Énergie : « les entreprises doivent agir, car les prix ne vont pas baisser »

Énergie : « les entreprises doivent agir, car les prix ne vont pas baisser »

La forte hausse du prix de l’énergie met à mal l’équilibre financier des entreprises gourmandes en gaz ou électricité. Un équilibre fragile qui oblige les sociétés à trouver des solutions dans leur consommation d’énergie. On en parle avec Frédéric Jamet, Yann Dolbeau et Timothée Quellard, experts EPSA Innovation & Energy.

Quels sont les impacts de la hausse des prix de l’énergie pour les entreprises ?

L’impact sur l’activité des entreprises n’est pas homogène. Dans un premier temps, les entreprises ayant mis en place des stratégies d’achat d’énergie à l’avance pourront se protéger de l’impact dans l’immédiat.

Néanmoins, nous constatons une situation très problématique chez nos clients n’ayant pas anticipé de telles stratégies. Ils sont très inquiets, car le prix de l’énergie représentait en 2021 environ un tiers de leur facture ; or, l’explosion du prix fait qu’aujourd’hui il représente deux tiers de celle-ci. Les conséquences sont énormes, car leurs budgets se voient multipliés par deux.

Dans un deuxième temps, même les entreprises ayant effectué des achats d’énergie à l’avance seront touchées.

Ces contrats vont arriver à terme et ils seront renégociés à la hausse. Ils pourront lisser cette hausse et réfléchir à des stratégies pour y faire face à moyen terme, mais la hausse des prix de l’énergie est générale et elle est partie pour durer longtemps.

Ceci est dû au fait que la hausse n’est pas conjoncturelle : elle est structurelle. Elle est, bien sûr, galvanisée par des facteurs ponctuels comme la consommation énergétique de la Chine, plus importante que prévue, ou les problèmes du pipeline Nord Stream 2 pour les besoins en gaz de l’Europe. Mais la réalité est que la demande énergétique augmente partout et que les solutions comme l’énergie nucléaire sont longues et compliquées à mettre en place. De ce fait, le problème de base est que la consommation par personne augmente.

Nous consommons de plus en plus d’énergie, incluant le gaz et le charbon, et les projections pour 2030 – 2050 laissent entrevoir une situation très compliquée.

Donc, la solution n’est pas de trouver d’autres sources énergétiques, car celles-ci entrainent d’autres problématiques. L’électrification du parc automobile, par exemple, suppose l’installation de milliers de bornes partout en France, ce qui fera monter encore la consommation… La meilleure solution serait donc de diminuer la consommation, surtout pour le secteur industriel, extrêmement énergivore.

Quels sont les secteurs/les entreprises les plus exposés, voire menacés ?

Sans conteste, le secteur industriel. Puisque sa matière première est l’énergie, ce secteur sera touché de plein fouet. Par ailleurs, c’est une activité qui est peu travaillée à la recherche d’optimisations, donc lorsque son budget est multiplié par deux, l’impact est direct et très important.

Un deuxième secteur que nous pourrions citer est celui des transports. Même s’ils sont plus dépendants du pétrole que de l’électricité ou du gaz, ils font face à une augmentation du prix du carburant, car tous les secteurs sont à la hausse.

En revanche, la croissance de la France, de +7%, peut mitiger cette hausse. Cette croissance inédite fait mieux passer l’augmentation, même si elle alimente l’inflation et augmente les demandes.

Quelles options se présentent aux entreprises pour continuer de produire et de pallier les risques financiers ?

La solution est de structurer la démarche achat pour lisser la hausse, car celle-ci est inévitable et ainsi gérer les risques et augmenter sa visibilité. Il faut se prémunir pour les années futures et anticiper les achats et les besoins énergétiques, ce qui implique une stratégie claire en interne pour suivre le marché énergétique et éviter d’acheter au pire moment.

Nous avons eu un nombre important de clients qui ont préféré de ne pas acheter lorsque le prix montait à +3% ou à +5% début 2021; ils ont cru que le marché reviendrait à la baisse, car ils ont sous-estimé les facteurs structurants derrière cette hausse. De ce fait, ils ont fini pour acheter à un prix très élevé, de +30% ou +40%.

Néanmoins, quoi qu’il arrive, les entreprises doivent agir, car les prix ne vont pas baisser dans les années à venir selon nos projections. Il faut donc aller vers l’efficacité énergétique et mieux consommer pour arriver à réduire la facture.

