?

Claude Fischer Herzog —La filière nucléaire française, c’est 220 000 emplois dont 125 000 emplois directs. C’est 3 500 entreprises regroupées au sein du GIFEN, le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire. Elles devront relever un beau défi industriel : engager la construction de 6 à 14 EPR en France d’ici 2035. Un rapport du GIFEN, le rapport « Match » a permis de chiffrer les efforts que la filière doit réaliser : former et recruter 100 000 salariés dans les dix prochaines années. Une moitié pour répondre à la croissance d’activité et une autre moitié pour le renouvellement des départs en retraite. La filière est en ordre de marche au sein de l’UMN, l’Université des Métiers nucléaires, qui a produit un plan « compétences » pour attirer une main d’œuvre qualifiée. Un chantier lancé avec les écoles et les universités, les agences de l’emploi sur les territoires, avec le soutien des pouvoirs publics.

Nous les avons réunis mardi 30 avril lors de la 22ème édition des entretiens Européens : leur implication et leur mobilisation sont fortes, mais on part de loin, et les acteurs sont conscients des efforts à fournir pour réunir les conditions de la réussite. Une responsabilité que la filière française assume, et qui devra devenir l’affaire de la société tout entière. Car la France doit relever le défi chez elle, et elle aura un rôle à jouer en Europe. En effet, les Etats membres de l’Alliance nucléaire européenne ont proposé de produire 150 GWH d’ici 2050, ce qui représente la construction de 35 réacteurs de type EPR et 450 000 recrutements. Nul doute que notre pays aura une responsabilité particulière pour construire une filière européenne et développer les coopérations tous azimuts pour la promotion et la mise en activité des jeunes et des travailleurs sur un marché du travail européen.

Le Monde de l’Énergie —Quels sont les secteurs concernés par ces besoins humains ? Quelles filières d’enseignement forment les professionnels d’aujourd’hui et de demain ?

Claude Fischer Herzog —Les besoins se déclinent différemment dans le temps : une 1ère phase de croissance de 2,5% par an d’ici 2026 pour la préparation de la construction des EPR2, les opérations de maintenance et le grand carénage (modernisation du parc existant avec la prolongation de la durée de vie des centrales) ; et une 2ème phase de croissance de 4% par an de 2027 à 2030 pour les travaux de génie civil, la fabrication des équipements, et les montages électromécaniques des projets de construction. Le GIFEN a répertorié 84 métiers opérationnels dans différents secteurs : tuyauterie-soudage, fonderie-forge, génie civil, ingénierie chimiste, nucléaire, conduite de projet, études, management…

Les besoins sont déclinés au sein de chaque entreprise selon les spécificités de chacune sur toute la filière: depuis l’enrichissement de l’uranium jusqu’au recyclage des combustibles usés et la gestion des déchets nucléaires qui seront stockés à Cigéo. Formations initiales et continues devront être développées pour attirer les jeunes et les former : car on le sait, en France, les études scientifiques et techniques ont été dévalorisées. Il faut leur redonner leur place dès le primaire, et opérer ce qu’Hélène Badia, la présidente de l’UMN, appelle « une coloration nucléaire », avec la mise en place d’un passeport nucléaire.

Le Monde de l’Énergie —Comment évaluez-vous les besoins supplémentaires en formation ? Quelles aides existent aujourd’hui pour soutenir cette formation ?

