Eolien et changement climatique : autant en emporte le vent ?

Article signé Thibault Laconde, fondateur de Callendar, start-up spécialisée dans l’évaluation des risques liés au changement climatique.

En préparant cet article, j’ai fait une petite expérience : j’ai tapé “transition énergétique” sur un moteur de recherche et j’ai compté parmi les images obtenues celles qui représentaient des éoliennes. Résultat : 20 parmi les 30 premiers résultats.

Ce résultat n’a rien d’étonnant, les éoliennes sont devenues un des symboles de la lutte contre le changement climatique, peut-être même le symbole le plus omniprésent dans l’imagerie collective.

Et ce n’est pas sans raison : l’énergie du vent est aujourd’hui la troisième source d’électricité décarbonée de la planète avec un peu plus de 1130 TWh produits.

La production éolienne a quadruplé en 10 ans, un rythme qui pourrait lui permettre de dépasser celle du nucléaire et de venir menacer la première place de l’hydroélectricité au cours de la prochaine décennie.

Mais si les éoliennes sont les championnes de la réduction des émissions, sont-elles armées pour faire face elles-mêmes aux effets du changement climatique ?

Comment la production éolienne varie avec le vent

Comme l’hydroélectricité, dont nous avons déjà parlé, l’énergie éolienne exploite une ressource directement liée au fonctionnement du système climatique. Le dérèglement du climat, s’il fait varier la ressource en vent, va donc avoir un effet immédiat sur la production.

Mais contrairement à celle entre les précipitations et l’hydroélectricité, la relation entre la vitesse du vent et la production éolienne est loin d’être linéaire.
Schématiquement, la production d’une éolienne évolue de la façon suivante :

  • Si le vent est inférieur à la vitesse de démarrage (environ 10 km/h), la production est nulle
  • Entre la vitesse de démarrage et la vitesse nominale (environ 50 km/h), la production augmente rapidement avec la vitesse du vent,
  • Au-delà de la vitesse nominale, la production reste approximativement constante…
  • … jusqu’à la vitesse de coupure (autour de 90 km/h) où l’éolienne se met en sécurité et la production cesse.
Courbe de production d'une éolienne (en watt) en fonction de la vitesse du vent (en m/s)
Evolution de la production en fonction du vent pour différeentes éoliennes de la gamme Vestas (source)

La zone qui nous intéresse surtout est celle qui se situe entre la vitesse de démarrage et la vitesse nominale, c’est celle dans laquelle les éoliennes fonctionnent la plupart du temps. Dans cette zone, la production d’énergie est à peu près proportionnelle au cube de la vitesse moyenne du vent.

Cela signifie qu’une modification même mineure du régime des vents va avoir un impact disproportionné sur la production : si la vitesse moyenne du vent baisse de 1%, la production d’électricité baissera de 3% environ, si le vent baisse de 5%, la production chutera de 14% et une baisse de la vitesse du vent de 20% diviserait par deux la production électrique.

En sens inverse, bien sur, si le vent augmente les gains de production seront aussi amplifiés, mais pas indéfiniment : il n’y a plus rien à gagner une fois la vitesse nominale atteinte et si le vent continue à augmenter la production d’électricité peut au contraire être arrêtée.

La question de la variabilité

Une autre particularité de l’éolien par rapport à l’hydroélectricité est de ne disposer d’aucun moyen de lissage ou de stockage de la ressource exploitée. Ce n’est donc pas seulement la vitesse moyenne du vent qui détermine la production mais aussi sa répartition.

Si, par exemple, la vitesse instantanée est plus souvent inférieure à la vitesse de démarrage ou supérieure à la vitesse de coupure, la production électrique baissera même si la vitesse moyenne est inchangée.

Enfin, il faut prêter attention à la variabilité inter- et intra-annuelle de la ressource qui même sans affecter la production électrique peuvent en diminuer la valeur.

Ce serait le cas par exemple si la saisonnalité du vent changeait et que les périodes ventées se déplaçaient vers des mois où les besoins en électricité sont moindre.

Pour un mix électrique intégrant une large part d’éolien, ce type de déplacement pourrait augmenter le besoin de back-up avec des conséquences sur les coûts et éventuellement sur les émissions de gaz à effet de serre.

Résumons, la production d’une éolienne décroît très rapidement avec la vitesse du vent.

Par contre une augmentation de cette vitesse n’entraîne pas forcément de gain de production, surtout si l’éolienne bénéficie déjà d’une bonne ressource qui la fait fonctionner en moyenne proche de sa puissance nominale. Et même sans variation de la vitesse moyenne, une modification du régime des vent peut dégrader la production et faire baisser sa valeur.