La décarbonation de l’industrie et tous les plans de soutien pour la réduction des émissions doivent être utilisés de manière réfléchie et stratégique pour devenir des véritables leviers pour la rationalisation du prix à moyen et long terme.

Dans l’immédiat, certaines entreprises peuvent pallier cette hausse avec les contrats adaptés qui existent dans leur secteur. En travaillant aux heures creuses, les weekends et en soirée, le coût de production peut être diminué. Néanmoins, ceci n’est pas une stratégie convenable à long terme.

La solution doit venir d’une vision moyen et long terme pour tout le secteur, voire le pays. Il faut chercher des alternatives, explorer la géoénergie et l’efficacité énergétique comme font les pays scandinaves, très en avance par rapport à la France. La construction de centrales solaires dans un plan à 20 ans, avec des investissements à long terme type new-PPA (Power Purchase Agreement), serait une voie à explorer.

Les mesures et les aides mises en place par le Gouvernement sont-elles suffisantes pour limiter/contenir cette inflation ?

On n’a jamais vu autant d’aides en France. Celles-ci sont importantes, notamment pour accélérer la décarbonation de l’industrie et aider à la reprise économique. Néanmoins, il est encore trop tôt pour juger de leur effet à long terme sur l’économie française.

Adopter une politique d’Achats responsables peut-il aider les entreprises à s’adapter et à survivre à ce type de situation ?

Effectivement, dans la définition des achats responsables, il y a des critères qui permettent d’être moins dépendants de l’énergie. On l’a constaté notamment chez les clients que nous avons accompagnés, car le changement de fournisseurs pour privilégier des productions locales, par exemple, porte ses fruits aujourd’hui. Au début cela n’était pas évident, car le prix peut être plus élevé au démarrage.

Néanmoins, avec le temps, le fait d’acheter local ou de chercher de fournisseurs plus proches du centre de production est une stratégie payante, qui permet de se protéger de la hausse du prix des transports, entre autres. Or, le sujet est vaste et complexe, comme expliqué auparavant : les achats responsables doivent être couplés d’une consommation rationnelle, et celle-ci doit s’accompagner d’une stratégie de décarbonation efficace. Les achats responsables peuvent aider, mais ils ne représentent qu’un levier à activer parmi d’autres.

L’inflation des prix est un phénomène international : quels impacts/solutions pour les industriels présents sur d’autres marchés européens ?

Globalement on voit la même tendance. Le même conseil s’applique partout : anticiper les achats, transformer son industrie et chercher tous les mécanismes disponibles pour optimiser sa consommation énergétique.

Cependant, ceci est compliqué pour les industriels qui dépendent fortement de leur outils de production, car la consommation énergétique sera toujours élevée.

Néanmoins, l’utilisation du numérique peut aider à faire des diagnostics plus approfondis pour chercher les meilleures stratégies disponibles. Chez EPSA, notre solution digitale aide nos clients à réduire d’environ 30% leur consommation énergétique.

Quelles leçons les entreprises doivent-elles tirer de cette situation inédite ?

Voici les principales leçons que nous pouvons tirer de cette crise :

  • Le prix de l’énergie est destiné à augmenter et les entreprises ne pourront pas y échapper. Il faudra mettre en place les stratégies expliquées ci-dessus : anticiper les achats à terme dans le futur, réduire la consommation actuelle et réfléchir à la transformation de l’industrie.
  • Les entreprises doivent faire attention aux contrats qu’elles signent. Certains clauses de contrats peuvent présenter des risques de variation ou de révision élevés du prix (ARENH, swap, prix de remplacement). Il faut acheter l’énergie intelligemment, dans une stratégie et une vision spécifique, tout en étant adapté aux contraintes et ressources internes.
  • Il faut aller dans le sens de la Loi climat et résilience. La décarbonation de l’industrie doit s’accélérer, car nous sommes au pied du mur et il faut agir pour baisser la consommation énergétique et la pollution. Le monde est en train de changer, et il faut intégrer ceci dans l’ADN des entreprises. Les citoyens sont largement acquis aux projets environnementaux, maintenant il faut intégrer ces préoccupations dans les actions des entreprises de toute taille. Le changement de modèle viendra de la part de tous les acteurs de la société, pas seulement des entreprises !