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L’EPR : quintessence du transfert de technologie

A nouveau aux prises avec des non qualités de construction, l’industrie nucléaire française se révèlerait donc incapable de bâtir sans défauts le produit high-tech qu’elle a conçu, alors que d’autres y parviennent, avec son appui d’ailleurs.

Un paradoxe qui n’est peut-être qu’apparent tant les contextes industriels et politiques ont été déterminants dans ces résultats si contrastés.

Inversion des rôles, c’est désormais l’expérience acquise sur les chantiers chinois qui, le moment venu, devrait aider au démarrage de l’EPR de Flamanville.

Un rude coup

Nul doute que l’histoire de l’industrie nucléaire en France retiendra cette date de Juin 2019 où l’ASN a contraint EDF à réparer huit soudures sur les tuyauteries secondaires eau et vapeur de l’EPR en construction à Flamanville.

C’est une décision très lourde, mais tous les attendus ont-ils été considérés et toutes les conséquences ont-elles vraiment été pesées, même si l’ASN, à son aune, est fondée à appliquer sans appel le principe de précaution ?

EDF n’a pas encore évalué complètement l’impact coûts-délais d’une telle décision, mais le dommage est considérable et se compte en années de report et en dizaines de millions d’euros, voire davantage. Opposants comme tenants de l’EPR et au-delà, du recours au nucléaire, sont pour une fois d’accord, il s’agit d’un moment charnière.

Cette décision, pourtant radicale, n’est pas une vraie surprise pour les observateurs du domaine, l’affaire est connue de longue date, laps qu’EDF avait mis à profit pour construire, sur la base de calculs et d’essais, un dossier de justification espérant qu’il permette un démarrage en l’état et des réparations à la fin du premier cycle de fonctionnement du réacteur.

Pouvoir démarrer l’EPR en fin d’année, comme prévu, après tant de vicissitudes, revêtait en effet une importance symbolique et économique toute capitale.

Las, ce dossier n’a pas franchi l’obstacle, pourtant, on imagine solides les éléments techniques produits, EDF exploitant responsable n’aurait pas remis un dossier faible au risque de perte de tout crédit. Mais avec la mauvaise image de l’EPR dans l’opinion française (dispendieux pour tous, dangereux pour certains,…), ces arguments pouvaient difficilement emporter seuls une décision positive de l’ASN.

Une problématique, deux issues

Les soudures concernées présentent des défauts, à tout le moins des écarts par rapport à une norme très exigeante. Le dossier établi par EDF devait donc apporter la preuve que bien qu’en anomalie, ces soudures laissées en l’état, ne faisaient courir qu’un risque négligeable.

Le respect de règles enveloppes permet de garantir la sûreté de manière univoque, mais démontrer que dans des cas particuliers, hors du strict respect des critères, des marges suffisantes peuvent demeurer est un exercice difficile. Il implique un dialogue technique exhaustif et confiant entre le régulateur et l’exploitant, mais aussi de pouvoir présenter ces attendus à une opinion suspicieuse.

L’an passé, l’épisode des surconcentrations en carbone du fond de cuve et du couvercle de l’EPR, largement porté sur la place publique par l’ASN, s’était néanmoins conclu par l’acceptation d’un dossier de justification, modulo la programmation du remplacement du couvercle et des contrôles supplémentaires sur le fond de cuve. Cette procédure avait fait l’objet d’une consultation publique.

L’ASN pouvait donc soit considérer qu’il y avait eu un précédent et que donc il était possible de considérer les écarts comme non rédhibitoires sur la base d’un dossier solide et de l’obligation de réparer (ou de mieux justifier) dans les meilleurs délais.

Mais l’ASN pouvait aussi considérer qu’elle avait déjà permis à EDF de jouer son joker et que donc, face à ces nouveaux écarts, une dérogation n’était plus permise.