La physique et l’économie de l’énergie éolienne concourent donc à en faire une des sources d’électricité les plus exposées à une modification du climat

Une évolution incertaine, probablement négative, en tous cas significative

L’éolien bénéficie cependant d’un avantage un peu paradoxal : son cycle de vie relativement court. Une centrale nucléaire ou un barrage hydroélectrique qui entrent en service aujourd’hui seront certainement encore là à la fin du siècle et doivent donc pouvoir fonctionner dans un climat qui aura déjà beaucoup dérivé, un parc éolien lui arrivera en fin de vie vers 2050 donc dans un climat moins perturbé par rapport à celui dans lequel il a été conçu. Mais est-ce suffisant ?

En d’autres termes : le changement climatique peut-il faire évoluer significativement le régime des vents pendant la durée de vie des projets éoliens existants ?

C’est une question compliquée : les modèles climatiques donnent des projections pour la vitesse du vent mais elles ne sont pas toujours convergentes d’un modèle à l’autre.

De plus ces projections portent généralement sur le vent à 10 mètres alors que les éoliennes se trouvent beaucoup plus haut. Il existe des modèles pour extrapoler la vitesse du vent à différentes hauteur mais leur exactitude dépend fortement de la nature du terrain, ce qui rajoute une incertitude.

Pourtant un nombre assez important de publications se sont essayées à prévoir l’évolution de la production éolienne en Europe avec le changement climatique, par exemple celle-ci, celle-ci et celle-ci. Elles pointent globalement vers une dégradation modérée de la ressource en vent.

eolien-jpg
Eolienne

L’évolution vers un régime de vent moins favorable à la production éolienne fait à peu près consensus pour le sud de l’Europe dont une bonne partie de la France. Comme on pouvait s’y attendre, elle serait plus forte avec un scénario d’émissions pessimiste et s’aggraverait au fil du XXIe siècle.

En dehors d’Europe, le potentiel éolien chinois a déjà souffert avec une baisse de l’ordre de 15% depuis 1979 dans le nord du pays corrélée avec des hiver plus doux, aux Etats-Unis l’évolution serait globalement négative avec des chute de production pouvant aller jusqu’à 40% en été, le potentiel éolien brésilien au contraire semble peu exposé…

Concernant la variabilité de la production, ces études s’entendent généralement sur une augmentation de la saisonnalité. En Europe, la tendance va, à grands traits, vers diminution de la production estivale dans le Nord tandis qu’elle augmenterait localement au sud. En hiver, ce serait l’inverse : augmentation au nord, diminution au sud.

Difficile cependant d’en tirer des conséquences : d’une part ces projections sont très incertaines et d’autre part il faudrait leur adjoindre une modélisation du système électrique pour vraiment évaluer leurs implications sur le prix et les émissions du secteur.

eoliennes-jpg

Une évaluation site par site serait aussi indispensable pour se faire une idée plus précise. En effet, la production est influencée par des facteurs très locaux (végétations, reliefs…) et des études portant sur des parc éoliens relativement proches donnent parfois des évolutions très divergentes : par exemple deux parcs écossais situés à 200 km l’un de l’autre devraient voir leurs productions, dans un cas, décroître de près de 30% d’ici à 2040, dans l’autre, augmenter d’autant.

Compte-tenu des incertitudes sur les projections, une méthodologie de type stress test climatique semble aussi plus adaptée qu’une tentative d’évaluation de la production à long-terme.

Une chose est en tous cas claire : l’évolution de la production éolienne à l’échelle des prochaines décennies peut être significative, assez pour remettre en cause la viabilité de certains projets puisque leur marge est typiquement de 10 à 15%.

La suite de l’article, à lire ici

—————-

Cet article fait partie d’une série estivale consacrée aux risques climatiques et à l’adaptation dans le secteur électrique.

Retrouvez tous les articles de cette série ici 

commentaires

COMMENTAIRES

  • Avatar

    Merci pour votre article qui rentre dans les détails ( où se cache le diable). “Plus que l’air marin, la douceur angevine”: plus que l’éolien, l’hydrogène ( quelques éléments de réflexion sur le site internet indiqué).A bientôt votre “tude sur la question ?

    Répondre
  • Avatar

    Oui et “pour en sortir” ( du réchauffement climatique) un plan sérieux et socialement juste, imposé en utilisant l’article 11 de la Constitution ( “RIP”): voir le site internet sepra 81 .

    Répondre
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