Claude Fischer Herzog —Les besoins sont multiples : du CAP au bac +5. On manque de tout : ouvriers, techniciens, ingénieurs… L’offre de formation doit se développer et être revalorisée. J’ai visité l’usine MONTEIRO de chaudronnerie à Pierrelatte : les soudeurs font de la haute couture ! Ils assemblent des tuyaux en acier spécial pour conduire les combustibles radioactifs avec le numérique. Les métiers ont évolué et les ouvriers que j’ai rencontrés étaient fiers. D’autant plus que l’entreprise a une politique d’ ascension sociale tout à fait intéressante. Les grands groupes comme EDF, ORANO, EIFFAGE ou le CEA offrent elles aussi des formations « sur le tas » comme on disait hier. Elles deviennent des « entreprises apprenantes » et forment, en partenariat avec les grandes écoles comme les Arts et Métiers ou le CNAM, des jeunes qu’elles prennent en apprentissage ou en alternance. A l’Andra, Pierre-Marie Abadie nous a expliqué qu’il développe également une approche KM, « knowledge Management » pour former à la culture de l’entreprise, transmettre l’histoire et la mémoire.

Les universités forment réseau et on a pu entendre l’INSTN, l’Université du CEA à Saclay, nous parler de la coopération avec l’Université de Caen/Normandie pour développer les compétences avec une trentaine de formations d’excellence, y compris dans la radioprotection. Des partenariats se mettent en place également avec les campus des métiers et des qualifications (CMQ) et les agences régionales de prestataires (ARP) pour adapter les offres des formations initiales sur les territoires. Et un réseau d’universitaires a été lancé en Europe sous l’impulsion de l’ENEN (le réseau européen d’éducation au nucléaire créé par la Commission) et de France/Universités.

Le Monde de l’Énergie —Quels autres leviers pourraient permettre de former les professionnels nécessaires au respect des objectifs énergétiques du pays ?

Claude Fischer Herzog —Tout d’abord, nous devons permettre à la société tout entière de s’approprier les objectifs énergétiques. Et le choix du nucléaire l’engage ! C’est un bien public qui fournit de l’électricité en temps réel sans émettre de CO2. Il est accessible à tous à des prix abordables. Nous avons fait ce choix dans les années 70, et la France vient de le renouveler avec des projets de constructions de nouvelles centrales et des projets innovants (EPR2, SMRs…). Avec elle, 14 pays européens viennent de créer une Alliance nucléaire pour développer l’industrie : ils devront se mobiliser pour obtenir les financements européens pour les projets nucléaires communs qui pour l’instant ne sont pas reconnus « stratégiques » par la Commission européenne. Ils devront coopérer pour mutualiser les dépenses d’investissements qui sont lourds et longs.

Concernant la formation, des coopérations voient le jour. Il faut les développer et créer un marché du travail et de la formation qui permette une adéquation entre les offres d’emploi et les demandes des travailleurs, et une mobilité. Il y a de quoi faire : créer des agences, des certifications communes, des passeports nucléaires… et sans attendre, avec l’UMN et l’ENEN pourquoi ne pas créer une plateforme virtuelle – à l’image d’Alma Laurea en Italie – qui permettrait aux entreprises d’avoir à leur disposition les paramètres de recherche pour cibler les profils des candidats adéquats à leurs exigences et d’adapter leurs offres de formation au marché du travail, et aux jeunes de trouver leurs stages, leurs alternances et les débouchés dans l’emploi.

Claude Fischer Herzog

Diplômée de l’Ecole doctorale de Sciences politiques de la Sorbonne, Claude Fischer Herzog est présidente d’honneur de Confrontations Europe. Elle a créé ASCPE en 2002, une société d’études et de formation qui organise les Entretiens Européens & Eurafricains. Avec Les Entretiens Européens, elle anime une réflexion et l’action pour l’Union de l’énergie et plus particulièrement pour l’appropriation sociétale du nucléaire en Europe. Elle a organisé une centaine de conférence et des colloques internationaux avec l’ambition de contribuer au débat public et d’infléchir les politiques nationales et communautaires. Elle a créé un Cercle cinéphile « Open World, Regards croisés » qui organise des conférences/projections mensuelles sur les grands sujets d’actualité qui traversent l’Europe et le monde. Directrice de publication, elle édite La Lettre des Entretiens Européens et La Lettre des Entretiens Eurafricains, Les Cahiers et des essais. Elle a été faite Chevalier de la Légion d’Honneur en 2010.