Une telle décision, qui a de si lourdes conséquences pour l’industrie nucléaire nationale (technique, économie, image), a sans doute été favorisée par le fait que les réparations de ces soudures sont théoriquement possibles, même si leur réalisation pratique largement inédite, présentera des difficultés extrêmes. Les soudures concernées se situant au droit des traversées et dans l’espace inter enceintes de confinement, il est difficile en effet d’imaginer des conditions plus adverses pour les intervenants (mécaniciens, soudeurs, contrôleurs,…).

A ce propos, on peut craindre qu’une fois le délicat travail achevé, EDF, face aux mêmes exigences, se retrouve confronté aux mêmes difficultés.

Et pourtant, il tourne…

Le concept EPR lui-même n’est pas en cause, puisqu’en Chine, le premier EPR (Taishan 1) fonctionne à pleine puissance depuis un an déjà et que le second (Taishan 2) vient à son tour de démarrer son service. En Finlande, il semble que seules des dimensions contentieuses retardent encore le démarrage d’Olkiluoto 3.

L’EPR est une machine sophistiquée qui s’appuie sur toute l’expérience acquise dans la technologie REP ; c’est un design franco-allemand censé reprendre le meilleur des deux technologies les plus avancées des deux pays (N4 et Konvoi, respectivement).

Dans un contexte post-Tchernobyl on a voulu doter le concept de dispositions de sûreté garantissant qu’il ne puisse être agresseur (redondance des sauvegardes, enceintes de confinement,..) et qu’il ne puisse être agressé (coque avion protégeant les élément vitaux, larges marges pour le dimensionnement sismique,..).

L’Allemagne, sous influence verte, a tôt quitté le navire et en France il a fallu réactiver une industrie de construction nucléaire en sommeil depuis quinze ans et ce d’autant que l’EPR, s’il reconduit des principes, innove beaucoup dans leur application. La barre a été placée très haut et relancer la machine dans ces conditions était un exercice pour le moins ardu, en fait une vraie gageure.

Les schémas organisationnels qui pourtant avaient fait le succès industriel du programme nucléaire français n’ont pas été reconduits tels quels (modification des périmètres et des interfaces) et nombres de compétences non sollicitées dans l’intervalle ont dû être reconstituées, ce qui ne va jamais sans difficultés.

Par ailleurs, les systèmes et principes de contrôle, tant en interne que s’agissant de l’ASN ont été modifiés avec des conséquences pratiques importantes dans le déroulement des activités.

Le retour de l’expérience

A contrario, en Chine, la construction des EPR s’est située en plein essor nucléaire du pays, pendant les premières années, les projets ont pu bénéficier du retour d’expérience d’Olkiluoto, mais surtout de Flamanville et l’appui des détachés français sur site a été précieux.

Sinon dans une moindre mesure, les travaux semblent ne pas avoir été affectés par les non qualités à répétition survenues sur l’EPR de Flamanville.

Mais l’essentiel de l’information est que le concept EPR fonctionne, c’est la machine nucléaire la plus puissante (1700 MWe) et son niveau de sûreté conféré par des dispositions spécifiques, rappelées plus haut, reste sans égal. Conçue pour avoir un taux de disponibilité élevé, son exploitation est prévue pour 60 ans.

Les réacteurs chinois dont le chantier a démarré plus tard, coupent la ligne avec une bonne longueur d’avance, des moyens humains considérables ont été déployés sur les chantiers, les équipes se relayant souvent h-24, mais au final, seul le résultat compte.

Symétrique du transfert de technologie, c’est un transfert d’expérience qui pourrait s’installer en retour lors des phases d’essais et de démarrage des EPR finlandais et français. Nul doute que l’expérience chinoise dont encore une fois, les ingénieurs français détachés auront été des acteurs de premier plan, servira grandement.

Les Finlandais en profiteront en premier quand ils connecteront enfin Olkiluoto 3 au réseau.

A noter que jusqu’ici, les travaux des deux EPR du chantier anglais d’Hinkley Point avancent nominalement.

Corinne Lepage avait prophétisé que l’EPR ne démarrerait jamais, elle s’est donc trompée, mais l’horizon qui s’éloigne pour Flamanville pourrait lui offrir un très cher lot de consolation.

 

 

 

 

 

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